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Kettly Mars

Kettly Mars, Saisons sauvages

Langages des corps dans Saisons sauvages de Kettly Mars

par Sandrine Meslet

« Comme le nouveau né qui s’engage enfin vers la lumière après mille douleurs, les larmes sont sorties de mon corps. Un flot de larmes. Une marée brusque qui m’a surprise mais que je ne pouvais ni ne voulais retenir. L’eau de mes yeux mêlée au parfum épicé des feuilles, en offrande à la douleur. Des sanglots me secouaient toute, de plus en plus violents. Un orgasme de l’âme, libérant pour quelques instants les ombres accumulées autour de ma tête1. »

SS KMPublié en 2010, ce roman écrit à la première personne nous entraîne pas à pas dans le Haïti des années 60 alors sous la dictature de Jean-Claude Duvalier. Le cadre historique fait revivre la dictature côté intime sans chercher ni à excuser ni à juger les choix des personnages. La famille Leroy semble prise au piège d’une mécanique qui la dépasse et qui sonne sa perdition à l’image de celle du pays tout entier. L’enlèvement de Daniel Leroy, le mari de Nirvah arrêté pour dissidence, marque les débuts d’un cheminement paradoxal du personnage féminin entre révolte et soumission. C’est sous les traits d’un homme fort du régime, le secrétaire d’État Raoul Vincent, en charge de la sûreté et donc de l’élimination des opposants politiques, qu’apparaît la dimension politique et sociale des Saisons sauvages. Au-delà de ce destin de femme brisée, sa compromission, son hésitation prolongée entre les deux hommes, Daniel et Raoul, ressemblent à celles d’un Haïti piégé entre dictature et démocratie.

Corrompre les corps

Le roman s’ouvre sur la longue attente de Nirvah Leroy qui doit être reçue par le secrétaire d’État responsable de l’incarcération de son mari. L’attente est double, il s’agit d’abord d’obtenir des nouvelles de Daniel dont personne ne peut dire s’il est toujours en vie : « Le plus dur est l’incertitude de la mort, l’attente, comme une blessure qui ne cicatrise pas. Et tue la vie, goutte à goutte2. », mais aussi de savoir si l’attente ne sera pas vaine et qu’elle se soldera bien par une rencontre avec le secrétaire d’État. La focalisation interne sur le personnage de Nirvah permet au lecteur de connaître les sentiments qui l’animent. D’abord en proie au doute, le personnage s’attache à son envie d’uriner qui paralyse chacun de ses mouvements et la place dans une situation toujours plus inconfortable. Ce face à face lui permet de se faire une première impression de l’homme en lequel elle va placer tout son espoir. Toutefois, ses mots ne semblent pas assez forts pour rendre compte de son aversion. Son seul contact résume les tenants de sa personnalité : « La paume du secrétaire d’État est glacée et sèche, sa poignée de main sans âme3. » mais cet aspect n’est pas le plus inquiétant. Le regard du secrétaire révèle sans équivoque l’étendue de sa convoitise « Le regard du secrétaire d’État brûle ma nuque, mes omoplates, mes fesses, mes mollets4. » et met surtout en valeur sa proximité avec le monde animal et carnassier : « Ma présence semblait le laisser indifférent mais j’ai surpris des lueurs fauves dans certains de ses regards5. » Cette comparaison fait écho à celle du vieux lion fatigué que Nirvah découvre dans sa chambre lorsque le secrétaire d’État rentre d’une énième expédition punitive vers la fin du roman. Pourtant cette première rencontre ne laisse en rien présager la suite tant l’homme politique semble intouchable : « Tout lui était possible aujourd’hui, il commandait à l’argent, il corrompait, achetait les consciences, persécutait, prononçait des sentences et des acquittements dans un pays bricolé où les lois changeaient chaque jour de visage6. » Mais ces lois qui lui profitent pourraient tout aussi vite se retourner contre lui. Une chose devient cependant certaine, c’est que le marché se jouera autour des corps : des nouvelles de Daniel contre les « faveurs » de Nirvah : « Pourtant je sens qu’elle aura des suites, cette rencontre, que le secrétaire d’État est entré dans ma vie alors qu’il ne fallait pas7. »

À intervalles réguliers, d’autres personnages prennent la parole pour révéler ce que Nirvah ignore ou encore pour évoquer le personnage d’un point de vue extérieur en le faisant apparaître sous un nouveau jour. Ils viennent, à leur tour, mettre en scène une succession d’attentes, ce flot, dont l’héroïne a bien du mal à s’extraire à l’image de ce passage au discours indirect libre dans lequel Raoul Vincent révèle ses véritables intentions : « Alors Raoul Vincent allait jouer serré, se surveiller encore plus, défaire les filets autour de ses pieds pour continuer à jouir du pouvoir et pour connaître le goût de la bouche de Nirvah Leroy8. » Il y aura un prix à payer pour compromettre l’épouse de Daniel Leroy et cela n‘ébranle pas sa détermination : « Quelque chose se construisait entre eux deux, quelque chose de bizarre et de terriblement excitant9. » L’absence de désir, voire le dégoût que Raoul Vincent inspire à Nirvah Leroy, marque profondément le début du roman « Il est encore plus mal foutu sans le camouflage du veston. Un pistolet de petite dimension est camouflé dans sa ceinture. La disproportion entre le haut et la bas de son corps est grotesque10. » Ce sentiment va pourtant muer vers un désir sauvage, hanté et nourri par la transgression. Raoul Vincent renforce méthodiquement son emprise en offrant des bijoux à Nirvah, ces derniers sont les premiers à prendre possession de son corps et la marquent telle une esclave du sceau de son futur maître :

Mais aujourd’hui ces bijoux rompent le fragile équilibre de l’innocence maintenu jusque-là. Ils me parlent directement, m’interpellent, ils cherchent mon cou, mes lobes d’oreilles, mon poignet pour y prendre demeure, comme les tentacules d’une bête redoutable. Maintenant un homme parle à une femme un langage de convoitise et de possession11.

La première étreinte n’en demeure pas moins un viol : « Avec le secrétaire d’État se sera donnant donnant. La vie de Daniel contre la jouissance de mon corps. Son désir impatient cherche déjà le chemin de ma bouche12. » même si ce dernier laisse place à une relation consentie, ou du moins tolérée, tout en maintenant très fort l’ambiguïté.

Pénélope à la dérive

Et, en effet, une relation paradoxale unit Nirvah au secrétaire d’État. Dans un premier temps objet de dégout, l’ennemi finit par procurer un plaisir sexuel aussi intense qu’inédit. La souffrance des ébats devient synonyme de plaisir et l’aliénation de Nirvah semble alors entièrement réalisée. La jouissance, synonyme de culpabilité, précipite le personnage au bord du précipice, Nirvah perd toute distance, tout sens critique nécessaire pour voir en Raoul Vincent le monstre qu’il continue d’être. Elle produit ainsi de nouveaux drames puisque la voracité sexuelle de Raoul Vincent ne connaît pas de limites. Son désir inassouvi se déplace sans cesse vers les autres membres de la famille : après Nirvah, ce sera au tour de Marie puis de Nicolas. En croyant résister et sauver son mari, le personnage se fourvoie. L’acte de résistance se transforme en compromission et révèle avec force la proximité entretenue par ces actes communément vécus comme antithétiques. Il n’est pas question ici de juger simplement le personnage, de le traiter avec condescendance comme on le fait d’un étranger qui embarrasse et gène. La force de la prose de Kettly Mars se situe dans ce refus de juger hâtivement sans prendre le temps d’analyser et d’en comprendre les mécanismes. Comme dans ce passage où Nirvah rend visite à Solange, sa voisine, une prostituée qui reçoit des macoutes13, et cherche une réponse à ses tourments. Malgré ce qui les oppose socialement, Nirvah ressent le besoin de recourir à ses savoirs vaudous et s’interroge sur le soulagement qui en découle.

Pourquoi me vient le besoin de lui parler quand je ne crois pas en ce qu’elle croit ? Qu’est-ce qui fait que je me sens apaisée après l’avoir visitée ? […] Je viens partager mes tourments avec Solange. Elle les tourne en questions, en illuminations, elle leur donne sens et profondeur, elle les peint de la couleur de l’oubli. Pour un temps, Solange sait mettre mes silences en sursis14.

Il n’est pas non plus question d’excuser la compromission de Nirvah, mais davantage de rendre toute leur complexité aux actions de résister et/ou de se compromettre. Se confronter au tabou de la compromission, en s’attachant à le décrire du point de vue de l’intime, est sans nul doute une façon plus efficace de l’exorciser. Toute forme d’idéalisme semble également exclue, dans la mesure où aucun des personnages ne peut sauver ce qui ne peut l’être. Le destin de l’héroïne symbolise alors la tentation politique de tout un pays et cet impossible choix qui en résulte : Nirvah entre deux hommes, Haïti entre deux régimes, tous deux prisonniers d’aspirations contraires et inconciliables. Bien qu’elle ne soit élucidée que plus tardivement, la contradiction portée par le personnage est révélée très tôt dans le roman. Daniel Leroy, dans une page de son journal intime, évoque en des termes singuliers son épouse : « Nirvah est un être hybride, bourgeoise quant elle veut, peuple quand elle en a envie. Un mélange qui sait être délicieux15. » À l’image de son roman, Kettly Mars dévoile le visage de Nirvah en même temps que l’artefact littéraire dans un subtil jeu de mise en abyme. La dernière pensée de Nirvah, au moment où les coups de feu retentissent, nous parvient à la première personne, le roman ouvre ainsi une nouvelle dimension, il dévoile son artefact et révèle les fils de la fiction. L’intention de l’auteure n’est pas de faire oublier qu’il s’agit d’un roman, bien au contraire, la visibilité, voir la revendication, de la fabrication littéraire du roman détermine le sens et la portée qu’elle souhaite lui donner. Nirvah, Haïti, Raoul sont les marionnettes d’une machine qui les dépasse, le roman puise alors dans la tradition tragique. Chaque personnage perpétuant et scellant l’écho d’une tragédie intime, celle du destin d’une famille haïtienne pendant la dictature duvaliériste.

Dénoncer la violence revient dans le roman de Kettly Mars à laisser les personnages s’y résigner voire même y consentir. Le résultat n’en est que plus percutant et l’audace de la démarche, même si elle n’est pas inédite, prête à réflexion. En voulant sauver son mari, Nirvah condamne sa famille mais elle ne peut accepter la disparition de ce dernier sans réagir. La force du personnage réside dans la résilience qu’elle affiche tout au long du texte : « Il me reste très peu d’armes pour lutter. Je n’ai que ma peau, mon corps, mon sexe. Mais je pourrai toujours les laver après, comme la faïence ils seront encore plus beaux16. »

1 Kettly Mars, Saisons sauvages, Mercure de France, Folio, Paris, 2010, p. 162.

2 Ibid., p. 13.

3 Ibid., p. 14.

4 Ibid., p. 20.

5 Ibid., p. 21.

6 Ibid., p. 26.

7 Ibid., p. 41.

8 Ibid., p. 93.

9 Ibid., p. 104.

10 Ibid., p. 147.

11 Ibid., p. 116.

12 Ibid., p. 154.

13 Soldats, miliciens au service du régime haïtien au moment de la dictature.

14 Ibid., p. 232.

15 Ibid., p. 56.

16 Ibid., p. 121.

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