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Patrick Chamoiseau, Le papillon et la lumière

Le papillon et la lumière de Patrick Chamoiseau

Un hommage au philosophe et à l’ami

 

par Victoria Famin

 

– Je suis venu te dire adieu.

– Où allez-vous, cher maître ?

– Vivre dans la mort[1].

 

Couverture le papillon et la lumièrePatrick Chamoiseau est désormais une figure centrale de la littérature antillaise. Lauréat du prix Goncourt en 1992 pour son roman Texaco, il s’est distingué en tant qu’écrivain de la créolité, co-auteur de l’Éloge de la créolité (1989) avec Jean Bernabé et Raphaël Confiant. Mais c’est sans doute son engagement aux côtés d’Édouard Glissant pour le développement de la poétique de la Relation qui a nourri profondément son œuvre.

Les romans de cet auteur martiniquais intègrent les différentes notions proposées par Glissant comme celle de la digenèse qui s’oppose à la genèse sacrée des cultures ataviques. Ainsi, les divers univers qui émergent dans les textes de Chamoiseau sont marqués par l’aspect composite qui éloigne la tentation d’établir une lignée fondatrice. De la même façon, son œuvre littéraire actualise les notions de créolisation et de Relation et ce phénomène, présent dans Biblique des derniers gestes (2002), permet d’observer les idées d’Édouard Glissant dans un domaine purement littéraire.

La contribution de Patrick Chamoiseau au développement de la pensée de la Relation devient explicite dans son essai Ecrire en pays dominé (1997), où il réfléchit aux enjeux de l’écriture et de la littérature à partir des postulats glissantiens. Aussi, la voix du vieux guerrier y fonctionne comme un contrepoint poétique nécessaire qui renouvelle l’analyse du discours glissantien et celle du parcours personnel de Chamoiseau.

La présence constante de cette pensée philosophique dans l’écriture de romancier de la créolité se voit bouleversée lorsque le 3 février 2011 Édouard Glissant s’éteint à Paris. Son décès commotionne le monde de la littérature antillaise et francophone, qui perd une figure tutélaire. Pourtant, le grand nombre de textes d’hommage et d’adieux laisse croire à la persistance d’un patrimoine toujours vivant.

Dans ce contexte apparaît aux éditions Philippe Rey Le papillon et la lumière, un ouvrage de Patrick Chamoiseau, illustré par Ianna Andreadis. Cet ouvrage se présente au lecteur sans aucune indication générique, mais il offre les caractéristiques d’une fable philosophique. En effet, deux papillons y réfléchissent à la place de la connaissance dans la vie et aux choix que chacun doit faire avant la mort. Ce choix générique rappelle la tradition orale antillaise que Chamoiseau recrée dès son premier roman, Chronique des sept misères (1986), tout en mettant en évidence une volonté de reprendre l’héritage de Glissant pour le faire vivre dans un texte qui fonctionne à la fois comme un adieu, un hommage et une actualisation des derniers éléments apportés à la pensée de la Relation.

 

La métaphore d’une amitié

 

Dans cet ouvrage, un jeune papillon qui se lance dans la vie rencontre un vieux papillon, vénérable, qui lui livre sa philosophie. Cette histoire se construit sur la base d’un mouvement mystérieux, mais évidemment intuitif. Il n’y a aucune certitude, seulement une force qui réunit le jeune papillon et l’Ancien, comme le jeune écrivain d’Ecrire en pays dominé se sentait interpellé par la voix du vieux guerrier :

Soudain, le jeune fringant délaisse la sarabande des comparses de son âge pour se poser auprès d’un papillon mélancolique. Loin de toute agitation, ce dernier végète sur un fil électrique […]

– Tu m’as appelé ? lui demande le jeune papillon. […]

– Pas vraiment, répond l’Ancien. Je ne t’ai pas appelé, pourtant tu es venu. Tu crois ne pas m’avoir cherché, pourtant tu m’as trouvé[2].

Ces rencontres nocturnes, presque clandestines, des deux papillons permettent la passation d’une philosophie de vie qui touche au rapport à la lumière comme métaphore de la connaissance, à la notion de l’existence comme un étant qui s’éloigne des essentialismes, à l’action en société comme un engagement qui peut prendre plusieurs modalités, parmi bien d’autres questions. Il s’agit d’une fable initiatique qui révèle pourtant un degré de maturité philosophique avancé : « Le jeune papillon réfléchit un instant. Chaque mot du vieux mélancolique ouvre à son entendement de petits horizons aussi troublants que des trouées de nuit »[3]. La conscience du trouble, qui s’apparente dans la pensée glissantienne au tremblement, est le gage d’une véritable réflexion philosophique, qui ne se laisse pas tenter par les certitudes réconfortantes qui cachent pourtant le vrai.

La relation qui s’installe entre les deux personnages de cette fable rappelle constamment l’amitié qui lia l’auteur avec son maître et mentor, Édouard Glissant. Le jeune papillon découvre la pensée du Vénérable non seulement par le biais du dialogue mais aussi par un sentiment de respect et une volonté de suivre le modèle de sagesse que lui propose le vieux papillon. Ainsi, cette fable philosophique présente, par le biais de la métaphore animalière, le cœur d’une amitié fondée sur le partage et la communion de deux penseurs qui se sont accordés sur le besoin de lutter dans le domaine des imaginaires.

Le dialogue philosophique comme contribution à la Relation glissantienne

 

Le papillon et la lumière est un texte qui s’inscrit dans la même ligne qu’Écrire en pays dominé car il présente une contribution philosophique et poétique de Patrick Chamoiseau à l’œuvre d’Édouard Glissant. En ce sens, l’ouvrage propose une réflexion sur les thèmes qui reviennent sans cesse dans les essais de l’auteur de la poétique de la Relation, mais le choix générique de Chamoiseau permet d’envisager une approche différente de ces questions. En ce sens, la fable philosophique qui cède la parole à deux papillons privilégie le dialogue comme mode d’expression des idées.

 

– Quand tu cherches, tu sais ce que tu cherches, sinon tu ne le chercherais pas ? lui demande l’Ancien qui finit par céder.

– Oui.

– Donc, ce que tu cherches tu le connais déjà, tu l’as déjà imaginé, et tu es déjà en train de l’espérer ?

– Oui, possible.

– Dès lors, tu tournes en rond en trouvant ce que tu espères. Il y a là peut-être une re-connaissance, mais en tout cas aucune vraie connaissance.

– Comment cela ?

– La connaissance survient d’abord dans ce que l’on est incapable d’imaginer, et qu’il nous a été impossible jusqu’alors d’espérer[4].

Les dialogues dans cet ouvrage fonctionnent comme une nouvelle méthode socratique : le vieux papillon pose des questions pour que le jeune découvre des vérités qui étaient pourtant déjà bien présentes dans son esprit. Ce choix formel du dialogue permet de proposer au lecteur une nouvelle voie d’entrée à la pensée glissantienne qui, grâce aux questionnements souvent simples et précis du jeune papillon, offre une clarté presque didactique. Par ailleurs, l’agacement que montre le jeune papillon lorsque les réponses de l’Ancien restent obscures fonctionne comme un clin d’œil à ceux qui reprochent son opacité à la prose glissantienne.

Le choix des papillons de nuit comme protagonistes de cette fable permet à l’auteur de faire référence à la connaissance du monde comme une lumière qui attire mais qui peut être mortelle :

– Ces lumières dont tu parles, ne bouleversent-elles pas profondément la nuit ?

– Ah ça, oui !

– Ne trucident-elles pas des millions et des millions de créatures ? Ne se trouvent-elles pas à l’origine de la disparition de tant de fleurs et d’autant de fruits ?

– Ce n’est rien de le dire !

– Alors comment un tel phénomène ne mériterait-il pas d’être connu ?

– Oui, je vous l’accorde, mais pas au point de perdre ou ses ailes ou sa vie !

– Comment le savoir, si on ne les connaît pas[5] ?

La métaphore filée de la lumière, qui parcourt le roman de Chamoiseau depuis le titre, installe dans le texte un sujet fondamental dans la réflexion de Glissant : l’influence des cultures ataviques occidentales dans la dynamique sociale du monde. En ce sens, la lumière qui attire les papillons, même si elle suppose la souffrance, voire la mort, est une image du mouvement en flèche des civilisations qui existent sur le mode de la racine[6]. Bien que Glissant signale les effets néfastes de cette conception, il consacre une grande partie de son œuvre à analyser les modes de fonctionnement de ces cultures occidentales, pour mieux dévoiler leurs vices. Ainsi le texte de Chamoiseau explicite cet aspect épistémologique de l’œuvre glissantienne, par le truchement d’une image poétique.

Sans proposer un parcours systématique de l’œuvre d’Édouard Glissant, le texte de Chamoiseau rappelle subtilement, tel le vol hasardeux d’un papillon, les différents piliers de la pensée du philosophe antillais, et ce jusqu’à ses dernières propositions :

– Il n’y a rien de vrai ! grimace le vénérable.

Le jeune est embarrassé.

Le tranchant de l’objection l’étonne. […] Le jeune hésite, bouge les ailes, les ouvre, les ferme, puis murmure lentement : Ce que vous venez d’énoncer là n’est pas une vérité ?

– Non. C’est juste une trace…[7]

 

Ce passage rappelle un postulat qui apparaît mis en exergue dans le dernier ouvrage de Glissant : « Rien n’est vrai, tout est vivant »[8]. Cette idée, qui tient à rejeter toute ambition à une vérité générale qui scléroserait la pensée, fait appel à la distinction première entre l’être et l’étant, qui oppose ce qui devient rigide pour s’imposer et survivre et ce qui reste perméable au changement et à l’échange. Ainsi, Le papillon et la lumière offre au lecteur des bribes de la pensée de la Relation, et cette volonté de non exhaustivité met en relief le caractère encore insaisissable de l’œuvre glissantienne.

 

Eloge de la beauté

 

L’ouvrage de Chamoiseau se termine avec un procédé cher à cet auteur : l’indication des lieux et dates du début et de la fin du processus d’écriture : « Diamond Rock, juillet 2010. Favorite, juillet 2011 »[9]. Le premier lieu, étrangement cité en anglais, fait référence à un des lieux de prédilection d’Édouard Glissant, le Rocher du Diamant, face auquel le philosophe avait sa maison. Le deuxième est celui qui figure comme lieu de composition des ouvrages de Chamoiseau. C’est sans doute une métaphore de la connexion entre le maître et le disciple, et certainement entre les amis, ce qui explique la parfaite complémentarité de leurs écritures. Le laps de temps suggéré est d’un an, période qui coïncide avec la date du décès de Glissant.

Cette datation, même si elle reste fictionnelle, permet de penser le texte de Chamoiseau comme un hommage rendu au philosophe. Ce dernier salue est construit à partir d’une idée précise : la conception de la beauté. En effet, si Glissant avait abordé la question dans La Cohée du Lamentin : Esthétique I[10], c’est justement dans les ouvrages coécrits avec Chamoiseau qu’elle est vraiment présentée : Quand les murs tombent : l’identité nationale hors-la-loi ?[11] et L’intraitable beauté du monde : adresse à Barack Obama[12]. En effet, faisant appel aux paroles de René Char et d’Aimé Césaire, ils affirment : « Le déficit en beauté est le signe d’une atteinte au vivant, un appel à résistance. Auprès de la beauté, la résistance, l’existence, le politique se chargent à fond de l’énergie du vivant »[13]. Vivant et beauté sont assimilés dans le principe du changement constant et du respect de la diversité. Ainsi, lorsque le jeune papillon fait l’éloge du parcours de vie du Vénérable, c’est la notion de beauté qui représente l’admiration vouée à Glissant :

– La vie d’un être magnifique, étonnant, exemplaire, ne peut pas être une leçon ?

– Non.

– Elle serait quoi ?

– Une beauté.

Tandis que le jeune le regarde avec les mille facettes d’une même surprise, le vénérable poursuit : La beauté ne demande pas qu’on l’apprenne, qu’on la récite ou qu’on l’applique. Elle bouleverse, éveille, réveille. Elle inspire[14].

Le papillon et la lumière constitue ainsi un dernier hommage qui replace le legs de Glissant dans la cohérence de sa pensée. Sa poétique de la Relation s’éloigne des pensées du système, des modèles rigides auxquels le monde devrait s’adapter, pour aller vers cette beauté vivante qui respecte l’opacité comme principale garantie de la diversité. L’œuvre de Glissant inspirerait alors les changements dans le domaine de l’imaginaire qui feraient vivre le Tout-Monde.

La fable philosophique de Chamoiseau s’inscrit ainsi dans le monde de la Relation, non seulement en rendant hommage au grand Maître, mais également comme une contribution qui permet de continuer à faire vivre la pensée du tremblement. Ainsi, les adieux à ce vénérable papillon ne sont autre chose que des mots de bienvenue pour l’accueillir dans les imaginaires du monde sans cesse renouvelés.

[1] Patrick Chamoiseau, Le papillon et la lumière, Paris, Philippe Rey, 2011, p. 99.

[2] Ibid., p. 16-17.

[3] Ibid., p. 21.

[4] Ibid., p. 76.

[5] Ibid., p. 54.

[6] En reprenant la métaphore de Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille plateaux (1980), Glissant classifie les cultures du monde dans deux grands groupes, celles qui se comportent comme une racine qui tue tout autour d’elle pour survivre, et celles qui se conçoivent comme un rhizome, qui a besoin des autres autour de lui pour exister. Voir Édouard Glissant, Introduction à une Poétique du Divers, Paris, Gallimard, 1996, p. 23.

[7] Patrick Chamoiseau, Le papillon et la lumière, op. cit., p. 23.

[8] Édouard Glissant, La terre, le feu, l’eau et les vents : une anthologie de la poésie du Tout-Monde, Paris, Gaalade, 2010, p. 13.

[9] Patrick Chamoiseau, Le papillon et la lumière, op. cit., p. 109.

[10] Édouard Glissant, La Cohée du Lamentin : Esthétique I, Paris, Gallimard, 2005.

[11] Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau, Quand les murs tombent : l’identité nationale hors-la-loi ? , Paris, Gaalade, 2007.

[12] Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau, L’intraitable beauté du monde : adresse à Barack Obama, Paris, Gaalade, 2008.

[13] Ibid., p. 29.

[14] Patrick Chamoiseau, Le papillon et la lumière, op. cit., p. 67-68.

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