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La parole aux écrivains: textes et entretiens inédits

Kémi Apovo, Salut ma vie

Photo Kemi Apovo

Ce mois-ci, l’équipe de La Plume francophone vous fait découvrir la contribution d’un jeune auteur, Kémi Apovo. Plongée sans concession dans les affres de la drogue et de la passion, le texte de Kémi Apovo est aussi la peinture sourde d’une conscience troublée, celle du jeune Walter, servie par un art maîtrisé de la nouvelle, celui de la chute, à tous les sens du terme.
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Kémi s’intéresse à l’écriture depuis maintenant quelques années, c’est d’abord sa pratique du slam au milieu des années 2000 qui l’a amené à écrire régulièrement des textes. Sur les conseils d’un ami il s’essaye à des formats plus longs. En 2011 il participe à un atelier d’écriture animé par Jake Lamar une de ses nouvelles y est sélectionnée pour la publication qui en résulte.

Salut ma vie.

par Kémi Apovo

La flaque de vomi avait une teinte verdâtre. Je me suis essuyé la bouche et j’ai péniblement regagné mon grabat. La forte odeur d’humidité qu’exhalaient les murs de la pièce ne me paraissait pas plus fétide que celle de mort en sursis qui émanait du matelas posé à même le sol. J’étais pourtant à l’étage de luxe de la crackhouse. L’étage où la mort pouvait s’administrer en intraveineuse dans une cellule de trois mètres sur six qui nous isolait des autres adeptes du culte de l’héroïne, du crack, du PHP, des amphétamines et de tous ces billets magiques qui donnaient accès à des destinations improbables. Cependant le voyage, s’il avait fallu le classer, ressemblait moins à la croisière s’amuse qu’à la rivière sans retour. Tous les passagers qui embarquaient n’avaient que faire du retour, un peu comme Lucifer n’avait guère plus d’espoir de regagner le paradis une fois qu’il avait été déchu. Tous savaient que les couleurs chatoyantes des paysages traversés pendant l’expédition ne faisaient que celer la froide et inévitable étreinte de Thanatos, comme l’appeau du chasseur fait accroire à l’animal, qui sera sa victime, qu’il trouvera au détour du buisson, d’où vient l’appel contrefait, un semblable enamouré. Durkheim, un sociologue de renom, a fait une étude sur le suicide, étrangement il n’a pas retenu comme critère l’usage délibéré de drogues dures. Certes, à son époque il y avait plus d’opiomanes que d’héroïnomanes, mais l’opium aussi crée des addictions sévères et donne des décès fulgurants. Peut-être ne voulait-il pas bousculer la société en révélant au grand jour l’un de ses plus grands crimes : l’hypocrisie. Comment peut-on fournir à sa population les moyens d’en finir avec la vie et criminaliser ceux qui les acceptent en disant : « bien, si c’est l’orientation sociale qu’on nous impose en sous-main, autant la suivre ! » Hélas la duplicité est la religion de ce monde et les individus chafouins sont vénérés comme des saints, j’imagine que le sociologue voulait que l’on retienne son nom.

Loin de m’inquiéter la coloration de mes renvois m’indiquait que j’étais sur la bonne voie, encore quelques intraveineuses et je pourrais tirer le rideau. Je n’aurais pas fait de dernier tour sur la scène pour saluer le public, mais le spectacle de ma vie n’avait pas été si saisissant qu’il ne veuille sous aucun prétexte en louper le dernier épisode. J’ai grandi dans une famille bourgeoise, ce pour quoi je suis reconnaissant car c’est ce qui me donne aujourd’hui les moyens de me détruire. J’ai bénéficié d’une bonne éducation, d’une instruction solide et du réseau de connaissances de mes parents augmenté des amitiés que j’avais liées à l’université. Mon destin était tout tracé, je serais clerc avant de reprendre l’office notarial familial. Tout devait ressembler à un film hollywoodien où après les désordres provoqués par le méchant, deux ou trois péripéties, l’histoire rentrait dans l’ordre et peaufinait sa narration dans le point d’orgue du happy end. J’ai toujours trouvé ennuyeux les musiciens qui interprétaient un morceau sans être capables de se détacher de la partition qu’ils lisaient au fur et à mesure. La musique proposée contient un je ne sais quoi de rigidité, de carcan mécanique et insupportable d’insensibilité, ou pire, de sensibilité factice. Quelque part j’ai toujours été à l’affût de l’aventure, d’un évènement extraordinaire qui viendrait bousculer la banalité exaspérante des jours qui se suivent et se ressemblent presque en tous points. J’étais comme un serpent qui veut changer de peau parce que celle qu’il a conservée trop longtemps est à présent mal ajustée. Je ne savais pas qu’un vœu, quand il est exaucé, peut devenir la plus grande malédiction qui soit.

Lorsqu’elle a pénétré dans l’office j’ai eu envie de lui chanter la chanson de Lionel Ritchie : « Salut, n’est ce pas moi que tu cherches ? », idéalement elle aurait répliqué par celle de Lou Rawls : « Tu me rends tellement heureuse, je suis si contente que tu sois venu dans ma vie ! » hélas la vie n’est pas aussi simple qu’un refrain entendu plusieurs semaines consécutives au hit-parade. Elle m’a à peine regardé quand je suis venu lui annoncer que le notaire, mon père, était prêt à la recevoir. Sa démarche souple et digne, comme celle d’une princesse mutine et insolente, me donnait envie d’être un des pages de sa suite, qui n’aurait pour fonction que de l’annoncer et lui ouvrir les portes, mais s’en contenterait avec ravissement, parce qu’il avait, grâce à cela, la chance de la voir tous les jours. Contempler un astre de la position la plus humble qui soit doit fendre le cœur et faire désespérer de ne jamais pouvoir attirer ses feux vers soi, mais j’aurais su m’y faire en me répétant constamment le proverbe congolais : « le soleil n’oublie jamais la moindre case quand il envoie ses rayons ! » Comme si l’un ou l’autre des dieux lares congolais traînait dans la pièce au moment où je formulais en songe ce vœu, mon père sortit de son bureau avec la dame et vint vers moi en sa compagnie pour m’annoncer :

« Tu vas aller estimer les biens de Madame Turner, elle voudrait vendre la propriété qu’elle occupait avec feu son mari ».

La nouvelle m’agita les sangs jusqu’au « Madame », le dépit pointait le bout de son nez hideux quand le « feu son mari » le chassa au loin. J’essayais de me contenir en la regardant. Ses yeux semblaient être les gemmes les plus convoités par tous les joaillers du monde, deux pierres non-taillées d’un scintillement et d’une beauté redoutables. Sa bouche purpurine avait la forme d’un baume apte à guérir toutes les maladies, même les plus graves. On devinait sous l’étoffe de sa chemise des seins lourds et féconds, comme ceux du génie du Nil, Hâpy, censés nourrir toute l’Égypte. À l’instar des prêtres antiques j’aurais volontiers rendu un culte journalier à cette femme qui deviendrait ainsi ma divinité tutélaire. Je lui bâtirais un temple où chaque soir j’attendrais dans le naos qu’elle descende des cieux et m’offre une étreinte sacrée, des ébats divins qui me transformeraient en or pur et me permettraient de contempler la frontière qui sépare l’homme du dieu, avant de redevenir simple mortel et de jouir de son corps alors qu’elle jouira du mien.

« Très bien prenons rendez-vous à votre convenance.

– Lundi prochain serait parfait, et pour vous jeune homme ?

– Votre heure sera la mienne.

– 14 heures pile, ne soyez-pas en retard je déteste attendre.

– Ne vous inquiétez pas mon clerc est toujours ponctuel, il sait que la réputation de notre maison est en jeu.
J’étais trop enthousiaste pour prêter attention au coup de semonce paternel. Il ne pouvait de toute façon pas, comme les anciens habitants de l’ile de la tortue, mettre à sac ma frêle embarcation qu’il espérait voir se durcir et voguer dans son sillage. L’idée de revoir cette femme me remplissait d’une énergie si intense que je me sentais de taille à affronter Joe Frazier, George Foreman et Muhamed Ali en même temps et en 15 rounds.
Le reste de la semaine fila aussi rapidement qu’une anguille débusquée de la roche sous laquelle elle s’abritait. Le lundi vint et je crus, un instant, ne pas y survivre tant l’impatience de me mettre en route m’avait rongé depuis mon réveil à potron-minet. J’étais dans ma chambre, assis à mon bureau, à faire semblant de lire les nouvelles du jour pour m’occuper l’esprit – le lundi l’étude n’ouvrait qu’à 14 h – quand mon père frappa à la porte et dit à travers le panneau qu’il était temps de me mettre en route. J’ai littéralement bondi de ma chaise pour me précipiter dans le hall où l’on accrochait à un panneau mural toutes les clés de voiture. Mon père m’attendait dans le garage adossé à la portière de ma petite auto.

« Tu ne vas pas représenter la firme dans ce véhicule ridicule. »

Il m’a lancé les clés de sa berline que j’ai attrapées directement, comme si ma main contenait un aimant, une sorte de magnétisme affirmant que mon être tout entier était fait pour le luxe et que celui-ci n’attendait que mon signal pour tisser ma destinée de ses fils d’or et d’argent.

« Tiens prends ma voiture et tâche d’y faire attention ! »

Je savais que par ce geste il me témoignait une grande confiance. Il m’envoyait seul faire une estimation à bord de sa voiture de prestige qu’il n’aurait même pas prêtée à ma mère ou à son propre père si ce dernier le lui avait demandé. Mon géniteur n’avait jamais été très loquace sur ses sentiments, il les faisait comprendre par des regards, des intonations, des grognements sourds, autant de signes qui paraissaient sibyllins si l’on ne connaissait pas son mode de fonctionnement. Comme mon grand-père c’était un homme d’apparence austère et peut-être même hostile, c’était un homme dur, exigeant, rigoureux, mais toujours juste. Une fois qu’on avait réussi à craqueler le vernis d’indifférence et d’antipathie, dont il se recouvrait comme on glace les pâtisseries pour les rendre, peut-être, plus attrayantes, on découvrait un homme chaleureux, généreux et très sensible. J’avais dépassé depuis belle lurette le stade de l’adolescence où je rejetais en bloc tout ce qui pouvait venir de lui, à l’exception de l’argent et de la vie facile qu’il me garantissait. Les adolescents sont pragmatiques. Mais je sentais encore en moi un reste de rébellion gisant comme un magma endormi qu’une petite flammèche pourrait raviver et mener à l’explosion. Évidemment son geste m’emplissait aussi d’une sorte de fierté. Toutefois, je n’arrivais pas à déterminer si elle n’était que le miroir de la sienne, ou si elle émanait de ma satisfaction pareille à celle du disciple qui n’a plus besoin de méditer longuement sur les paraboles de son maître avant de les comprendre. J’avais fait mon parcours scolaire et universitaire et obtenu mes diplômes grâce à mes propres efforts, pour autant je n’avais pas le sentiment d’avoir bataillé rageusement avec la vie afin de lui extirper mes plus belles victoires, c’est-à-dire les plus précieuses acquisitions d’un homme, son plus beau trésor qui, à l’instar des décorations de guerre, lui rappellent ses faits d’armes sur lesquels personne ne comptait, que personne n’attendait mais qui ont fourni une différence décisive. Certes la gloire n’a jamais fait vivre autre chose que l’ego, mais sans son petit ego quelle créature peut se mouvoir ?

On accédait à la propriété des Turner par une route légèrement escarpée. Au milieu d’une colline, une splendide grille de fer forgé dont la cime était masquée par les branches descendantes d’un superbe platane qui la surplombait, barrait un chemin que l’on devinait continuer en altitude. J’ai mis le véhicule au point mort et je suis allé sonner à l’interphone installé sur le côté droit de l’imposante herse.
« C’est pourquoi ?

– Je suis le clerc de l’étude Jackson je viens voir Mme Turner. »

Dans un crissement digne des forges d’Héphaïstos les lourds battants se sont ouverts, la voix déformée par l’électronique avait retenti comme un aboiement de Cerbère, malgré tous ces signes qui clignotaient comme les warning d’un véhicule en panne garé sur la bande d’arrêt d’urgence, je ne m’étais pas rendu compte que je pénétrais dans l’Hadès.

La drogue a ceci d’étrange qu’elle nous est bien plus indispensable quand nous sommes faibles physiquement et d’une lucidité mentale effroyable, que quand nous sommes bien portant au niveau de notre corps et dans le flou total quant à notre esprit. Je peinais à maintenir au dessus de la flamme du réchaud la petite cuillère dans laquelle chauffait mon mélange d’eau et d’héroïne. Cette fois j’avais décidé d’aller à la destination finale, pas de paysages aux couleurs chatoyantes pour revenir, à la fin du trip, dans le décor sordide de la crackhouse. J’avais doublé la dose que je prenais pour un aller direct au pays dont on ne revient jamais. Le pays dont tout le monde parle mais que personne ne connaît vraiment parce qu’aucun mortel n’a eu le loisir d’en établir un guide touristique vantant ses plus belles régions et ses meilleures tables. Malgré le manque d’informations j’ai décidé d’anticiper mon départ et d’aller m’y reposer pour l’éternité. Je crois que la mort vaut bien mieux que la vie d’un bon nombre de gens. Au moins on n’emmerde pas les autres, on ne leur jette pas nos plaies à la figure, on ne les supplie pas de nous aider à panser nos blessures, on ne leur demande pas la pitié ou la solidarité. On s’en va dignement, plutôt que de rester dans des conditions inacceptables. J’aurais pu me tourner vers ma mère ou mon frère, ils m’auraient aidé avec ravissement. Je ne voulais pas entrer dans cette complicité de la renonciation et de la résignation. Elle savait, j’en suis sûr, et depuis longtemps. Lui et moi n’avions jamais vraiment été proches. Dix ans nous séparent et lui a succombé au charme commode et quelque peu fallacieux de la rébellion, il s’est révolté et a tout envoyé paître, l’argent, la vie facile et tout le reste. Il a franchi le seuil de la maison le jour de ses quinze ans avec un peu de linge propre et quelques biscuits pour seul bagage. Ma mère a failli en mourir mais, déjà, elle s’est résignée. J’ai mis un petit morceau de coton au bout de l’aiguille afin de filtrer ce qui allait emplir la seringue. C’est vrai que le mélange à la teinte du caramel, il paraît que la célèbre chanson des Rolling Stones est en l’honneur de cette dame ambrée qui vient vous enlacer délicatement pour mieux vous déchirer de ses ongles et de ses dents si acérés qu’ils luisent d’un éclat métallique analogue à celui de la seringue par laquelle elle vous offre son intimité. Salope tu m’as bien baisé ! C’est tout ce que j’ai envie de lui dire, mais je ne peux pas lui en vouloir, j’étais consentant. Les plus grosses tuiles que j’ai eues dans la vie sont venues du fait que j’ai souvent, pour ne pas dire toujours, été consentant. J’ai consenti à ce que mon père fasse de moi ce, qu’au fond, je ne voulais pas être. J’ai consenti à ce que ma rébellion meure en silence faisant de moi un polichinelle grotesque. J’ai consenti à ce que ma vie soit tourmentée par des forces qui n’auraient jamais dû y jaillir. J’ai consenti à ce qu’elle… Elle, elle. À quoi n’ai-je pas consenti pour elle ?

« Tu n’oserais pas me fouetter !

– C’est ton gage ! Je dois bien te l’infliger. Je t’avais dit la dernière fois que je déteste que ton esprit s’envole ailleurs quand nous sommes ensembles. Baisse ton pantalon et penche-toi. »

En fait de princesse Robin Turner était la souveraine du vice. Comme pour tous les êtres maléfiques, elle dissimulait sa malveillance et ses turpitudes sous un visage de chérubin. Elle avait fait de moi sa chose. Elle adorait m’administrer une souffrance physique parfois dangereuse, avant de me faire connaître la volupté par des voies dont je n’aurais jamais soupçonné l’existence. Elle sortit du premier tiroir de sa commode un martinet dont les lanières étaient terminées par de minuscules crochets d’acier. J’aurais voulu avoir la force de contester, la force de lui dire non et de franchir la porte de sa maison pour ne plus y remettre les pieds. Au lieu de ça, j’ai baissé mon pantalon et je me suis agrippé au panneau du bord de son lit. Le premier coup qu’elle appliqua m’arracha un grognement sourd. Je manquais m’évanouir quand elle en eut terminé. Par sadisme, elle me frotta les fesses avec du gros sel et du citron, cette fois je ne pus retenir un cri.

« Allons ne fais pas l’enfant. Ce n’est rien qu’un petit gage. »

Elle me fit allonger et me déshabilla. Elle m’enduisit le sexe de miel et le nettoya scrupuleusement avec le bout de sa langue. Elle recommença cette opération jusqu’à ce que je tremble de plaisir. J’étais dans un état tel que la brûlure de mes fesses n’était plus qu’une vague sensation de chaud comparable à celle que diffuse une bouilloire qu’on a placée depuis un moment au fond de son lit. En retournant à ma voiture je pensais qu’il fallait mettre un terme à cette liaison bien trop périlleuse. Je me revis arriver dans la cour pour la première fois, me garer au bas du vaste escalier de pierre menant à la porte du vestibule. J’avais sonné. Martha, la bonne, était venue m’ouvrir. L’intérieur cossu de la demeure m’avait impressionné. Mes yeux se baladaient de droite à gauche pendant que Martha me conduisait vers un salon, j’appris plus tard qu’il y en avait plusieurs et que l’on vous emmenait dans l’un ou dans l’autre en fonction de votre importance. J’avais vu pêle-mêle un vase ming, un œuf Fabergé et quelques toiles de grands-maîtres.

« Madame n’est pas encore de retour, elle m’a dit de vous faire patienter », avait indiqué la voix caverneuse de la bonne. Elle était petite, comme tassée par une vie servile, et ressemblait aux gnomes des histoires fantastiques. Je l’imaginais volontiers reprendre son apparence monstrueuse à la nuit tombée et aller errer dans les collines avoisinantes pour s’acquitter d’une besogne innommable. La pièce, dans laquelle elle me fit entrer, était beaucoup moins spacieuse que toutes celles que nous avions traversées. Les tentures murales et la moquette étaient d’une teinte ocre, un canapé et trois fauteuils, de couleur amarante, étaient disposés au centre, séparés par une table basse en acajou. Je choisis de m’installer sur le canapé. Qu’est ce que Madame Turner voulait que j’estime exactement ? La propriété, c’est-à-dire le terrain et les murs, ou l’ensemble des biens, tout ce que la maison contenait et qui pouvait avoir de la valeur, ce qui serait bien plus long et fastidieux. Je levai les yeux au plafond pour contempler une fresque qui représentait une scène de chasse. Diane munie de son arc poursuivait un jeune homme coiffé de bois semblables à ceux d’un cerf. Je fus troublé parce que j’eus durant un bref instant la sensation que l’œil de la chasseresse était animé et m’observait. Je me frottai les yeux pour être sûr qu’ils n’étaient pas sous le coup d’une défaillance passagère. En fixant de nouveau la peinture, je vis que ni le globe oculaire ni aucun autre détail ne paraissait doué de vie. Cela me laissa perplexe. La porte s’ouvrit et la maîtresse des lieux entra précipitamment. Je me suis levé aussi brusquement qu’un diable sort de sa boîte. Elle était en tenue d’équitation et tenait sa bombe, sa cravache et ses gants de la main droite.

« Je suis désolée Monsieur Jackson mais j’ai pris énormément de retard sur mon programme d’aujourd’hui, pouvons-nous remettre notre affaire à la semaine prochaine ?

– Comme vous le souhaitez.

– Vous êtes un amour, Martha va vous reconduire. »

J’ai croisé les bras en la toisant. Soit elle n’avait pas décelé la pointe d’agacement dans ma voix lorsque je lui avais répondu, soit elle n’en avait que faire. Croyait-elle qu’à cause de sa fortune, qui devait être conséquente, tout sur cette terre était destiné à la servir ou à supporter ses caprices. Je me devais de garder mon calme puisque je représentais la firme, mais l’envie de lui livrer le fond de ma pensée me titillait comme un caillou qui s’est glissé dans notre chaussure nous gêne et finit par nous énerver. Elle s’est approchée à la seconde où je dégageais ma main pour la lui tendre ce qui a fait que sans le vouloir j’ai effleuré sa poitrine. Cet attouchement, aussi furtif et inattendu qu’il fût, éveilla aussitôt en moi un désir puissant. Je vis dans son regard qu’elle l’avait compris. Elle se mit à sourire d’un air de défi. Cédant à une impulsion je l’attrapai par la taille et l’embrassai. Elle se laissa faire un instant avant de me repousser.

« Qu’est-ce qui vous prend ?

– Je ne sais pas, dis-je en fonçant vers la porte. Mon père conviendra d’un rendez-vous avec vous. »

Sur le chemin du retour j’imaginais déjà les remontrances paternelles : « Mme Turner a appelé pour se plaindre de ton comportement ! C’est inadmissible ! Nous ne t’avons pas donné une éducation pour que tu agisses comme le dernier des goujats ! » Il regretterait de m’avoir fait confiance, de m’avoir envoyé seul là-bas et de m’avoir prêté sa voiture. Je ne dirais rien, comme à l’accoutumée, pas par crainte de son courroux mais par lassitude. Ça me consternerait de le voir me réprimander, comme si j’étais encore un jeune garçon, sous le regard approbateur de ma mère. J’éprouverais ensuite un dégoût prononcé à mon propre égard parce qu’encore une fois je l’aurais laissé faire, malgré la promesse, faite à moi-même et maintes fois réitérée, de ne plus supporter cela. Peut être que cette fois serait celle de trop, l’étincelle qui rendrait à nouveau ignés ma volonté de m’affirmer et mon refus de me soumettre. Cette fois-là verrait mon courage zébrer le ciel domestique et paisible de la maison, tel un météore, d’une traînée ardente qui enflammerait la routine et la réduirait en cendres. Mon départ serait aussi flamboyant que le passage de l’aérolithe, et, finalement, serait un épisode aussi furtif, au regard des aventures palpitantes qui m’attendaient loin du cocon familial. Mes parents ne seraient plus ce couple de volatiles désireux d’empêcher leur poussin, pourtant déjà trop grand pour demeurer dans le nid, de prendre son envol et de voir le monde. Je me consumerais au firmament de contrées inconnues pour finir par disparaître, en un point ou l’autre de l’univers, sans laisser la moindre trace. J’ai atterri dans le salon, comme une comète choit à cause d’un défaut de trajectoire, en face de mon père, qui avait servi un whisky qu’il me fourra dans la main comme s’il s’agissait de la carte de membre d’un club select.

« J’ai eu Madame Turner qui m’a dit qu’elle était très contente du travail que tu as commencé mais que tu n’as pas pu terminer à cause de son emploi du temps trop serré. Elle veut que tu reviennes lundi prochain à la même heure. »

J’ai vidé d’un trait le verre qu’il m’avait tendu.

« Je pense que tu devrais t’occuper d’elle, enfin de ses biens, toi-même.

– Pourquoi ? tu as l’air de bien t’en sortir.

– Tu es plus expérimenté et ton avis est plus sûr.

– Tu te destines à ce métier il faut bien que tu l’apprennes. »

J’ai acquiescé de la tête. Il a pris mon verre pour me resservir. Un instant, alors qu’il était occupé à verser le whisky dans nos verres et y adjoindre de la glace, je l’ai observé et j’ai envié le calme, l’assurance et la sérénité qui émanaient de ses traits.

« Tu sais les femmes fortunées sont plus capricieuses que les autres femmes. L’argent donne une liberté qui peut rendre arrogant, suffisant et même méprisant. Il te faut le supporter sans rien laisser paraître. Avec le temps tu apprendras à ravaler ta colère.

– En es-tu sûr ?

– C’est cette capacité qui fera de toi un professionnel. Arme-toi de patience avec Mme Turner, on voit dans ses manières qu’elle n’est pas d’un caractère facile, mais ce n’est pas son caractère qui doit t’intéresser, c’est son patrimoine. »

Mon père avait raison. Il me fallait penser uniquement à l’argent que l’évaluation et la vente de la propriété des Turner rapporterait à l’étude. Ça avait l’air facile pour lui de garder son sang-froid, il me faudrait garder le mien la prochaine fois que j’irais là-bas.

J’avais passé la semaine tiraillé entre le doux souvenir de ses lèvres qui m’échauffait la tête et les récriminations que le sentiment d’être trop faible faisait naître en moi. Aussi le lundi arriva comme un soulagement. Le vrai test aurait lieu aujourd’hui, l’épreuve serait de taille mais j’étais déterminé à en sortir vainqueur. De nouveau mon père me prêta sa berline. L’image de notre étreinte furtive me hantait lorsque je me mis en route mais je la chassais de mon esprit bien décidé à la reléguer au passé. Je me garais dans la cour. Martha m’ouvrit et me conduit au salon où elle m’avait emmené précédemment.

Elle entra dans la pièce quelques instants après. Une combinaison en soie noire transparente était le seul vêtement qu’elle portait. Même si la vue de son corps sculptural faisait soudain monter la température de la pièce de plusieurs degrés, je me suis efforcé à la regarder dans les yeux. La lueur de malice qui y passa me persuada qu’elle tentait de jouer avec moi, de me déstabiliser, et je ne voulais pas lui faire ce plaisir.

« Si cette fois vous avez assez de temps je propose que nous fassions le tour de votre propriété », dis-je en me forçant à paraître tout à fait détaché et maître de la situation.

– Eh bien où est passé votre aplomb ?

Ces sept petits mots prononcés sur le ton de l’impatience suffirent à me faire perdre la tête. Je me retrouvais en elle avant d’avoir réalisé ce qui se passait.

En rentrant au domicile familial ce soir-là, je sentais que quelque chose avait changé en moi. J’étais sorti des bras de Mme Turner comme un papillon sort du cocon dans lequel était entrée une chenille. Je savais que mes ailes s’étaient déployées et que ni les caresses maternelles étouffantes ni la stature paternelle imposante ne pourraient les rogner. La sensation de légèreté sigillaire des grandes avancées d’un homme, qui m’avait gagné quand j’avais quitté son alcôve, promettait de m’emporter bien plus loin que mes rêves de rébellion étincelante. Je me posais dans le salon avec l’habileté et la magnificence d’un héron. Comme le lion chasse les lionceaux quand ils naissent pour ne pas les laisser grandir dans son entourage et devenir une menace, mon père sentit ma transformation.

« Tu as l’air content de toi, ça a dû bien se passer.

– Très bien.

– Tu vois avec un peu d’assurance on peut triompher des plus grands obstacles.

– C’est vrai, je te remercie.

– Pourquoi ?

– Sans tes conseils je n’aurais pas continué à m’occuper de Madame Turner.

– Aies simplement confiance en toi, mais pas à l’excès. Tout est bon, tout est mauvais, seul l’excès tue. »

Sans le savoir il venait de dire une phrase prophétique. On ne croit pas les notables capables de vaticiner, mais, par un miracle ou une diablerie qui m’est demeurée mystérieuse, pour un instant, mon père était devenu la pythie. De nos jours l’homme est trop arrogant pour écouter les oracles, ses conceptions techniques, sa conquête totale et prédatrice de la nature ont solidement ancré dans sa tête l’idée qu’il est le seul et unique maître du destin. En tant que tel il se pense omniscient et omnipotent, il oublie que même les mécaniques les plus sophistiquées peuvent s’arrêter parce qu’un minuscule caillou s’est glissé dans les rouages. Je ne pouvais être que quelqu’un à la pointe de la sophistication, sinon comment aurais-je pu désirer si fort Mme Turner et me retrouver entre ses cuisses. Je la voyais comme un trophée ou un tremplin, peut-être un peu des deux, certainement pas un obstacle.

La douleur que j’avais ressentie en posant mon postérieur sur le siège de la voiture m’avait ramené à mon dilemme. Qu’est-ce qui était préférable ? Trancher dans le vif et mettre un terme brutal à cette relation, au risque de passer par tous les états intermédiaires du désespoir, de la tristesse et enfin de la rémission ; ou continuer à me complaire dans l’excès, le plaisir et la décadence avec ma propétide. J’ai cherché dans ma poche le petit étui qu’elle m’avait donné et qu’elle prenait soin d’emplir chaque semaine. En aspirant un peu de la poudre blanche qu’il contenait, à l’aide d’un billet que j’avais roulé en forme de paille, je me suis rendu compte que le monde autour de moi s’éclairait comme s’il avait été une vieille télévision en noir et blanc qui passait soudain à la couleur. Cela aurait dû m’effrayer, me faire prendre conscience que le chemin sur lequel je m’étais laissé entraîner par Robin Turner était risqué. Je crois qu’à l’instar de tous les imbéciles qui méprisent le danger je ne le faisais que par orgueil. Ne pas céder à la peur est honorable, sauf si c’est une angoisse bien plus grande qui nous fait la combattre. Je crois que bien des actes qu’on a qualifiés de courageux n’ont été motivés que par la volonté ne pas perdre la face, de se prouver quelque chose ou de multiples raisons qui, au fond, n’avaient rien à voir avec un caractère téméraire ou impavide. Avec le recul je me rendais compte que ma relation avec Robin entrait dans ces actes insensés que l’on commet par bêtise ou par ignorance, ce qui peut revenir au même. J’ignorais que nul n’était besoin de rebellions ridicules à l’encontre d’une autorité, qui s’avère finalement assez clémente et conciliante, pour se prouver à soi-même qu’on a de la personnalité. J’ignorais que les comédies entendues de la contestation n’affectaient, en fin de compte, que les egos infantiles en quête de reconnaissance. L’assurance, que donne la certitude d’être quelqu’un, n’a pas besoin de ces spectacles pauvres et grotesques de l’affirmation de soi. Je l’ignorais, c’est la vie qui s’échappe lentement de mon corps qui me le professe.

Robin et moi étions nus dans son lit. Nous ne pouvions nous arrêter de rire en pensant à l’incident de la veille. Elle était venue à l’étude. Mon père, absent, m’avait permis d’occuper son bureau. À peine y était-elle entrée que j’avais soulevé sa jupe et ôté sa petite culotte. J’allais baisser mon pantalon quand la secrétaire a failli nous surprendre. J’ai eu la présence d’esprit de bloquer la porte avant qu’elle ne l’ouvre complètement, et de me mettre dans l’entrebâillement afin qu’elle ne puisse regarder dans la pièce. Le spectacle de Mme Turner, trônant sur le bureau de mon père le sexe à l’air, aurait rapidement fait le tour de l’étude et pris de la vitesse pour faire celui de la ville. L’allure vertigineuse du petit manège des commérages m’avait toujours donné le tournis et je ne tenais pas à être forcé d’y monter.

Elle quitta les draps pour se saisir d’une boîte dans sa commode. Elle reprit sa place, posa l’objet entre nous et l’ouvrit. J’en connaissais déjà le contenu. La première fois qu’elle avait voulu me planter l’aiguille d’une seringue entre les doigts de pied j’avais d’abord refusé catégoriquement. Elle m’avait dit que c’était l’endroit le plus discret, avec l’intérieur de la cuisse. Je n’avais pas voulu de la substance ambrée, presque de la couleur du caramel, qu’elle avait préparée sous mes yeux à partir de cristaux d’héroïne. Puis, elle m’avait convaincu, comme d’habitude, en usant de ses charmes. Sa voix doucereuse était plus envoûtante que le son de la flûte du joueur de Hamelin. Nous avions fait l’amour tout de suite après l’injection. Je posais ma main sur un de ses seins et il fondait dans mes doigts libérant l’arôme puissant de sa chair, qui envahissait la pièce, s’insinuait en moi et me donnait l’intense sensation de ne pas être son amant mais son prolongement. Ses fesses, à la rotondité parfaite des calebasses, devenaient le panneau de commande tactile d’un vaisseau interstellaire. À peine m’y frottais-je la joue que nous partions vers Sirius. Nous voyagions à la vitesse de la lumière et les poils de son pubis me faisaient une combinaison pour me protéger des rayons gamma. Entrer en elle était comme revenir à l’origine de l’univers. Le point culminant du plaisir que nous avions atteint m’a fait comprendre la théorie du big bang. La puissance décuplée de mes émotions avait puisé toute mon énergie et je m’étais endormi. Au réveil je m’étais senti comme si j’avais vraiment affronté Joe Frazier, George Foreman et Muhamed Ali en même temps et qu’ils m’avaient massacré dès le premier tintement de la cloche. En la voyant ouvrir la boîte à nouveau un frisson me parcourut. L’excitation qui me gagnait à l’idée de renouveler l’expérience était teintée d’un effroi pareil à celui ressenti par l’explorateur conscient d’avoir franchi une limite, en territoire inconnu, au-delà duquel personne ne pourrait lui prêter assistance en cas de besoin. Le prix du voyage vers un autre monde était physiquement lourd, mais le trip en valait la peine.
Robin prépara le mélange et se mit à sourire avant de me l’injecter.

« Qu’est-ce qui te fait sourire ?

– Je me dis que tu as eu de la chance de me rencontrer. Je refais ton éducation de petit bourgeois en t’ouvrant à de nouvelles expériences.

– C’est comme ça que tu me vois, un petit bourgeois dont tu refais l’éducation ?

– Tu es mon petit jouet. Quand je serais lassée je ferais comme les enfants, je te jetterais dans un coin et je m’intéresserais à autre chose. »

Je me suis redressé d’un bond et j’ai commencé à me rhabiller.

« Vous les hommes vous avez toujours un problème d’orgueil qui vous empêche de regarder la vérité en face ! Allons, ne fais pas l’idiot, recouche-toi.

– Je ne suis le jouet de personne !

– C’est ce que tu crois. Vous êtes tous de charmantes petites marionnettes. Je peux jouer à ma guise avec n’importe lequel d’entre vous.

– Pas avec moi ! »

Le rire sardonique qui l’a secouée m’a glacé le sang. Je me suis enfui, j’ai quitté la ville pour quelques temps. Mes parents avaient une maison sur la côte, je suis allé m’y réfugier. Il a fallu deux semaines de solitude pour que les éclats du rire luciférien de Robin cessent de résonner à mes oreilles. Après quinze jours supplémentaires je n’avais presque plus de douleurs dans le corps. J’avais parfois une forte envie de me faire un rail ou un fix mais je parvenais, avec beaucoup d’efforts, à me maîtriser. Je revoyais les moments passés avec elle, j’éprouvais de la nostalgie mais plus de peine, comme s’ils étaient devenus de vieilles photos prisonnières du film plastique dans un album de souvenirs. Je savais bien qu’elle n’était pas amoureuse de moi et qu’elle ne l’avait jamais été, mais j’étais fou d’elle. Nier l’évidence n’avait pas été chose facile, cela avait été salvateur. Elle avait eu tort ce n’était pas l’orgueil qui nous empêchait de voir la réalité, c’était plutôt notre vanité qui, sous sa conduite, nous aidait à nous voiler la face. Assis sur la plage, à quelques mètres du porche, j’avais tout le temps de méditer à ce que serait mon avenir. Je ne serai pas clerc, la discussion houleuse que j’avais eue avec mon père, avant de venir sur le bord de mer, avait dû le faire renoncer à tout espoir de me voir lui succéder.

« Je t’ai entendu garer ta voiture. »

Je ne me suis pas retourné pour le regarder ou lui répondre. Je préparais quelques affaires pour mon séjour et je ne voulais pas m’interrompre. De toute façon je n’avais aucune envie de discuter, Robin m’avait fait trop mal. Laisser passer l’air entre mes lèvres ne permettrait pas à la douleur de s’échapper, mais ferait, au contraire, que les tissus lésés seraient exposés à davantage d’irritation. Rien qu’à son pas dans le couloir et à la façon dont il avait calé son épaule sur le chambranle de la porte de ma chambre, je savais qu’il venait me faire la leçon et je n’avais pas besoin de ça.
« Pourquoi est-ce que tu prends des affaires dans un sac de voyage ?

– Je vais à la maison de la plage.

– Tu ne peux pas t’offrir des vacances il y a beaucoup de travail à l’étude. À ce propos ces derniers temps tu te laisses aller, ton travail est négligé et c’est inadmissible.

– Papa…

– Ne me réponds pas tu dois te ressaisir j’attends beaucoup plus de toi ! »

Mettre une soupape de sécurité sur une cocotte minute est un geste qu’on a l’habitude de faire, si bien qu’on finit par le faire machinalement. Le jour où elle explose on est surpris et peut-être gravement blessé. On ne réfléchit à la banalité de nos gestes et aux conséquences dramatiques de la moindre négligence qu’à cette minute. Mon père avait tant l’habitude de me ligoter dans ses sermons qu’il ne vérifiait plus si la corde était bien assurée.

« Tu n’as pas d’ordre à me donner !

– Tu dis ?

– Tu n’as pas d’ordre à me donner !

– Tant que tu seras sous mon toit tu feras exactement ce que je te dirai de faire. Maintenant pose moi ce sac et descends, ta mère a préparé le déjeuner.

– Fous-moi la paix, tu entends, je ne descendrai pas avec toi, je vais à la maison de la plage. J’en ai marre de tes ordres donnés avec condescendance.Tu parles toujours avec cet air supérieur, comme si tu étais tellement malin et intelligent que le commun des mortels devrait se sentir honoré d’être en ta présence ! Tu fais toujours tout à la perfection, ta vie est belle et parfaite, ta vie est facile. Eh bien elle m’emmerde ta vie et tu m’emmerdes aussi ! »

Je l’avais bousculé pour sortir de ma chambre et courir à ma voiture, que j’ai démarrée en trombes. J’avais vu sa mine se décomposer pour la première fois en vingt-deux ans. Le masque de sérénité et d’impassibilité était tombé et c’était ma colère, enfin exprimée, qui avait provoqué sa chute. Ce que j’aurais dû vivre comme un triomphe n’avait fait qu’augmenter mon malaise.

J’ai cru entendre quelqu’un franchir la porte du réduit qui me servait de salle d’embarquement. Ni hôtesse, ni steward n’avait passé l’appel invitant les passagers à prendre place dans l’appareil, mais je sentais, par le froid qui me gagnait peu à peu, que le décollage pour ma destination finale s’était déjà effectué. J’ai cru entendre un cri et du vacarme autour de moi. Je n’avais plus ni la force, ni la volonté d’y prêter attention. Durkheim avait raison, on se suicide parce qu’on est isolé, parce qu’on n’a plus de lien suffisamment solide qui nous rattache à la société, cependant il n’a pas considéré que si le lien qui relie un individu à un milieu social ou une société dans son ensemble se coupe, les deux parties y sont pour quelque chose. Si l’on tourne le dos à la société n’est-ce pas parce qu’elle nous y a encouragé en trahissant nos espérances, en piétinant notre confiance et en se gaussant de la foi qu’on avait placée en elle ? Le fameux contrat de Rousseau n’a jamais été appliqué, les institutions qui représentent l’Etat se sont taillé la part du lion et les hommes n’ont plus qu’à se contenter des miettes qu’on leur laisse. On dit que la famille est le premier endroit où l’on apprend la vie en société, une sorte de répétition générale, là où commence le marché de dupes.

Comme tous les matins depuis cinq semaines j’étais assis sur la plage. La routine dans laquelle je m’installais commençait à me plaire. Se lever, flâner sur la plage, aller faire des courses pour le repas du soir, encore flâner sur la plage, manger lire un bon bouquin et dormir. Le calme et l’air salin du bord de mer m’aidaient à panser à la fois les blessures physiques et les tourments de mon âme. Je songeais à aller voir mon père pour m’expliquer avec lui. Jeter des mots durs à la tête de ses proches, comme s’ils avaient été des cailloux, est facile ; réparer les effets de la lapidation demande un apaisement et une sagesse bien moins aisés à atteindre. Je me sentais prêt à tout lui dire, ce que je voulais être, les excès par lesquels j’étais passé et pourquoi, après mon auto-analyse, je pensais les avoir commis. Je n’avais pas dans l’idée de recoller les morceaux – un objet précieux qui choit et se brise peut être au mieux rafistolé – mais celle de poser de nouvelles bases afin que nous puissions bâtir une relation saine. Je me disais qu’après encore un ou deux jours je remettrais mes affaires dans mon sac et je reprendrais la route en sens inverse. Mon portable a sonné à cet instant précis.

« Walter ?

– Oui…

– C’est…

– Je sais qui c’est !

– Je suis désolée de tout ce que je t’ai dit. Je n’étais pas moi-même.

– J’en suis encore plus désolé que toi.

– Pardonne-moi, pardonne-moi, je t’en supplie. Je tiens à toi, ne nous quittons pas de cette façon.

– Je ne sais pas.

– Passe me voir ce soir nous pourrons en discuter.

– Je ne sais pas.

– S’il te plaît, viens. »

Elle a raccroché. Je me tenais à mon portable comme on s’accroche de toutes ses forces à un pont en lianes qui passe au-dessus du vide. J’avais le choix entre le lâcher et tomber dans la rivière en contrebas où des alligators ayant la tête de Robin bondissaient hors de l’eau, excités par la promesse de chair et de sang frais qu’offrait mon corps ; ou le garder dans mes mains, le serrer jusqu’à le réduire en une poussière que la brise marine disperserait dans l’écume de mes souvenirs douloureux abandonnés à l’élément liquide.

J’étais enthousiaste, l’idée de la revoir m’avait fait avaler les kilomètres comme on engouffre des amuse-gueules à l’apéritif. En garant ma voiture dans la cour, ma joie est brutalement tombée. Une sirène d’alarme s’est mise à retentir au fin fond de mon esprit, ses hurlements stridents m’ordonnaient de déguerpir. Au lieu de l’écouter j’ai gravi les marches de pierre quatre à quatre. La porte d’entrée était entr’ouverte, c’était inhabituel mais j’épargnais de la peine à Martha. Je suis monté dans la chambre, elle n’y était pas. En revanche sa coiffeuse était déplacée et laissait ouvert un passage dans le mur que je n’avais jamais remarqué. Je m’y suis faufilé. Loin des images dans les films fantastiques ma découverte insolite donnait sur un couloir propre et bien aménagé. L’éclairage un peu faible n’était pas rassurant, j’ai cependant continué jusqu’au bout et trouvé un escalier qui menait à une sorte de grenier. En posant le pied sur le plancher de la pièce j’ai tout de suite remarqué un petit panneau, en son milieu, qu’on avait laissé à mon intention. Une flèche qui pointait vers le bas y était dessinée. Elle indiquait un morceau de bois peint, représentant un œil, à côté duquel il y avait un petit trou. Je me suis allongé pour regarder à travers. Je n’oublierai jamais ce que j’y ai vu. Robin était nue sur mon père au bord de l’extase, dans le petit salon où l’on m’avait prié d’attendre lors de mes premières visites. Je comprenais mieux sa connaissance des femmes fortunées et du comportement à adopter avec elles. J’étais abasourdi, comme si l’étude, la berline, la maison familiale venaient de me tomber sur le coin de la figure. Robin regarda vers le plafond, comme je l’avais fait la première fois, et sourit.

Dans un dernier éclair de conscience j’ai vu ma mère et mon frère penchés au dessus de moi. Nous étions dans une ambulance qui filait certainement vers l’hôpital le plus proche. Puis, j’ai entendu les mots que me lançait Robin à chacune de mes visites, lorsque nous étions devenus intimes : « Salut, ma vie ! »

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