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Chronique/actualité, Enseignants, étudiants, élèves

Un séminaire innovant à l’Université de Montréal

Une université francophone descend en ville

par Hanen Allouch

 

 

 

Simon Harel, professeur de Littérature Comparée et directeur du département à l’Université de Montréal, propose à ses étudiants, en maîtrise et en doctorat, de participer à l’expérience d’un séminaire sans précédent. À bord d’un véhicule aménagé en laboratoire mobile, équipé des matériels nécessaires pour l’enregistrement vidéo et audio ainsi que pour le partage d’une base de données, Simon Harel et ses étudiants partiront à la recherche des récits de soi que l’espace public montréalais leur offre.

Repenser la littérature

Simon Harel propose à ses étudiants de repenser la Littérature Comparée dans son ouverture nécessaire sur d’autres disciplines, l’objectif du séminaire étant de se placer dans toutes les perspectives que les récits urbains peuvent offrir, et ce en se référant à des outils d’analyse différents, dont l’architecture urbaine, l’histoire de la ville de Montréal et surtout les récits produits par ceux qui la peuplent. Ce séminaire vise à instaurer un dialogue entre les étudiants en lettres et leurs camarades et pairs d’autres disciplines telles que les études cinématographiques et l’histoire de l’art. L’université n’est plus limitée à ses tours et locaux géo-référenciés, une cellule mobile se crée dans un élan vers l’altérité, une altérité spatiale et humaine dont il émanera des conjonctions à la fois étudiées et imprévisibles.

Le Quartier des Spectacles, lieu propice et centre culturel montréalais attractif, sera la toile de fond des récits recueillis par les étudiants et des débats sur le rôle de l’université et sur son implication dans la métropole montréalaise. Les usagers de la ville, itinérants, chauffeurs de taxi, public de spectacles et personnes sans abri seront les protagonistes d’un système éducatif où l’étudiant est amené à s’impliquer dans son environnement et à s’ouvrir sur d’autres horizons de partage, de savoir, de savoir-faire et de savoir-être.

Simon Harel présente une prise de position politique ayant pour préoccupation première une réhabilitation du statut des usagers de la ville :

Dans nos villes, les lieux ne sont pas parcourus par le flâneur baudelairien. Au contraire, les silhouettes du sans-abri, ce déterritorialisé de l’impur, ce passant de l’infâme, sont à l’avant-plan.[…] Pourtant, ces renégats existent qui sont exclus du monde des signes et de la prise de parole. Ils vivent dans un univers qui fait du langage un leurre, une tromperie, un discours pour intellectuels désœuvrés.1

Ce séminaire permet donc de créer des conditions favorables à la prise de parole par ceux qui en sont dépossédés ; plus encore, il tente de mettre en place les stratégies nécessaires pour lancer un débat entre le milieu universitaire et les espaces dans lesquels il est implanté. En effet, cette initiative émane d’un projet prônant un certain modèle de l’enseignement où les recherches et travaux théoriques faits en classe ou au laboratoire mobile trouvent un terrain d’expérimentation dans la ville de Montréal qui, à son tour, enrichit ces travaux par la matière culturelle qu’elle offre.

« Un imaginaire de la dispersion »

Simon Harel propose de mettre à profit ses recherches sur les questions de l’espace, des récits d’immigration et de la pluralité culturelle afin de guider ses étudiants vers une aventure qui de fait, a été longtemps pensée par cet enseignant en qualité d’écrivain, d’intellectuel et de chercheur :

C’est que l’itinérance se joue au temps présent. L’imaginaire dont il est question dans cette perspective n’est pas un corps de pratiques ou de discours déjà constitués. Il faut envisager un imaginaire de la dispersion, de ce que Le Breton nomme encore « des conduites à risques », qui sont autant de manières de trahir, par l’exercice d’une violence certaine, des lieux d’appartenance qui sont les représentations d’attaches anciennes, famille, école, communautés élargies des voisinages. Mais comment saisir ces rebondissements, ces éclats de marche et de déambulation qui sont des rencontres avec la marginalité au cœur même de la ville ? 2

La ville est donc un champ d’exploration qu’il faut revisiter en changeant de perspective : les marges et la marginalité n’en deviennent-ils pas le centre d’intérêt principal ? Les étudiants qui participent au séminaire et qui forment une équipe de travail relèvent à leur tour de cultures différentes : Québécois francophones, Canadiens anglophones, Français et Tunisiens sont amenés à constituer une constellation qui s’écarte du géocentrisme et qui crée son propre espace d’étude emboîté dans l’espace étudié. La mobilité et ses enjeux font de cette traversée multiculturelle de la métropole montréalaise non pas un tableau figé mais une scène en mouvement chargée de regards différents, d’imaginations individuelles et d’imaginaires collectifs. Cette mobilité elle-même est vouée à informer des pratiques d’écriture collaborative multimédias et littéraires. L’itinérance est d’ailleurs au cœur des écrits de Simon Harel aussi bien sur le plan thématique que stylistique, par les traces de l’écrivain dans son travail de chercheur et aussi par les échos de la recherche théorique dans son écriture.

Proposant à ses étudiants une aventure à la croisée des itinéraires et des perspectives, il affirme à ce propos :

Une réflexion sur les lieux habités n’est pas abstraite. Pour certains, la notion même d’espace est soumise à de brutales tensions. A l’instar d’un catastrophisme ambiant qui annonce la fin du monde, les non-lieux sont de nouveaux territoires.3

Ces nouveaux territoires évoqués propulsent une sortie hors du cercle, un franchissement des frontières que dressent habituellement les institutions, pour que l’Université acquière un nouvel espace mobile qui est celui de ses enseignants et de ses étudiants, mais pas seulement, il est surtout un point de départ. Cette expérience sera donc étudiée et vécue, favorisera l’inventivité mais sera toujours attachée à une éthique ré-humanisante à l’ère où les chercheurs se préoccupent du post-humain. Ceux qui n’ont pas accès à l’université, l’université ira vers eux et recueillera leurs récits qui seront aussi les siens, sans pour autant se les approprier.

Loin de toute inclination utopiste, ce séminaire est une expérimentation qui se donnera la chance de se faire parce qu’elle le mérite et parce qu’elle sous-entend et parfois même explicite un besoin d’ouverture sur l’autre avec tous les sens qu’il implique, un autre qui est peut-être soi à la recherche d’un partage de fiction, le cas échéant d’une fiction de partage.

SimonHarelSimon Harel est écrivain, essayiste, universitaire québécois, membre de la Société Royale du Canada. Ses recherches portent sur les études littéraires et les études culturelles, sur les récits de soi, sur le statut de l’étranger dans la société, la mobilité culturelle et les récits autochtones. Directeur d’ouvrages collectifs, conférencier et auteur prolifique, il a publié plusieurs ouvrages dont Le voleur de parcours. Identité et cosmopolitisme dans la littérature québécoise contemporaine (1989), Vies et morts d’Antonin Artaud : le séjour à Rodez (1990), L’écriture réparatrice. Le défaut autobiographique : Leiris, Crevel, Artaud (1994), Le récit de soi(1997), La démesure de la voix. Parole et récit en psychanalyse (2001), Un boîtier d’écriture. Les lieux dits de Michel Leiris (2002), Les passages obligés de l’écriture migrante (2005), Braconnages identitaires. Un Québec palimpseste (2006), Espaces en perdition. Les lieux précaires de la vie quotidienne, tome I (2007), Espaces en perdition. Humanités jetables, tome II (2008). Il vient de publier un « essai-dictée », La Rage de V.S. Naipaul. Il est lauréat de plusieurs prix dont le Prix Gabrielle-Roy décerné aux auteurs de Montréal imaginaire. Ville et Littérature, le Prix du Conseil des Arts de la Communauté Urbaine de Montréal, catégorie littérature, et le Prix Trudeau.

1. Simon Harel, Espaces en perdition. Les lieux précaires de la vie quotidienne, tome I, Québec, Les Presses de l’Université Laval, coll. « InterCultures », 2007, p. 203.

2. Simon Harel, Méditations urbaines autour de la Place Émilie-Gamelin, Québec, Les Presses de l’Université Laval, coll. « InterCultures », 2013, p. 168.

3. Simon Harel, Espaces en perdition. Humanités jetables, tome II, Québec, Les Presses de l’Université Laval, coll. « InterCultures », 2008, p. 239.

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