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Comptes-rendus de lecture, Littérature et migrations

Ying Chen, La Lenteur des montagnes

La Lenteur des montagnes de Ying Chen : de mère en fils, la traversée linguistique

par Hanen Allouch

Chen_lenteur_wYing Chen est une écrivaine sino-canadienne née à Shanghai en 1961, elle s’est installée à Montréal en 1989 pour finir ses études de Lettres. Depuis 2003, elle vit à Vancouver où elle se consacre à l’écriture avec beaucoup d’assiduité. Elle est l’auteure de plus d’une dizaine d’ouvrages : L’Ingratitude (1992), La Mémoire de l’eau (1992), Immobile (1992), Les Lettres chinoises (1993), Le Champ dans la mer (1993), Querelle d’un squelette avec son double (2003), Quatre Mille Marches : un rêve chinois (2004), Le Mangeur (2006), Un enfant à ma porte (2008), Espèces (2010) et La Rive est loin (2013). Elle est lauréate de plusieurs prix littéraires dont le Prix Québec-Paris pour L’Ingratitude (1995), le Prix des libraires du Québec (1996) et le Grand Prix des lectrices de Elle du Québec (1996).

La Lenteur des montagnes1 (2014) se présente à la manière d’un croisement entre l’essai, le romanesque et l’épistolaire afin de faire parler la mère, la lectrice, l’écrivaine et l’immigrée qui s’adresse à son fils et aux lecteurs qu’elle ramène à une filiation. La Chine et le Canada s’y côtoient pour dessiner le non-lieu d’une rencontre, conjuguant les réflexions d’une écrivaine qui communique ses préoccupations personnelles et esthétiques et qui met en scène les ombres chinoises de son rapport aux langues, aux littératures et aux origines.

Lire et écrire

Lire et écrire, Ying Chen rappelle par ce double mouvement Les Mots de Jean-Paul Sartre et convie ses lecteurs à visiter sa bibliothèque, une bibliothèque qu’elle écrit tantôt pour mentionner ses influences et tantôt pour analyser et discuter quelques motifs marquants de son expérience de lectrice. Rainer Maria Rilke, Paul Ricœur, Albert Camus, Valéry ou encore le Yi Jing ─ l’un des livres les plus anciens de la Chine ─ peuplent le monde d’une écrivaine où les idées restent ouvertes à de multiples interprétations et où les mots habitent une maison nommée la langue française :

La langue française est une maison que j’ai aperçue sur mon chemin à l’âge de dix-huit ans. Cette maison est peuplée de grands esprits tels Valéry, Camus, Proust. J’ai continué ma route par la suite, sachant que désormais j’avais une maison de plus dans ma vie. Dans mon voyage sans destination, cette maison est une source que je porte en moi, une source qui me nourrit et que je ne quitte pas. (p. 88)

Lire c’est donc habiter sans être prisonnier d’un espace, c’est partir à l’aventure en gardant à l’esprit la certitude de posséder une maison, laquelle n’est en définitive qu’une bibliothèque malléable et protéiforme, un chez-soi encyclopédique, sources et aboutissements.

Esthète passionnée, Ying Chen donne à lire un texte musical, célébrant le Canada vécu et la Chine natale, les voix s’y mêlent pour la suprématie de la mélodie laborieuse, magique et captivante, la beauté de la prose :

Le contenu véritable d’une œuvre littéraire ne réside pas dans les sujets traités ni dans les intentions de l’auteur. Il se trouve, à la différence des traités scientifiques et des témoignages, dans la mystérieuse combinaison des mots, dans l’enchaînement des phrases, dans l’indicible atmosphère, dans l’écho des voix entre les lignes, parfois dans les paroles suspendues. (p. 110)

L’écriture de La Lenteur des montagnes doit sa simplicité et son ambiguïté à cette part « d’indicible » qui lance le débat sur l’avenir d’une pensée, ce qui reste à dire et à écrire, à écrire à haute voix, indistinctement, mais comme l’écho d’une bibliothèque grandissante dans des livres à faire.

Une altérité qui n’est jamais étrangère

« Mon enfant, ma vie » (p. 9), c’est ainsi que Ying Chen désigne le destinataire de sa lettre, non pas chinoise, mais sino-canadienne. La langue maternelle dont l’écrivaine use est le français, une langue de mère en fils, transmise et aimée. À défaut de réaliser pour son enfant des bandes dessinées, Ying Chen compose grâce à une plume élégante exposant une myriade de discours imagés propres à sa langue d’écriture et à sa culture chinoise métissée à la culture de son pays d’accueil.

Comment expliquer à un enfant dans des mots à la fois simples et savants ? Le didactisme de La Lenteur des montagnes met en place une superposition de tons, de continuels glissements entre la mère et l’écrivaine qui se rejoignent pour dire un « je » cristallisant la filiation, une filiation partagée grâce à une rhétorique de l’implication du lecteur. « Cela pèse sur une maman. C’est la fin de l’enfance. » (p. 10) et la mère écrivaine souligne cette transition vers l’âge adulte, s’attarde sur les préoccupations de son fils, sa race et le racisme dont il a souffert à l’école, son amour pour sa mère, les distances et les rapprochements qui les séparent et les unissent :

Je ne suis pas en mesure de t’empêcher de placer tes illusions dans un quelconque système ni d’avoir honte d’une collectivité à laquelle tu n’as pas à appartenir, dont l’histoire n’est pas ta responsabilité. Je peux seulement te confier comment j’essaie de trouver une sérénité dans une vie où l’on fait de ma naissance quelque chose de prédominant, où chacune de mes actions est interprétée sous l’angle de la « culture », voire de la « race », où mes livres sont souvent interprétés comme essentiellement « chinois », où l’on nie mon individualité. (p. 13)

L’adolescence du fils troublé par des questionnements identitaires est aussi l’adolescence du statut de l’écrivain dit « d’expression française » à qui on tente de trouver un étiquetage adéquat, une personnalité dans le sens d’aliénation : le prétendu devoir-choisir une culture ou une autre, une langue ou l’autre, dans un perpétuel souci de classification. La mère et l’écrivaine revendiquent une « individualité », le droit d’être et d’évoluer dans un contexte de métissage où les exceptions participent à la règle et où la différence est un droit :

C’est qu’il est facile de laisser les autres être les autres, il est déstabilisant et effrayant d’imaginer que l’autre puisse être nous. Le mot autre prononcé par « nous » est froid, il exclut. Le multiculturalisme exprime une intolérance sous forme de tolérance. Les enfants immigrants apprennent à être fiers non pas du Canada, mais de leur culture ancestrale, quand ils n’ont pas une langue maternelle, quand ils n’ont pas, de ce fait, un pays d’origine proprement dit. (p. 40)

Ying ChenYing Chen soulève la question du statut de l’immigrant, entre intégration, rejet et assimilation, entre un être-soi, une identité et une altérité, reprochant ainsi au multiculturalisme de laisser se côtoyer des cultures qui n’entrent jamais en dialogue, l’omission de l’interculturel dans le pluriculturel, et par là même les considérations exclusives qui marginalisent ceux qui vivent à la frontière de deux ou plusieurs cultures, ceux qui ne sont ni sur une rive ni sur l’autre, mais dans l’embarquement d’une aventure.

1. Toutes les citations sont empruntées à l’édition suivante : Ying Chen, La Lenteur des montagnes, Éditions du Boréal, Montréal, 2014.

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