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Jean-Luc Raharimanana, La parole aux écrivains: textes et entretiens inédits, Le Tarmac (Théâtre)

Entretien inédit avec Jean-Luc Raharimanana, Rano, Rano

« Plus qu’une pièce de théâtre, il fallait investir la question de la transmission ».

Un entretien inédit réalisé en partenariat par Anne Bocandé (Africultures) et Virginie Brinker (La Plume francophone) avec Jean-Luc Raharimanana

À l’occasion des représentations de la pièce Rano, Rano, actuellement en tournée, Raharimanana revient sur la genèse de cette œuvre et la nécessaire transmission de la mémoire de la répression de 1947 à Madagascar. Une occasion pour lui de livrer aussi quelques clefs de sa poétique, entre poésie et engagement.

Rano, Rano, votre dernière œuvre actuellement jouée aborde 1947 à Madagascar. Un travail commencé avec Nour 1947, puis les Portraits d’insurgés. Cette fois avec des photos de Pierrot Men et la musique de Tao Ravao, vous mettez en voix des témoignages de survivants. Pouvez-vous revenir sur la genèse de cette nouvelle forme de création autour de ce drame ?

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« Voix d’insurgés (Rano Rano) » au Tarmac, à Paris, en juin 2014. Le spectacle est actuellement en tournée.

J’ai découvert que Pierrot Men faisait déjà des photos des témoins de 1947. Il était en contact avec ces vieux depuis longtemps. Il photographiait notamment les commémorations de 1947, mais artistiquement il ne le revendiquait pas. Lui-même est touché par cette histoire : un parent à lui est mort de manière atroce. Et donc je l’ai sollicité en 2009 pour photographier et enregistrer les vieux. Il connaît bien leurs villages. Il avait déjà un lien très fort avec ces messieurs. Nous avons fait l’exposition Madagascar, 47, puis la pièce de théâtre. Entre-temps, j’ai moi aussi récupéré beaucoup de témoignages de vieux. Je ne pouvais pas seulement faire une pièce. Il y avait tellement de récits en parallèle, tellement d’attentes aussi de la part des témoins. Et puis voir tous ces vieux mourir les uns après les autres… Je ne pouvais pas faire une pièce et arrêter.

Qu’attendaient-ils ces témoins de votre part ?

Nour 47, c’était de la fiction, un roman. Pour les vieux ce n’est pas du tout la même chose. Beaucoup de gens m’ont connu avec le « petit livre » Madagascar, 47, pas avec le roman. Et pour les témoins surtout, Madagascar, 47 avait beaucoup plus de valeur. Et quand ils me racontaient leurs histoires, ils me disaient que je ne pouvais pas laisser « tomber comme ça la mémoire ». Une fois que c’est passé en bouche il faut qu’à mon tour je repasse de bouche en bouche. Donc naturellement je suis allé voir d’autres personnes, qui ont raconté.

Plus qu’une pièce de théâtre, il fallait investir la question de la transmission. À ce moment-là cela condamnait un peu le comédien. Ce témoignage ne pouvait pas passer par un comédien. Je me suis dit alors : je le fais moi-même. Et Tao Ravao était déjà enthousiaste à l’idée de le faire et lui aussi était sur un travail de création musicale sur 47.

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Pourquoi dites-vous qu’un comédien ne pouvait pas jouer ce rôle de transmetteur ?

Tous les vieux témoins me disent « je t’ai raconté, toi tu vas raconter ». Il y a une tradition à Mada, « le lovantsofina » (héritage, oreille) : la parole ne se perd pas, ça passe dans une oreille, ça passe par la bouche et repasse dans une oreille. L’oreille qui entend ne doit pas casser le fil.

Pourquoi avez-vous choisi le témoignage de Félix Robson pour ce spectacle ? Qu’avait-il de particulier selon vous ?

Je ne peux pas donner la parole à tout le monde. Mais le travail va continuer. D’une manière ou d’une autre je dois faire vivre toutes les paroles. Il y a quelque chose à inventer : une bibliothèque multimédia peut-être.

Le récit de Félix Robson était le plus organisé. Il a réfléchi longtemps. Il était déjà témoin avant qu’on arrive. Alors que pour certains on a provoqué la parole. Ceux-là étaient encore dans l’émotion, l’hésitation, ils ne se rappelaient pas très bien, ne voulaient pas toujours raconter.

Félix Robson, depuis toujours, a témoigné. Il a vraiment un récit qui se tient. Et surtout dans son récit, – ce qui m’a complètement frappé – il y a des faits très polémiques mais surtout il a osé dire beaucoup de choses en profondeur. Le fait qu’il dise par exemple que « ce n’était pas tous les Français mais quelques Français », a été quelque chose qui m’a poussé à me dire : d’où vient cette parole ? Quel a été le chemin parcouru pour pouvoir dire cette phrase ? Car j’en ai rencontré d’autres qui ne voulaient même pas parler français alors qu’il le connaissait. Alors je me suis vraiment interrogé sur ce trajet de réflexion, de douleurs. Comment cette personne a été amenée à dire cette phrase ? Derrière le récit, il y a une réflexion. Donc c’est pour ça que j’ai choisi ce récit où par ailleurs il y a l’attaque du train, le train, ensuite ils partent puis prennent le bateau. Trois lieux symboliquement forts qui rappellent des faits d’histoire terribles. Ce récit fait écho aux récits d’oppression et de résistance. C’est comme ça que cela s’est décidé.

Avez-vous alors trouvé des explications sur le cheminement très poussé de Félix Robson ?

La première chose qu’il a m’a dite est « pourquoi tu viens m’entendre ? ». J’ai dû expliquer que pour moi beaucoup des instabilités et des violences de notre pays viennent du fait que nous ne connaissons pas notre histoire. Pour moi, il est important de remonter à 1947, date du clivage où les Malgaches ont choisi des orientations politiques très tranchées, notamment dans une relation divisée à la France. Et surtout je lui ai dit : je suis un jeune malgache, j’ai besoin de connaître mon histoire. À partir de là, il m’a demandé quels étaient mes liens avec les Français. Est-ce que je les détestais ou pas. Je lui ai dit « non » et c’est là qu’il m’a dit : « il ne faut pas écouter avec haine ». La haine n’est pas quelque chose qu’il fallait mettre dans la transmission, sinon ce n’est pas de la transmission. Pour lui c’était central : écouter sans haine, raconter sans haine.

Ce n’était pas le cas de la majorité des témoignages ?

Les gens qui avaient de la haine étaient davantage ceux qui n’avaient pas vécu 47. Ce n’était pas des témoins. Mais plus que de la haine, pour certains c’était de la douleur. L’impossibilité à la fois de raconter, et en même temps de pardonner. C’est vraiment dur parce qu’ils sont vieux, Madagascar a changé et le rapport à la France a changé aussi. Les jeunes n’ont pas de problèmes avec les Français, ou en tout cas pas par rapport à 47. La question n’est pas là. Chez certains intellectuels il y a une sorte de colère, qui peut virer à la haine sur la question du colonialisme, de l’indépendance, de la Françafrique et de 47.

Mais chez les témoins je n’ai pas du tout ressenti de haine. Ils disent toujours qu’ils avaient des problèmes avec les Français de leur âge. Et surtout ils pensent à leurs enfants. Ils ne veulent surtout pas que ça se reproduise.

Quelle est la place de 47 dans la mémoire malgache ?

Du côté de Madagascar, c’est comme si 47 n’avait pas existé, comme si cela n’avait pas d’importance. Les témoins ont toujours le sentiment qu’on les traite de menteurs. Il n’y a jamais eu de procès ou quand il y en a eu, c’était contre eux. Et pour eux le manque de reconnaissance est aussi une crainte que la parole ne meure avec eux « dans leur ventre ». C’est aussi ce qui a facilité l’échange, et le fait qu’ils m’aient raconté.

N’y a-t-il pas de travaux universitaires malgaches sur la question de 47 ?

Il y énormément de recherches sur 47 mais le problème concerne essentiellement la diffusion des travaux. Par contre, pour le recueil de témoignages, il me semble que ce n’est pas assez. Où sont les témoignages des Français qui ont été là-bas ? Les Comoriens ? Les Réunionnais ? Les fameux « Sénégalais » ? C’est peut-être déjà trop tard à ce niveau ?

Faire ce travail d’histoire et de mémoire à travers une forme artistique est-il alors plus facile ?

Ce n’est pas un travail d’histoire. Je viens juste avec les mots des témoins. Je ne fais pas de boulot sur les archives. Ou plutôt je le fais mais ce n’est pas ce que je publie. Il y a énormément de choses dans les archives mais les historiens restent dans leur fac, à publier dans des revues introuvables. Il y a peu de livres même s’il y a des thèses et des recherches. Il faudrait une volonté politique ou éditoriale pour sortir tout ça. Moi je ne m’en sens pas capable.

Pourquoi les récits ne sortent pas encore ?

C’est aussi une question d’organisation des associations. Des descendants de témoins qui les constituent ou des témoins qui ont des associations depuis les années 60. Et le grand problème c’est aussi la connaissance juridique. Que peuvent-ils faire au niveau juridique ? Ils sont démunis là-dessus. Car pour qu’il y ait un procès il faut déjà porter plainte. Mais auprès de qui, contre qui ? Contre la France ? Contre une personne ? Les historiens peuvent nommer des gens responsables. Mais les archives concernant une personne encore vivante ne peuvent pas être accessibles. Et pour quels motifs ? Exactions pendant la guerre ? Crimes de guerre ? Les juristes peuvent dire qu’il n’y a pas eu de guerre parce qu’il n’y avait pas deux armées. Il y avait une armée française puisque nous étions sous colonisation.

Et puis autre chose qui peut être difficile : l’armée coloniale à l’indépendance est devenue l’armée du pays. Des Malgaches qui étaient dans l’armée coloniale sont devenus des membres de l’armée malgache. Des officiers au pouvoir à l’indépendance. Tout cela soulève des tensions politiques…

Au niveau politique ?

Pendant longtemps l’ex-ministre de la Culture Gisèle Rabesahala a été à l’origine de publications de témoignages et de reconnaissance. Elle a fait tout un travail pour savoir qui étaient les personnes impliquées sur des points précis de 47.

A Madagascar, comment ce travail est-il perçu ? Comment le produisez là-bas ? [1]

On joue dans un lieu « neutre » : un studio d’enregistrement d’une TV malgache (RTA) L’institut français gère l’accueil logistique de notre équipe et du public. Sur la diffusion. Mais sur la création, c’est notre projet. On s’est débrouillé pour le financer.

En quelle langue ?

En français. Mais en 2013 nous avons fait une tournée pour préparer Rano, rano et nous n’avons joué qu’en malgache. On n’a pas assez de temps ni de moyens pour faire les deux versions pour septembre.

Comment avez-vous préparé cette nouvelle expérience artistique de passer de la plume à la scène ?

Les photos de Pierrot sont très importantes. Les vieux sont avec moi, juste derrière. J’essaie de me souvenir des émotions qui m’ont traversé quand je les ai écoutés et de comprimer ces émotions au niveau du corps. Faire en sorte de transmettre cette parole, qui est celle des vieux, pas la mienne. Et puis dans Rano, Rano, il y a les paroles des vieux et d’autres textes où je me réinterroge sur comment raconter la parole et jusqu’où va la cruauté de l’être humain. Car 47, n’est plus une histoire de colonisation mais vraiment de la cruauté humaine tout simplement, du rapport avec l’inhumanité. La musique de Tao supporte tout ça comme une sorte de béquille.

Comment le titre  Rano, Rano  (formule magique pour transformer les balles en eau), s’est-il imposé ?

En 2013 lorsqu’on est allé faire la tournée, même des gamins percutaient quand on disait « rano, rano », même s’ils ne faisaient pas le lien avec 47. La formule est restée dans les jeux d’enfants jusqu’à aujourd’hui. Notre enfance c’était le jeu des cowboys et des Indiens. Les indiens disent « rano rano », et les cowboys plus rien. J’ai vu des enfants jouer à Matrix et dire « rano rano ». « Rano rano » vient de cette histoire de 47 : le faire de dire « rano rano », c’est dire que la culture malgache est plus forte que ce qui l’agresse. Ce n’est pas seulement une histoire de formule, mais aussi comment le dominé arrive à résoudre le fait qu’il est dominé, et donc en disant « rano, rano », on n’est plus dominé.

Là où Magali Nirina Marson parle d’ « esthétique du ressassement », Valérie Magdeleine-Andrianjafitrimo (Raharimanana : la poétique du vertige, Interculturel Francophonies, n°23, juin-juillet 2013) propose l’analyse suivante : « Ce que montre le perpétuel retour de 47, c’est l’incurable blessure qui ne peut être cautérisée », qu’en pensez-vous ?

Raharimanana-NourPour moi je ne considère pas comme « un retour perpétuel » mais comme un travail à faire. J’ai toujours des éléments nouveaux. Je pose les choses. Quand j’ai commencé Nour, il n’y avait pas le thème de 47. Puis 47 est arrivé. Le livre Madagascar 47 pose autre chose. J’ai posé des visages, au-delà de la guerre des chiffres, c’est d’abord une histoire de personnes. Et surtout il est alors impossible de dire que « la colonisation a été positive ».

Et avec Rano, Rano, j’entre davantage dans les détails. Quand les gens me racontent que leurs mains étaient leurs propres tombeaux. Je n’aurai jamais pensé cela pendant l’écriture de Nour 47. Je ne suis pas du tout dans une sorte de ressassement mais vraiment dans un travail. Effectivement si on pense que c’est un romancier qui parle, on va penser qu’on est dans un ressassement car un romancier est censé prendre un thème puis passer à autre chose, changer de style ou de sujet. Sur cet endroit de 47, est-ce que je suis romancier ? Qu’est-ce que je suis exactement ? Je sais que je ne suis pas romancier sur 47. Je suis plutôt comme un enfant de ces vieux. Depuis Madagascar 47, je suis plus dans une tradition de transmission. Est-ce que c’est l’oralité ? Oui. Le théâtre ? Oui. Mais j’écris aussi. Est-ce que je suis poète ? Peut-être le poète est plus proche que le romancier. Mais ce serait alors plutôt un poète de tradition orale. Je fais mon travail et puis à un moment donné je vais aussi passer la main. J’ai commencé un peu à passer le flambeau puisque MC Paes fait un film sur 47.

Jean-Christophe Delmeul pour qualifier votre écriture, parle de « poétique de la blessure » ou encore d’ « exploration langagière de la plaie », qu’évoquent ces formules pour vous ?

Je ne peux pas trop contester. Mais c’est partiel. Parce que tissé avec, il y a toute la poésie de vie dans mes livres. Mon but n’est pas d’aller dans la blessure mais de la traverser pour arriver à ce que la cicatrice soit possible. Que la blessure ne soit pas que visible. Que l’écriture la ferme tout en donnant la trace, la cicatrice. Je n’ai pas l’ambition de dire que j’efface la cicatrice car c’est la cicatrice qui fait la mémoire. Quelque part je laisse visible la cicatrice dans mon écriture. Mais pour qu’il y ait cicatrice, il a fallu guérir la plaie. Et pour la guérir pour moi c’est la poésie. Poétique de la blessure non. Je ne sais pas comment la nommer.

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Jean-Luc Raharimanana

Dans un texte paru sur Africultures, vous disiez : « Je suis parmi ceux qui pensent que l’écrivain africain ne peut décemment contourner cette question de l’engagement, car comment écrire, jouir simplement de l’écriture (…) quand la matière même de cette écriture, la culture, la société africaine, est l’objet de toutes les oppressions, de toutes les pauvretés ? »

Je continue à le croire. Où est le respect de soi si on ne se pose pas cette question ? Je ne dis qu’il faut tous être engagé mais qu’à un moment donné la situation est telle dans nos pays respectifs que ce n’est pas décent de dire qu’on est juste écrivain et que la question de l’engagement ne nous intéresse pas. Où est la décence ? Où est l’éthique ?

L’engagement c’est très vaste comme possibilité. On peut avoir des textes engagés sans dire qu’on est engagé, sans faire des actions autres d’engagement, le livre suffit. Ce qui m’étonne c’est que des auteurs refusent à leur livre le mot d’engagement alors que lorsqu’on les lit tout est prétexte à engagement, que le livre raconte des choses engagées. Pourquoi refuser au lecteur ce mot d’ « engagement » ?

[1] L’interview a eu lieu courant août. Rano, Rano a été joué à La Réunion du 9 au 20 septembre et à Madagascar.

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