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Lyonel Trouillot

Lyonel Trouillot, Parabole du failli

Élégie romanesque d’un Orphée haïtien 

Par Caroline Tricotelle

 

 

 

 

 

 

      parabole-du-failli1   Dans notre univers, une étoile peut être déjà éteinte qu’on en perçoit encore la lumière.

         Paru chez Actes Sud / Léméac en 2013, le roman de Lyonel Trouillot, Parabole du failli, serait cette lumière qui nous parvient, celle de l’existence de Pedro, personnage central, qui vient de se suicider, apprend-on dès les premiers mots du narrateur, son ami, qui lui aura ouvert sa maison, déjà partagée avec un troisième personnage surnommé l’Estropié.

         A eux trois, ils recréaient le « bateau ivre » à force de parler et de boire du rhum. Cependant, seul Pedro s’épanchait sur sa vie : « Tous n’ont pas le même rapport à la parole, le même quotient de vanité. Ou le même débit. »[1] C’est pourquoi la structure narrative du roman, dans sa forme de monologue du narrateur adressé au défunt, permet de mettre en lumière, depuis l’étoile que figure Pedro, la star, le comédien célèbre, étendu à ses rencontres avec les habitants d’Haïti, jusqu’au lecteur, ce qui reste d’une connaissance intime du personnage. Mais cette structure nous interroge surtout sur « cette maladie de n’écouter que les morts. Une personne se tient au bord de la falaise. Nous parle. Personne ne l’entend. Elle tombe. C’est alors seulement que le cri, dont il ne reste que l’écho, nous intéresse, par besoin d’exégèse »[2]. Quel partage instaure la parole ? Et cette parole, de quoi est-elle faite, quand le personnage principal est « un porteur génial des mots des autres, les semant à tout vent »[3] ? Elle n’aura pas soulagé Pedro. Elle n’aura pas non plus été saisie par ses amis de son vivant. Mais dans le roman, cette parole du narrateur correspond à une pulsion de vie, ou plus précisément de santé, telle que l’explique Gilles Deleuze[4]. Dès lors, cette parole et l’écriture sont mises en perspective à partir de cette situation douloureuse.

 L’ange désespéré

        Le roman recueille l’image de Pedro, ange désespéré mais aussi insupportable de narcissisme : « Tu étais deux, Pedro. Un qui parlait pour nous tous. Et un qui ramenait tout à lui. »[5] . Ce portrait est opéré de façon subjective à travers les souvenirs du narrateur. Il semble aussi le seul moyen d’articuler son émotion avec pudeur : « Un homme qui tombe de si haut est une défaite sans visage »[6], parfois en se laissant aller à la colère : « le crétin sacrifie au réel, ramène les deux autres sur terre, décide de mourir sans même les consulter »[7] , ou « le soir où tu t’es jeté d’une merde d’immeuble »[8]. Enfin, le narrateur parvient à formuler le sentiment qui nourrit sa parole : « Je te pleure Pedro »[9].

        De plus, le roman est le lieu où dire « toutes ces choses que nous ne t’avons pas dites »[10], comme par exemple l’enfance malheureuse de l’Estropié, les circonstances du décès des parents du narrateur, ou comment un autre personnage important du roman, Mme Armand, est devenue cette « héroïne impitoyable de l’art de la détestation »[11]. La lumière du roman provient donc de cette possibilité de lutter contre la mort. La parole est libérée du temps, bien qu’elle compense le regret de le faire trop tard. La forme du monologue de ce roman met ainsi à profit une de ses potentialités : l’adresse directe à un absent, dans cette lutte contre la mort, contre la perte. Pedro demeure toujours vivant. Il est présent dans la parole du narrateur.

        Mais ce monologue possède aussi une dimension réflexive. Le portrait sans concession de Pedro s’inscrit en opposition à l’usage habituel de la parole dans ces circonstances. Le narrateur précise qu’il n’y aura pas de funérailles mais « une cérémonie d’hommage. Des gens qui vont parler : la famille, les amis, les collègues »[12]. Par la suite, il s’indigne de ce que « les cadavres inspirent le dithyrambe. Celui qui sanctifie devient lui-même un saint. »[13] Le roman instaure ainsi deux pôles pour la parole : un négatif pour la parole publique, uniquement élogieuse mais versée dans le « m’as-tu vu », et un positif pour cette parole secrète, critique et émotionnelle, lieu de l’écriture.

          Ce lieu, dans le roman, se voit donc mis en perspective à partir de différents choix de Lyonel Trouillot.

« Comment ponctuer sans te trahir ? »

       Pour commencer, le narrateur est celui qui subsistait en rédigeant la rubrique nécrologique d’un quotidien haïtien et qui avoue alors : « moi je songeais au grand œuvre que j’écrirais peut-être un jour »[14]. A travers le choix de ce personnage-narrateur, le roman présente à la fois la source ou la motivation de l’écriture et son produit. Missionné pour rédiger trois colonnes d’une notice au sujet du décès de Pedro par son rédacteur en chef, le narrateur ne peut que les déborder. « Comment faire la chronique d’un cri ?  […] Dans notre chambre, j’ai essayé d’écrire cette foutue notice »[15]. Le narrateur est cet écrivain que la mort de Pedro révèle, et son écriture est l’événement que perçoit le lecteur.

        Par ailleurs, l’auteur choisit de questionner le style tout au long du livre à travers les personnages. Là encore, nous assistons à une polarisation évidente. D’un côté, nous avons l’écriture journalistique chargée de restituer les événements, les faits, et l’image des personnes disparues. Elle est régie par un style clairement expliqué par le rédacteur en chef : tout est une question de ponctuation. De l’autre, l’émotion que l’écriture doit recueillir et transmettre : « Comment ponctuer sans te trahir ? […] ce ne sont pas des choses qui s’écrivent dans une notice, dans les colonnes d’un quotidien sans nerfs ni parti pris. »[16] Toujours en rapport avec le style, le roman met en miroir un manuscrit de Pedro et les poèmes qu’il récitait dans la rue ou lors de récitals pour former une toile de fond tissée de citations. De la sorte, Lyonel Trouillot en interroge sa charge poétique, que nous pourrions rapprocher de la subversion de l’ordre social et symbolique exploitant ce que Julia Kristeva[17] appelle la multiplicité libidinale originelle dans le langage, chora (corps maternel chaotique et antérieur à la culture, sorte de matrice où prévalent l’hétérogénéité et la pluralité sémantique). En effet, le narrateur nous apprend que Pedro s’est voué, depuis le décès de sa mère, à la poésie et au théâtre, en marge de la société. Cette interrogation se résout aussi sur le plan romanesque avec l’apparition de personnages secondaires (un couple qui finira par se séparer) qui ne peuvent supporter l’excès poétique, contre lesquels Pedro s’indignait.

« Le pari du failli ! »

        C’est pourquoi l’écriture devient événement sur le plan de la narration, mais aussi clé de voûte à partir de la découverte du manuscrit de Pedro. En effet, il y affirme : « Qu’est-ce qu’écrire sinon le pari du failli ! »[18]. Cette découverte, cette autre révélation, temporalise le roman. Après la réception de la nouvelle du suicide de Pedro par le narrateur, nous assistons au récit des jours qui suivirent, puis à la découverte de cette facette méconnue de Pedro, doublée d’une projection dans l’avenir grâce au désir du narrateur et de l’Estropié de publier sa parabole une fois sa dédicataire identifiée (ce qui jalonne aussi la temporalité du roman). Le roman s’achève le jour de l’enterrement. Il oscille donc entre remémoration et émotions, actions et attitudes d’une galerie importante de personnages, lors de leur rencontre avec cette étoile qu’est Pedro ou après sa mort. C’est le moyen choisi par Lyonel Trouillot pour saisir l’image d’Haïti à travers un discours emprunt d’émotions, mais aussi pour dénoncer « la chose culturelle »[19] perçue comme superficielle.

        A l’exemple de Pedro et de sa parabole « Moitié récits, moitié poèmes. Tu t’en foutais pas mal des genres, des conventions qui font les esclaves »[20], dédicacée à une inconnue, le narrateur écrit « comme un acte d’amour »[21]. C’est ce sentiment qui fait de la littérature sa beauté, et qui nous donne accès aux étoiles. « Ce serait bien qu’elle existe, ta porteuse de lumière »[22], dit le narrateur à Pedro. Ce serait bien que l’amour vive, nous guide et nous parvienne encore… Ce roman en est l’espérance en même temps que sa trace. Et ce sont les enfants des rues « bien meilleurs sociologues que les doctes »[23] qui lui rendront le plus bel hommage. Lire pour le découvrir…

[1] Lyonel Trouillot, Parabole du failli, roman, Paris, Actes Sud / Léméac, 2013, p. 57.

[2] Op. cit., p. 155.

[3] Op. cit., p. 96.

[4] Gilles Deleuze, Critique et clinique, Paris, éditions de Minuit, 1993. Gilles Deleuze voit dans la littérature une entreprise de santé puisque l’histoire universelle est hantée par un délire : la maladie d’être homme, d’être pris dans le temps de l’histoire. Pour lui, le travail sur la langue par la fabulation et le langage poétique est une puissance au service du vivant et non du vécu.

[5] Op. cit., p. 57.

[6] Op. cit., p. 34.

[7] Op. cit., p. 71.

[8] Op. cit., p. 43.

[9] Op. cit., p. 115.

[10] Op. cit., p. 65-66.

[11] Op. cit., p. 165.

[12] Op. cit., p. 81.

[13] Op. cit., p. 113.

[14] Op. cit., p. 54.

[15] Op. cit., p. 134.

[16] Op. cit., p. 134 puis 151.

[17] Julia Kristeva, Polylogue, Paris, Seuil, 1977. A la suite de ses travaux dans Sémiotiké, Julia Kristeva montre que la sémiotique traduit la multiplicité libidinale originelle dans le langage. De la sorte, le phéno-texte est traversé par une lutte entre la constance de l’ordre symbolique du langage et son originalité dans l’hétéronomie. Comme l’écrivain effectue une dépense qui compense la séparation de la chora, il informe le texte de désir à travers des indices. Ils sont la marque d’une hétérogénéité dérogeant l’ordre symbolique.

[18] Op. cit., p. 145, dans le fragment intitulé « Merde à la poésie » du manuscrit de Pedro, Parabole du failli.

[19] Op. cit., p. 168.

[20] Op. cit., p. 97.

[21] Op. cit., p. 54.

[22] Op. cit., p. 108.

[23] Op. cit., p. 30.

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