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Ali Bécheur, Littérature et musique

Ali Bécheur , Le Paradis des Femmes

Femmes, je vous écris

par Hanen Allouch

 

 

 

Le Paradis des Femmes a été finaliste du Prix des cinq continents de la Francophonie et Comar d’Or en Tunisie en 2006, il est l’un des plus beaux romans d’Ali Bécheur. Nous y découvrons un monde où la féminité se fait paradis grâce aux multiples rencontres et découvertes passionnées du narrateur, notamment celle avec la comédienne Luz qui sert de prétexte à la narration. La nécessité de faire découvrir sa vie à sa bien-aimée permet au narrateur une ouverture sur d’autres rencontres et motive un va-et-vient entre le passé des souvenirs et le présent de leur remémoration. C’est ainsi que le narrateur nous offre une promenade dans les lieux du passé et un ensemble de déplacements du langage et de la mémoire entre les scènes qui l’ont marquée. Le lecteur est invité dans les mondes d’un narrateur qui revoit son passé comme s’il le vivait pour la première fois, mieux encore, comme si au lieu de le revoir il se contentait de l’inventer. Les femmes sont des figures marquantes dans ce roman, elles sont le paradis perdu ressuscité par le langage, un paradis tantôt retrouvé, tantôt introuvable. Entre la fin d’une écriture et l’impossible achèvement, la lutte interminable et l’empêchement de représenter un monde qui n’est plus, la plume de Bécheur n’oscille pas, elle se place au cœur du conflit qu’est la fiction de soi, un soi qui existe à travers les mots qui lui insufflent une double vie, d’une part authentique et d’autre part imaginée.

« Luz », une mise en lumière

 

Le choix du prénom « Luz » nous semble d’un grand intérêt puisqu’il attribue le signifié « lumière » au personnage féminin destinataire de l’intrigue, aux figures féminines qui s’y profilent et à toute une vision de l’art du roman. « Luz » est nommée et par là même créée comme charge sémantique et pouvoir attributif qui s’étend à toutes les composantes d’un roman inscrit sous le signe d’une lumière féminine.

Et toi, comment tu t’appelles ?

Luz ?

Ça veut dire lumière.

Nour, alors.

Oui, si tu veux

Viens, Luz, donne-moi la main.[1]

Luz, dont le nom signifie et répand la lumière, donne la main au narrateur pour qu’il lui fasse découvrir son monde. L’aventure du raconté part du personnage féminin Luz et rejoint d’autres figures féminines telles que la mère et ses amies, Madame Nedjar, Odette, Kenza, la grand-mère Ommi Khadouja, Juliette, Besma, Miryam, Florence et bien d’autres qui ont marqué des périodes différentes de la vie du narrateur. Comment peut-on rencontrer la lumière sans en profiter pour éclairer des épisodes non-dits et donc obscurs ? Luz est la lumière éclairant l’itinéraire d’un aventurier du verbe qui fait son réapprentissage de la vie en la racontant, à travers une écriture profondément féministe. Sans ordre chronologique, l’écriture reste fidèle aux mouvements de la mémoire qui fonctionne en bric-à-brac, restituant ainsi des épisodes marquants de l’enfance, de l’adolescence et de l’âge adulte dans une sorte de mise en lumière rendue possible grâce à Luz.

« Et si par une nuit d’été un voyageur »[2], tel le narrateur d’Ali Bécheur, nous contait l’histoire non pas d’une narration mais d’un livre publié :

Enfin le livre est publié. Lui qui m’avait maintenu en vie, il gisait, là, derrière la vitre d’un libraire, raide, engoncé dans ses habits neufs, figé sous sa couverture glacée […] Depuis des mois et des mois j’espérais cet instant, et maintenant ? Ni exultation, ni même délivrance. De longues, d’interminables nuits, j’avais couché avec lui, m’étais évertué à lui arracher des gémissements, des râles de plaisir, une ou deux bribes de vérités, sur moi, sur le monde, et maintenant il s’était détaché de moi, s’était extirpé de mes tripes, était parti vivre ailleurs, parmi les choses, serré entre deux congénères sur un rayonnage, étendu de tout son long sur une gondole, impudique, tout le monde pouvait lui mettre la main dessus, farfouiller entre ses pages, l’ouvrir…[3]

 

Luz éclaire aussi l’avenir du récit devenu livre et adressé à un public. Habituellement, dans les romans classiques, cette phase est passée sous silence et c’est dans cette mesure que l’écrivain tunisien Ali Bécheur s’inscrit dans un renouvellement esthétique qui se démarque des préoccupations conformistes habituelles, abolissant ainsi la frontière qui sépare l’histoire du livre publié de celle de son écriture. Aux zones d’ombre se substituent des zones de lumière pour que le contraste soit ailleurs, c’est-à-dire autour des rapports entre le féminin et le masculin.

Le masculin, le féminin

 

Dans ce territoire de la féminité, un petit garçon admiratif et attentionné, déjà féministe, est surtout curieux de pénétrer un univers qui le fascine. Nous sommes en présence d’un récit où l’observateur se dédouble en enfant et en adulte, voyageant ainsi dans l’espace et dans le temps d’un vécu revisité et réinventé par les mots. Non sans humour, le narrateur souligne ce dédoublement :

Celui que j’étais et celui que je suis, indistincts, l’un comme l’autre, le premier trop éloigné ─ il faudrait un télescope ─ et le second trop près ─ il faudrait des verres de presbyte. La réalité, on la vit, on ne la regarde pas.[4]

La réconciliation entre le « je » du présent et celui du passé, la mise à nu de leurs expériences sont déléguées à la féminité révélatrice et initiatrice à travers une histoire où le masculin ne se construit que dans la sphère du féminin.

La mère est une figure-clé pour l’accès du petit garçon au monde de la féminité qu’il découvre dans ces scènes des plus caractéristiques d’une Tunisie des années 40-50. L’enfant accède à un monde où les rencontres féminines, entre la mère et ses amies, révèlent les trésors enfouis d’un univers à la fois cloisonné et fascinant. C’est ainsi que le narrateur décrit les préoccupations des femmes en apprenant à assumer sa masculinité et en laissant grandir une passion naissante qui tente de répondre à la question « C’est quoi, le plaisir ? »[5], et ce plaisir, il découvrira qu’il est inépuisable et qu’il épouse des formes aussi illimitées qu’indescriptibles.

Du milieu conservateur aux écoles où la mixité était rare, l’enfant puis l’adolescent vivent comme une censure l’exclusion progressive du paradis des femmes. Contre l’interdit qu’impose la société traditionnelle, la passion trouve refuge dans les rencontres secrètes et dans un voyeurisme admiratif. L’admiration de cette altérité-chair se construit en tissu, c’est le cas de le dire, puisque le magasin de tissus où le petit garçon a été amené n’a d’autre nom que « Le Paradis des Femmes ». La femme-tissu est la chair d’une fiction se tissant autour des figures féminines ─ mère, sœur, amante et épouse ─ qui, en affirmant leur féminité, participent à la formation d’un sujet dont la masculinité est un apprentissage de l’amour d’une altérité féminine indispensable : « Tous les jours, je t’apprends »[6].

Je voulais de toi un moi juste pour moi, le moi que tu modèlerais pour moi, comme ça, cadeau. Ton moi clandestin, celui qui se cache sous l’apparence, sous la peau, là où court le sang, à l’envers des paupières closes, dans la chambre noire des images secrètes. […] Non, ne dis rien. Laisse-moi t’inventer.[7]

 

L’hommage rendu à la femme aimée et aux femmes d’une manière générale transforme le fantasme en fiction, une rencontre de la fiction fantasmée et du fantasme fictionnalisé, souci d’écrire au masculin un paradis féminin et surtout féministe où les femmes sont à la fois des mythes de déesses et des créatures ordinaires. L’amour d’un petit garçon, d’un adolescent et d’un adulte est exprimé aux femmes à la fois réelles et imaginées, des femmes qui trouvent leur ancrage dans la réalité mais qui la dépassent pour être le fruit d’un rêve de féminité exprimé dans les mots d’un homme passionné.

Une ballade narrative

 

L’histoire se lit comme une promenade, plutôt une balade et une ballade, au sens du terme qui en appelle à notre mémoire de cette forme poétique traditionnelle et de son acception chez les romantiques. Et ceci dans la mesure où le roman est bâti d’une part sur un retour du même qui est le mouvement rétrospectif et, d’autre part, sur la liberté que l’écriture s’accorde afin de peindre les souvenirs en dehors de toute contrainte formelle. Le Paradis des femmes est donc la métaphore de la ballade en tant que forme poétique, mais pas seulement, puisque la féminité y est célébrée à travers une mise en musique et une passion du chant. En effet, ce paradis mis en ballade est un double mouvement de retour et d’évolution, analogue à celui de l’expérimentation de la fiction.

La ballade libérée de ses contraintes se transforme en errance qui défie la logique de succession, les chemins empruntés par Ali Bécheur sont davantage dans les détours que dans les voies de la fiction[8], nous rappelant ainsi l’esthétique chère à Louis-René des Forêts, héritier de Beckett et de Joyce. L’écrivain tunisien, en nous présentant son chef-d’œuvre, rend hommage au langage qui accède en partie à ce paradis en se prêtant au verbe qui le réinvente : « Parlez-moi de vous, dit-elle. Parler de soi c’est parler d’un inconnu. Viens je t’emmène en balade (je dis tu à tous ceux que j’aime). Je te montre ma ville, d’accord ? Pas celle-ci, non, l’autre, celle d’avant.[9] »

Le déplacement est au moins double par ce glissement narratif disant en très peu de mots la complexité d’une écriture qui a « soi » pour objet, ou plutôt l’image de soi qui se transforme en altérité. Cette transition revient en leitmotiv, participant ainsi à la cristallisation d’une aventure scripturale où écrire équivaut au rayonnement d’un sujet mis au centre d’un cercle de figures féminines.

La mise en balade du roman est aussi une mise en musique à travers les références à des chansons françaises, arabes et espagnoles.

Si on dansait ?

Danser ?… Mais ça fait des siècles que …

Allez, venez. Ne vous faites pas prier.

L’air de Besame mucho, je le reconnais tout de suite […] Besame, besame mucho… Ton corps épouse le rythme avec exactitude, le buste droit, les hanches roulent, sous le roulis des maracas, tchok tchok tchok, un léger déhanchement marque la scansion de la batterie, je suis comme je peux.[10]

Dans cette scène, Luz mène la danse et c’est l’illusion cultivée tout au long du roman : les femmes semblent s’écrire, indépendamment du pouvoir du narrateur sur sa narration, grâce aux voix qui leur sont prêtées. Le rapport entre danse et écriture nous semble des plus intéressants dans ce roman où le masculin règle son pas pour accompagner une danse féminine, expression du corps d’un texte qui s’écrit à la manière d’un chant de féminité.

 

[1] Ali Bécheur, Le Paradis des Femmes [2006], Tunis, Elyzad poche, 2011, p. 29.

[2] Italo Calvino, Et si par une nuit d’été un voyageur, traduit de l’italien Se una notte d’inverno un viagiatore (1979), Editions du Seuil, 1995. En effet l’incipit du Paradis des Femmes semble faire allusion à celui du roman d’Italo Calvino en reprenant le motif du livre publié que nous retrouvons chez des écrivains postmodernes tels que Raymond Federman.

[3] Ali Bécheur, Le Paradis des Femmes, op. cit., p. 12.

[4] Ibid., p. 19.

[5] Ibid., p. 73.

[6] Ibid., p. 179.

[7] Ibid., p. 180-181.

[8] Louis-René des Forêts, Voies et Détours de la fiction, Editions Fata morgana, 2003. Selon la note de l’éditeur Fata morgana : « Texte rédigé par écrit en réponse à un questionnaire, ce texte a été publié en 1962 dans le numéro 10 de Tel Quel« .

[9] Ali Bécheur, Le Paradis des Femmes, op. cit., p. 37.

[10] Ibid., p. 35-36.

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