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Colonisation/Indépendances, Fadéla M'Rabet, Guerre d'Algérie, Littérature et Mémoire

Fadéla M’Rabet, La Salle d’attente

 

Algérie, terre de tous les possibles ?

par Ali Chibani

 

 Dans La Salle d’attente[1], Fadéla M’Rabet revient sur les expériences qui ont été fondatrices dans sa vie de femme et de militante féministe. Le projet littéraire de Fadéla M’Rabet n’est pas sans rappeler Nerval qui « ne fait pas autre chose que chercher à se raconter, à faire, défaire, refaire, recomposer le récit d’un épisode marquant[2] » de sa vie.

La Salle d’attente est une double mémoire qui se déroule en même temps qu’elle donne sens à ce qui a été dans la vie intime de l’auteure et dans l’Histoire, celle-ci devenant une métaphore qui illustre celle-là et vice versa, dans une temporalité dont la destination finale est sue d’avance.

 

Croisement de métaphores

salle-attente-Fadéla-M'RabetAussi l’incipit de La Salle d’attente commence-t-il par l’évocation de Médée, la tragédie de Sénèque, où les destins scellés dès l’ouverture de la pièce n’empêchent pas la cruauté des personnages de se déployer : « Dans Médée, Sénèque dévoile le dénouement dès l’entrée de scène. C’est la tragédie de Médée, celle qui a tué ses enfants. C’est une grande épreuve de savoir à l’avance que l’histoire se termine mal. » Mais comment interpréter l’Histoire de l’Algérie, une Histoire ambivalente qui peut être perçue différemment ? « Celle de l’Algérie se présente comme une partition. À chacun de l’interpréter selon sa musique intérieure, comme une marche héroïque ou comme une marche funèbre. » (p. 9).

Fadéla M’Rabet évoque aussi les personnes qui ont marqué sa vie : son père, sa mère, sa tante, son oncle… Elles sont également évoquées dans ses derniers ouvrages, ce qui crée une sorte de complicité avec ses lecteurs, lesquels, en la lisant, ont le sentiment d’évoluer dans un espace familier. Ces personnages revêtent également une double signification dans la mesure où ils illustrent notre impuissance à changer ce qui est déjà dit dans l’histoire humaine, sa finitude, même quand elle touche aux êtres les plus proches. Mais contrairement à ce qui se passe dans Médée, ces personnes sont le symbole d’un humanisme du quotidien, quelque chose qui échappe à la transcription universalisante de l’Histoire et qui, pour cette même raison, mérite d’être rendu public.

C’est justement ce désir d’ouvrir l’être intime à un destinataire universel qui semble motiver les écrits de Fadéla M’Rabet. La part autobiographique de ses récits – conscience à soi et conscience pour autrui – devient d’abord un témoignage lucide des malheurs commis par l’homme.

Dans un récit où la voix auctoriale et la voix narrative se mêlent pour n’en faire qu’une, Fadéla M’Rabet raconte l’histoire d’un soldat français venu lui demander de l’aider à adopter une fille algérienne : « Je veux rendre heureuse une petite fille algérienne… » (p. 14). Plus tard, elle apprendra la véritable raison d’un tel désir : pendant la guerre, après avoir bu, lui et ses compagnons aperçoivent une fillette qui, prise de panique, prend la fuite : « Une meute de plus en plus excitée par cette robe blanche qui virevoltait à une vitesse telle que, dans un vertige, ces hommes ont oublié qu’ils avaient devant eux une petite fille. Ils ont épaulé, l’ont visée et tiré, à tour de rôle, jusqu’à ce que l’un d’eux atteigne sa cible. » (p. 15).

Mais la mémoire autobiographique assure aussi le rappel de l’existence d’une autre possibilité d’être-au-monde qui, parce qu’elle est justement r-appelée, nommée, devient une promesse de rendre l’être humain à son humanité, notamment par l’éveil et l’hypertrophie des sens disposés à recevoir la beauté du monde. Cette beauté est dans les détails de celui-ci et dans les particularités de ses cultures qui sont, à chaque fois, l’œuvre d’une histoire unique : « Nous sommes en attente d’un monde qui englobe tous les mondes, ceux d’Orient et d’Occident. Des mondes qu’on n’arrive pas à fusionner parce que nous sommes sous l’emprise de prédateurs qui veulent qu’on les combatte en nous. » (p. 41)

 

La Femme-Algérie dans le piège du patriarcat 

Si une partie de La Salle d’attente est poétique, l’autre partie prend la forme d’un récit argumentatif dans lequel Fadéla M’Rabet analyse les dérives politiques de l’Algérie post-indépendante. Elle souligne le lien existant entre le pouvoir autoritaire qui a usurpé l’indépendance et l’affirmation du patriarcat : « Actuellement, l’aliénation la plus féroce, celle qui frappe tous les esprits, l’esprit des hommes et des femmes, des enfants, se trouve dans l’idéologie du système patriarcal, qui ne supporte que le consensus pour maintenir l’ordre établi. Pour que la société reste régie par un chef à l’extérieur et son homologue, le père, à l’intérieur. » (p. 45).

Avec amertume, Fadéla M’Rabet rappelle ce qu’a été la colonisation pour les Algériens, le combat livré pour en finir et la mort prématurée de l’Algérie démocratique tant rêvée par ceux qui ont arraché l’indépendance. Au lieu de cette Algérie, est née une Algérie dirigée par un régime dont les représentants se soignent au Val-de-Grâce et qui fait tout pour produire un peuple aliéné à la religion.

Mais l’auteure rappelle que la « religion » des dirigeants est loin de proclamer l’égalité de tous les hommes : « Pour ne pas partager avec leur peuple les revenus du pétrole, les potentats ont fait du Dieu humaniste de l’islam, qui proclame que tous les hommes sont égaux, un Dieu jaloux de son pouvoir, un potentat à leur image, devant lequel il n’y a pas de salut sans une prosternation perpétuelle. » (p. 60).

C’est ici que le titre de l’ouvrage prend tout son sens. La Salle d’attente met en exergue la longue attente, devenue stagnation, d’un peuple pris dans les rets de ses aliénations : « En proclamant qu’on est musulman, et rien d’autre, pour l’éternité, on s’interdit tout devenir, on s’exclut de l’histoire, on s’installe dans la salle d’attente d’un hypothétique au-delà du monde. » (p. 60-61)

De l’autre côté de cette attente, se trouve l’espoir d’une femme, même d’une Femme-Peuple, rêvant d’une Algérie libérée des malheurs qui la tenaillent, afin que ces jours de bonheurs intimes et familiaux soient ceux de tout un pays parce qu’il en est, malgré tout, le berceau.

[1] Fadéla M’Rabet, La Salle d’attente, Alger, éd. Dalimen, 2012.

[2] Nerval, Aurélia, « Introduction » de Jacques Bony, Paris, GF-Flammarion, 1990, p. 7.

 

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