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Comptes-rendus de lecture

Marius Nguié, Un Yankee à Gamboma

« Mokili eza danger[1] »

par Virginie Brinker

 

 

 

 

Des guerres au Congo-Brazzaville, on connaissait par exemple le témoignage théâtral coup de poing de Dieudonné Niangouna, Les Inepties volantes[2]. Avec le témoignage romanesque de Nicolas, un très jeune narrateur, fasciné par Benjamin, jeune militaire, c’est un parti pris tout à fait différent que choisit Marius Nguié, dans Un Yankee à Gamboma. Dans le droit fil de Birahima, le jeune narrateur de Kourouma[3], ou de Faustin dans L’Ainé des orphelins[4], Nicolas vient allonger la liste des jeunes chroniqueurs de la violence, parfois extrême, figures allégoriques d’une société à la dérive mais dont la verve permet aussi une forme de conjuration et de mise à distance.

La légende du yankee

Couverture_Un_Yankee_à_GambomaDans cette période caractérisée par « les remous de la transition post-communiste[5] », selon l’euphémisme employé par l’auteur, Benjamin, magnifié par le regard du jeune narrateur, fait figure de légende. Celle d’une époque moderne et chaotique, certes, plutôt tissée par la rumeur, comme l’indiquent les anaphores « d’autres vous diront » de la première page, mais une légende quand même, puisque « [t]ous les pays qui n’ont plus de légende seront condamnés à mourir de froid[6] ». Benjamin, dit « Sous-off », est un yankee, autrement dit « une racaille, un homme sans scrupule[7] », affecté à l’école des sous-officiers de Gamboma, et l’attitude de Nicolas à son égard, quoique devenu son « petit de confiance », est faite de crainte (« nous craignions qu’il s’en prît à nous[8] »), de gêne (« comme cela m’insupportait[9] ») et d’admiration. Lui qui « porte un panier au dos[10] » pour aider sa mère, quitte à s’attirer les sarcasmes de ses petits camarades, et aurait « aimé naître fille par excès d’amour » pour elle[11], ne peut qu’être flatté de la compagnie de ce puissant et turbulent aîné, prêt à tout, y compris à humilier le sous-préfet[12]. Homme de toutes les transgressions, Sous-off s’en prend ainsi à toutes les figures d’autorité traditionnelles, comme en témoigne également l’irrespect dont il fait preuve face à Sœur Marguerite[13]. Véritable père nourricier, dans une ville où les boîtes de sardines et de cassoulet qui s’échangent décident des relations et permettent de « coucher[14] » certaines femmes, quitte à violer[15] celles qui n’y consentiraient pas, Benjamin cherche cependant aussi la protection d’une famille, comme celle de Nicolas, dont la mère-courage s’échine au travail. Figure ambivalente du coupable et de la victime, surtout si l’on songe à la fin du roman, Benjamin, dont la crudité du langage révèle les traumatismes et le cynisme (« Pour moi, mourir aujourd’hui ou demain, c’est du pareil au même. L’enfer m’attend là-haut[16] »), semble incarner toutes les tensions d’une jeunesse en manque de repères, et ainsi mieux symboliser le chaos qui secoue le pays.

 

« J’aurais pu être historien si je n’étais conteur[17] »

 

C’est précisément parce que Benjamin fait figure d’allégorie, que Nicolas veut raconter son histoire, celle d’une génération, parfois perdue, en ces années-là. « Nous sommes en 1994 dans une petite ville congolaise[18] ». Le ton pourrait être parfois celui de la chronique. Tendance que l’on retrouve dans la « note de contexte » en fin d’ouvrage, ou dans la posture soulignée de témoin du narrateur (« d’aussi loin que je m’en souvienne », « dont je ne me souviens plus[19] »), ou dans sa volonté didactique affichée : « Il faut préciser, pour des générations plus jeunes, que Sassou a été président de la République du Congo de 1979 à 1992 et qu’il l’est redevenu depuis 1997[20] ». Les exactions auxquelles s’est livré Sous-off sont ainsi narrées par à-coups, comme si la mémoire obstruée de ce dernier devait se déverser par endroit, comme à la page 22 : « Je venais d’avoir vingt ans, et j’attendais la mort de ma mère. J’ai tué des hommes, pilé des petits enfants dans des mortiers[21]». Le jeune narrateur donne donc à imaginer l’horreur plus qu’il ne la décrit et si celle-ci n’apparaît que par images, ressurgissant parfois au détour de la conversation, c’est dire l’emprise qu’elle a encore sur les protagonistes. Surtout, Nicolas laisse bien entendre au lecteur toute l’absurdité de tels conflits, reposant sur des préjugés dérisoires, mais malheureusement bien mortels. Benjamin prend ainsi les habitants de Gamboma pour des Mbochis alors qu’ils sont des Bagangoulous[22]. De même, maître Ken, le professeur de karaté de Nicolas, prend Benjamin pour un « Kongo » parce qu’il est sudiste[23]. L’absurdité de la situation est soulignée par le dialogue cordial, chez la mère de Nicolas, entre le cousin Cobra, supporter de Sassou, et Benjamin, milicien Cocoye de Pascal Lissouba, de la page 60, à moins que la posture du narrateur elle-même ne tende à gommer le différend, puisque les paroles sont rapportées au discours narrativisé : « Ils firent connaissance, parlèrent politique, chacun vantait les qualités de son leader[24] » et que Nicolas fait par ailleurs preuve d’un pacifisme à toute épreuve : « j’étais un individu libre, [ê]tre mbochi, ou kongo, ou bagangoulou n’avait aucun sens pour moi[25] ».

Le style de la narration est assez proche de celui d’Allah n’est pas obligé, notamment par les explications lexicales récurrentes « ce qui en Français de Gamboma signifie »… Et la jeunesse du narrateur donne lieu à des tours enfantins parfois, souvent légers. L’humour naît ainsi souvent du ton faussement naïf du constat : « Sous-off s’approcha de lui, le saisit fort au cou. Il hurla : « Aïe, aïe, aïe, lâche-moi, je suis un pauvre enseignant. » Quand Sous-off le lâcha, il courut, mais très vite, tel un chat[26] ». Tandis que se dégagent aussi de ces pages, une forme de tendresse, malgré la cruauté du sujet, qui naît de la candeur du jeune narrateur. « Dans mes rêves, je suis un poète méconnu, à peine consolé par des jeunes filles pulpeuses[27] », confie-t-il.

Si la vie est un danger, une fois n’est pas coutume, la vie « pleinement vécue » reste la littérature. Tisser la légende de Benjamin et suggérer à travers lui ces heures sombres de l’Histoire, c’est restaurer le sens, sa quête du moins, et en tous les cas le lien. Celui qui peut unir, au-delà de la nécessité, un jeune garçon encore tendre et un militaire endurci, un soldat cruel et une mère vaillante et bienveillante. Ces relations d’humanité, à peine dites, simplement esquissées au fil des pages au vu de la rapidité avec laquelle s’enchaînent les épisodes, n’existent justement que par et dans les mots. Des mots que l’on rêve immortels.

[1] « La vie est un danger » en lingala, voir Marius Nguié, Un Yankee à Gamboma, Alma éditeur, 2014, p. 52.

[2] Dieudonné Niangouna, Les Inepties volantes,  Les Solitaires Intempestifs, 2010. Voir notamment http://crdp.ac-paris.fr/piece-demontee/pdf/sheda_total.pdf pour plus d’informations sur cet auteur, cette œuvre et son contexte, notamment historique et politique.

[3] Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé, Seuil, 2000.

[4] Tierno Monénembo, L’aîné des orphelins, Seuil, 2000.

[5] Marius Nguié, Un Yankee à Gamboma, ibid., p. 13

[6] Comme l’indique malicieusement l’épigraphe.

[7] Ibid., p. 15.

[8] Ibid., p. 16.

[9] Ibid., p. 23.

[10] « dans notre petite ville, un homme qui porte un panier au dos perd de son prestige », ibid., p. 26.

[11] Ibid., 35.

[12] Voir l’épisode de la page 41.

[13] Ibid., p. 58.

[14] Ibid., p. 40.

[15] Voir l’épisode des pages 23-24 ou celui de Fernand p. 38 : « Depuis quand le viol est-il un crime à Gamboma ? »

[16] Ibid, p. 23.

[17] Ibid, p. 71.

[18] Ibid., p. 54.

[19] Ibid., p. 60.

[20] Ibid., 62. On retrouve ce même type de remarques à la page 71 : “Alors je dois préciser pour des gens plus jeunes et pour la génération qui vient qu’en fait…”.

[21] Ibid., p. 23.

[22] Voir la page 28.

[23] Ibid., p. 48.

[24] Ibid., p. 60.

[25] Ibid., p. 31.

[26] Ibid., p. 45.

[27] Ibid., p. 63.

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Discussion

3 réflexions sur “Marius Nguié, Un Yankee à Gamboma

  1. Bonjour Virginie, Très bel article qui souligne toutes les nuances du discours de Marius Nguié.
    Mokili éza danger ! Je dirais plutôt que le monde dans lequel nous évoluons est périlleux, pour traduire cette expression du lingala ou mieux du frangala. Cette période fut effectivement périlleuse. Nguié la revisite avec beaucoup de courage et relève des non-dits qui ont toujours prises dans les esprits congolais.

    Publié par Gangoueus | 11 juillet 2014, 13:57
  2. Bonjour Virginie, je faisais des recherches sur Marius que, je suis tombé sur ton article que je salue d’ailleurs la justesse du ton et la fidélité. Au moment ou l’Afrique est entrain de réécrire son histoire.

    Publié par Augustin Anderson | 8 janvier 2015, 12:16
  3. Merci de vos commentaires et encouragements.

    Publié par Virginie | 8 janvier 2015, 12:34

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