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Comptes-rendus de lecture, Littérature et Génocides

François Graner, Le sabre et la machette. Officiers français et génocide tutsi

Responsabilité militaire et politique de la France dans le génocide des Tutsis

par Ali Chibani

 

 

Le sabre et la machette. Officiers français et génocide tutsi[1] du physicien François Graner s’interroge sur la responsabilité morale, politique et surtout militaire de l’État français dans le génocide des Tutsi au Rwanda. L’auteur a eu l’idée – simple d’apparence mais d’une efficacité redoutable – d’aller à la recherche des déclarations publiques des officiers ayant eu à activer au Rwanda avant et pendant le génocide. Ces déclarations, il les compare, en relève la cohérence et les nombreuses incohérences qui permettent au lecteur de fonder une opinion juste et objective sur le rôle joué par la France dans ce crime imprescriptible.

Une histoire faite de compromissions et de mépris

Le sabre et la machette - François-Graner            François Graner commence par un résumé de l’histoire du Rwanda au XXe siècle. Il rappelle ainsi que la distinction « Hutu », « Tutsi » et « Twa » était à l’origine un système de classes sociales ouvert, c’est-à-dire dans lequel le passage de la classe pauvre « hutu » à la classe riche « tutsi » était possible : « Certains Hutus pouvaient par ascension sociale avoir des descendants Tutsis, et plus rarement certains individus ont même parfois changé de groupe au cours de leur vie. » (p. 17) La colonisation belge, pour diviser les Rwandais et ainsi pour mieux les dominer, transforme ce système de classes en un système ethnique clos.

Les Belges, s’appuyant notamment sur les missionnaires, bâtissent le mythe des Tutsis « génétiquement, physiquement et intellectuellement supérieurs aux Hutus et aux Twas. Ils ont opté pour un système d’administration indirecte appuyé sur un roi tutsi. Ils ont éduqué les Tutsis et leur ont donné accès aux postes de cadres. L’Église catholique a combattu la complexité de la société rwandaise traditionnelle ; contrôlant l’enseignement, elle a transmis d’abord aux élites, puis à toute la population une vision figée autour d’une hiérarchie Tutsis, Hutus, Twas. Pour asseoir leur pouvoir, les colons ont utilisé et confirmé les discriminations existantes, y compris les plus humiliantes, et en ont créées de nouvelles, chassant les Hutus et les Twas des postes de responsabilité. » (p. 18) Mais les Tutsis vont rapidement demander l’indépendance du Rwanda. Face à cette audace, « les Belges et les missionnaires catholiques ont alors poussé des Hutus à renverser la monarchie. Ils ont soutenu le manifeste des Hutus, rédigé en 1957 par un petit groupe d’intellectuels qui dénonçait la domination des Tutsis comme pire que celle des Belges. » (p. 19)

« De 1959 à 1963, le pouvoir a organisé contre les Tutsis des pogroms, c’est-à-dire des massacres, des pillages, des expulsions. Les Tutsis qui se sont réfugiés à l’étranger ont été surnommés “inyenzi”, c’est-à-dire cafards ou cancrelats. » (p. 19) De tels massacres vont se reproduire jusqu’en 1994, y compris sous la présidence d’Habyarimana. La réification des Tutsis ne cesse pas non plus.

C’est d’un tel pays que la France a hérité quand elle a décidé de supplanter la Belgique dans ses anciennes colonies (Zaïre, Burundi et Rwanda). Cette zone est riche en matières premières, mais François Mitterrand entendait aussi élargir son « pré-carré » pour des raisons linguistiques :

François Mitterrand, président de la République à partir de 1981, martèle : il y a un pré-carré dont je revendique, lorsqu’il est empiété, qu’il soit reconquis et rendu à la France. Dans ce pré-carré, je distingue en premier notre langue, notre industrie et notre sécurité, qui sont autant de fronts où garder nos défenses sans les quitter des yeux. Que l’une cède et la citadelle tombera. Cette image guerrière traduit exactement ma pensée. (p. 22)

Au Rwanda, seul 1% de la population parle français. D’après François Graner, « la francophonie concerne plus la géostratégie que la culture : elle aide à maintenir le lien entre la France et le Rwanda via leurs administrations, leurs armées et leurs régimes. » (p. 21)

« Au Rwanda […] nous avons été maîtres du jeu[2] »

François Graner propose aussi des « portraits d’officiers par eux-mêmes ».  Il s’intéresse aux officiers qui ont eu à travailler au Rwanda. Certains sont des « anciens d’Algérie » ou ont été formés par ces derniers. Figurent parmi eux des putschistes aussi qui ont eu la charge de faire chuter Bokassa, le dictateur centrafricain longtemps soutenu par la France, pour le remplacer par un autre.

Mais ce qui est frappant à la lecture de ce livre, c’est de découvrir à quel point l’autorité des militaires est décisive dans les orientations de la diplomatie française. La France n’étant une puissance mondiale que grâce à l’empire françafricain – il faut en effet parler d’ « empire » comme ce fut le cas sous la colonisation –, l’armée impose sa vision des choses et ses choix. Les rares moments où elle se plie aux ordres de Paris, elle le fait à contrecœur et le fait savoir. Et quand ces militaires ont pour soutien un homme politique façonné par la colonisation, carte blanche leur est donnée comme le prouve l’opération Noroît : « Pour faire face à l’offensive du Front Patriotique rwandais, le président rwandais appelle à l’aide François Mitterrand. Celui-ci décide immédiatement l’envoi de troupe, avec son conseiller l’amiral Lanxade, contre l’avis du ministre de la Défense Jean-Pierre Chevènement. Le premier ministre Michel Rocard affirme qu’il n’a pas été consulté et l’apprend par la presse. »

L’enquête de François Graner prouve que « pendant l’opération Noroît, les responsables civils et militaires français sont déjà informés du projet de génocide des Tutsis. » (p. 54) Cela ne changera rien à la politique française qui consiste à apporter un soutien militaire sans faille au régime d’Habyarimana, allant parfois à l’encontre des « directives officielles » en apportant une « aide opérationnelle temporaire » (p. 55) à l’État-Major des Armées rwandais dans sa guerre contre le FPR : « … en 1993, le colonel Tauzin […] se flatte : nous lui avons mené la vie dure, au FPR ! […] nous avons brisé son élan vers Kigali. » (p. 55) Le même colonel se flatte : « En 15 jours nous avons tiré plus d’obus que l’armée française pendant la guerre du Golfe. » (p. 56)

Plus loin que cela, les « Français contrôlent l’armée rwandaise [,] participent aux combats et dirigent les militaires rwandais comme s’ils étaient de simples supplétifs de l’armée française. » (p. 59) Entre 1990 et 1993, l’armée française est au courant des pogroms contre les Tutsis et elle est seulement « préoccupée de leurs répercussions sur son image. » (p. 61)

La France a-t-elle inspiré les génocidaires ?

Pendant le génocide de 1994, de nombreux Tutsis sont massacrés par la Garde Présidentielle formée par l’armée Française. D’autres sont tués par des « milices constitués par des civils organisés et formés, avec des armes à feu légères et des armes blanches. » Pourquoi des civils sont-ils chargés de contrôler les pièces d’identité pour s’assurer de l’appartenance de leurs victimes aux Tutsis ? L’idée serait, selon Graner, française : « Dès 1991, le colonel Canovas, chargé de conseiller l’État-Major de l’armée rwandaise, propose la mise en place de petits éléments en civil déguisés en paysans, dans les zones sensibles, de manière à neutraliser les rebelles. » « Enfin les civils non formés, avec des armes blanches, des gourdins cloutés, des outils agricoles (machettes, houes). Dès 1990, le général Thomann, commandant des opérations, entérine le rôle des civils armés de machette aux barrages qui interdisent l’accès de certains villages de brousse et permettent ainsi de filtrer les gens des collines. » (p. 64)

L’aide militaire française aux autorités rwandaises contre les Tutsis est aussi d’ordre logistique : « des gendarmes français sont accusés d’avoir mis à disposition des autorités rwandaises un outil informatique pour ficher les opposants politiques et les Tutsis. » (p. 70) Cet outil aurait montré son « efficacité » durant le génocide : « Selon les services militaires français, le premier jour du génocide, munis de listes préétablies, les militaires de la garde Présidentielle ont entrepris de massacrer tous les Tutsis ainsi que les Hutus originaires du sud soutenant les partis d’opposition. » (p. 71)

Naturellement, le soutien de la France aux responsables des pogroms contre les Tutsis en 1993 a été remarqué et dénoncé notamment par des ONG. Or, l’armée française ne cherchera pas à se défendre ou à mettre un terme à ses accointances avec les futurs génocidaires. Elle tente seulement de « réorienter les médias » français dans le sens des génocidaires pour que soit incriminé, non plus les véritables assassins, mais le FPR : « Le général Quesnot suggère que les troupes du FPR se livreraient à une purification ethnique. » (p. 73).

Le 6 avril 1994, à la fin des accords d’Arusha vivement critiqués par les officiers français, l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana accompagné par le président du Burundais est la cible d’un attentat qui provoque la mort des deux chefs d’États. « L’attentat sert de prétexte au déclenchement des tueries et d’une extermination qui, dès le lendemain, éclatent simultanément dans la capitale Kigali, dans le Sud, l’Est et le Nord du pays. » (p. 79) Cette simultanéité prouve que le génocide a été minutieusement planifié et organisé pour être mis en pratique par des personnes qui ont été directement ou indirectement formées par l’armée française. François Graner se demande ici à quel point la France est impliquée dans l’attentat qui a visé l’avion d’Habyarimana et s’étonne que l’État-Major français, qui savait que les violences n’épargnaient ni femmes, ni enfants, ait fait le choix, non de fournir à l’ONU une force d’interposition pour arrêter les massacres, mais de proposer à « apporter un soutien affirmé à l’armée rwandaise » (p. 96).

Parmi les charges qui pèsent sur la France, Graner cite aussi, en se basant sur les documents militaires, la très probable livraison d’armes à l’armée rwandaise pourtant actrice dans le génocide. Quant à l’opération Turquoise, elle n’aurait été qu’une « façade » humanitaire dont le véritable objectif était de « s’interposer face à l’avancée du Front Patriotique » qui a finalement mis un terme au génocide.

Dans cet ouvrage, qui s’attarde aussi sur le massacre de milliers de Tutsis à Bisesero et remet en question la bonne protection des réfugiés dans les camps, est édifiant. On lit dans les déclarations politiques et militaires tout le cynisme et le mépris dont l’État français a fait le fondement de ses relations impérialistes avec les pays africains. L’image de la France, l’égo de ses dirigeants et de ses officiers, vaut, à leurs yeux, plus que la vie de milliers d’Africains.

 

[1] Le sabre et la machette. Officiers français et génocide tutsi, Mons (Belgique), Éditions Tribord, coll. Flibuste, 2014, 256 pages, 7 euros.

[2] Amiral Lanxade, Chef d’État-Major des armées, cité p. 46

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