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Ali Bécheur, La parole aux écrivains: textes et entretiens inédits

Entretien avec Ali Bécheur

Ali Bécheur : « Quêter une permanence dans l’absence »

 Réalisé par Hanen Allouch (Universités La Manouba et Bordeaux-Montaigne)

 

 

 

 

Hanen Allouch : Commençons, si vous voulez bien, par le début de votre carrière d’écrivain. Vous avez décidé de vous consacrer à la littérature après une longue et brillante carrière d’avocat. Racontez-nous un peu l’émergence de ce besoin d’écrire.

Ali Bécheur : C’est un besoin ancien. Vers 15/16 ans, j’ai commis un petit texte que, dans ma grande naïveté, j’avais adressé à Julliard. Précisons que c’était l’époque de la révélation de Françoise Sagan avec le succès fulgurant de Bonjour Tristesse. Alors sans doute m’étais-je dit : pourquoi pas moi ? On ne mesure pas combien l’adolescence peut être présomptueuse. Besoin, sans doute aussi, d’affirmer un ego qui peine à se faire une place au soleil, à l’ombre d’un paterfamilias qui, certes, était la générosité même, mais croyait dur comme fer que l’autorité est de l’essence d’une bonne éducation. Autres menus forfaits, quelques mauvais vers que j’envoyais aux filles dont je tombais amoureux. Je tombais souvent, mais je me relevais vite, par bonheur. C’est l’âge où le cœur se pose où l’œil se pose, comme dirait Brassens. Et puis, un jour enfin, l’émancipation, l’heure où on refait le monde dans les bistrots enfumés du boulevard Saint-Michel. Je flâne dans le quartier, j’entre dans la librairie Maspero, rue de la Harpe, et là, feuilletant quelques bouquins, je tombe sur Cent Ans de Solitude de Gabriel García Márquez. Et alors, l’illumination. Cloué sur le banc du square de l’évêché. Au fil des pages, je comprends ce que peut être « écrire ». Mais en même temps je suis assommé, ébloui, je me dis c’est trop beau, tu n’y arriveras jamais. Cependant,  je ne cesse de lire tout ce qui me tombe entre les mains, sans méthode, sans idée directrice, me laissant seulement guider par le plaisir du texte. Et d’une page à l’autre, je dévore tout García Márquez et, dans la foulée, Céline. Le Voyage au bout de la nuit fut mon deuxième assommoir, suivi de Mort à crédit. Enfin, le coup de grâce m’est asséné par la Recherche qui m’enseigne combien il est vain d’écrire la réalité – travail de journaliste, non d’écrivain – mais qu’il faut tenter de capturer par les mots la perception qu’on en a, de retrouver des sensations, des émotions, des sentiments, faire revivre des traces, un peu comme on inscrit des lettres sur le sable.

J’ai fini mes études, sinon mon éducation. Je rentre à Tunis. J’écris.

 

H. A. : En lisant Le Paradis des femmes (2006), Attente (2007) et Amours Errantes (2009), nous découvrons un hommage rendu aux femmes par l’écriture. Pouvez-vous nous en dire plus, sur les figures féminines dans votre œuvre ?

A. B. : Il n’est pas contestable, du moins à ce que je crois, que la figure féminine est centrale dans la vie de tout être humain, et pas seulement dans celle d’un écrivain. Mais peut-être revêt-elle dans l’écriture un caractère plus solaire, plus éclairant du fait même de sa récurrence, de son effet révélateur des obsessions et des fantasmes du scripteur et d’initiateur à la vie des sens. Or ce sont ceux-ci qui, à l’évidence, déterminent notre présence au monde : la vue, l’odorat, l’ouïe, le toucher… C’est bien sûr d’abord la mère qui ouvre à l’univers féminin. L’enfant trouve là des couleurs, des saveurs, une douceur, une délicatesse d’émotions et de sentiments souvent absents du monde masculin, plus rude, plus codifié, plus hiérarchisé selon les classes sociales, surtout si l’on songe à nos sociétés patriarcales, pour ne pas dire machistes, où la virilité (al-roujoulia) fait figure de valeur dominante. C’est dans la compagnie des femmes que l’enfant découvre le luxe (des vêtements, des bijoux), le calme (étranger aux luttes de pouvoir) et la volupté (des parfums, de la chair) célébrés par Baudelaire, et qu’il en garde la nostalgie sa vie durant. Une manière d’embarquement pour Cythère, de voyage vers d’autres rivages que recherche peut-être un homme chez les femmes qui, un temps plus ou moins long, ont partagé son existence. Une femme, c’est la face cachée de la vie, le côté ensoleillé, the sunny side of street, le vert paradis des amours enfantines que ce cher Baudelaire situe plus loin que l’Inde ou que la Chine. Le paradis qu’on perd souvent, mais les seuls paradis, à en croire Proust, sont les paradis perdus.

H. A. : Parlons d’Enfances Tunisiennes (2010), textes inédits recueillis par Sophie Bessis et Leila Sabbar, et plus particulièrement de votre récit « Introuvable ». Des récits d’enfance comme La boîte à merveilles d’Ahmed Sefrioui ou Le fils du pauvre de Mouloud Feraoun ont été les prémices de la prospérité d’une littérature nationale de langue française. « Infans » dans son sens étymologique désigne « celui qui ne parle pas », pourquoi, à votre avis, cette nécessité pour les écrivains de raconter leur enfance ?

A. B. : C’est peut-être parce que l’infans ne parle pas que l’adulte éprouve le besoin de parler de son enfance. Stendhal disait : « L’enfance, interminablement ». Elle est là, l’enfance, au fond de soi, on la sent bien, indéracinable, inépuisable, mais en même temps, elle fuit sans cesse, toujours insaisissable. L’écriture, peut-être, c’est cette quête – toute vouée à l’échec qu’elle soit – ou alors cette enquête menée au plus profond des racines de l’être, cet itinéraire vers l’origine, vers le plus opaque de soi, le plus ténébreux, le plus impénétrable. Je crois que c’est ça, l’enfance, une présence dans une absence. L’avoir été dans l’être. Lors même que les mots s’acharnent à la débusquer, à la traquer, elle reste cependant introuvable. Mais l’écrivain, s’il ne se lasse de chercher, sait bien la vanité de son entreprise. Le temps retrouvé ne l’est jamais, Proust l’a dit infiniment mieux que je ne saurais jamais le dire. Delacroix disait de l’art que c’était le désir infini de ce que l’on n’obtiendra jamais. Ce qui, bien sûr, n’empêche pas de désirer encore et encore.

Sans le désir pas un arbre ne pousserait, pas une fleur ne s’épanouirait. « C’est bien plus beau lorsque c’est inutile », proclame Cyrano de Bergerac.

H. A. : « Tels ces coquillages irisés que rejette la tempête, surnagent les mots. Ou des bouées. De sauvetage ? ». Dans « Introuvable », vous nous présentez une enfance nourrie de lectures et de cinéma ainsi que la découverte d’un monde fait d’autant de mixités que de frontières. Existe-t-il un écart entre l’enfant réel et l’enfant fictionnel que nous fait découvrir votre récit ? Est-il vrai que vous ne croyez plus à l’enfant que vous étiez et à ses rêves de changer le monde en usant des mots ?

A. B. : L’enfant que je fus a grandi au sein d’une société cosmopolite, où se côtoyaient diverses populations. Français (dits « prépondérants » selon la terminologie du Protectorat), Juifs sépharades venus d’Espagne et du Portugal après leur expulsion concomitante à celle des Moriscos, Italiens (en majorité Siciliens), Maltais, Espagnols ayant fui le régime de Franco, et Tunisiens, bien sûr (les « indigènes »), tous partageant le même espace public, sans  pour autant se mélanger. Des billes de différentes couleurs mises dans le même bocal. Pourtant les jeux de l’enfance ne s’embarrassaient guère des disparités ethniques, confessionnelles ou langagières, alors que l’âge dit de raison n’avait de cesse d’ériger des barrières derrière lesquelles les diverses communautés se barricadaient. Ceux que l’enfance rassemblait, la puberté avait tôt fait de les séparer. On peut discerner en arrière-plan de cette manière d’apartheid un impératif endogamique à forte connotation sexuelle. D’où des lieux de culte, l’église, la synagogue, la mosquée, réunissant chacun ses ouailles, naturellement, mais aussi le café des Français, le café des Juifs, le café des Italiens, le café des Arabes… La plage des prépondérants ou assimilés, interdite aux indigènes, etc. Le seul lieu public susceptible d’accueillir les hommes sans discrimination étant… le bordel.

L’enfant réel est perdu à jamais. Quant à l’enfant fictionnel, il vit dans l’écriture, c’est-à-dire dans l’imaginaire. Dès qu’on entre en littérature (un peu comme on entre dans les ordres), c’est l’espace de l’imaginaire qui s’ouvre, que les mots tentent de capturer. C’est sans doute dans cet écart que le récit se déploie. En ce sens, le texte est toujours autobiographique (Flaubert s’écriant : « Madame Bovary, c’est moi ! »), étant entendu que l’imaginaire déconstruit le réel pour le reconstruire, afin d’en faire un artefact.

Mon enfance et ses rêves, je ne les ai jamais plus retrouvés. Ils appartiennent à une époque révolue. Une Atlantide engloutie. Mes amitiés d’enfant, où sont-elles parties ? En France ? En Israël ? Ailleurs, peut-être. Comment exhumer ma ville natale ensevelie sous le béton d’une station balnéaire à la mode ? La nostalgie, ce n’est pas un vain regret du passé, c’est de tenter d’en conserver une trace, si ténue fût-elle. Quant au monde, il ne change pas. Il ne veut pas changer. Il poursuit sa route sans se soucier de ceux qui restent cloués sur le bas-côté. Les passagers qui ont raté le train de la prétendue mondialisation, demeurent sur le quai, tandis que le train file sur ses rails sans état d’âme.

Les textes qui ont changé le monde peuvent se compter sur les doigts d’une seule main : la Thora, les Evangiles, le Coran… Tout le reste est littérature.      

 

H.A. : La littérature tunisienne de langue française est à ses débuts, contrairement à la littérature marocaine ou algérienne qui se sont déjà constituées en tant que champs de recherche importants. Est-ce un défi pour un auteur tunisien d’avoir choisi la langue française pour exprimer les préoccupations de sa société ? Comment voyez-vous l’avenir de la littérature tunisienne de langue française ?

A. B. : Il est vrai qu’en France la littérature tunisienne francophone fait figure de parent pauvre de la francophonie. A part Albert Memmi, et encore, qui ? C’est peut-être que les projecteurs de l’actualité ne se sont pas souvent braqués sur nous, un petit pays sans histoire où il ne se passe rien. Pas de grande tragédie telle que la guerre d’Algérie, pas de carnages abominables perpétrés par des groupes djihadistes, donc pas de scoops… Et puis, faut-il le dire ?, pas non plus de grands écrivains tels que Kateb Yacine, Mohamed Dib, ou Driss Chraïbi, entre autres, édités aux éditions du Seuil, alors chantre de la littérature maghrébine francophone. Ici encore, je parle d’une époque révolue. Passent les jours et passent les semaines, chante Apollinaire, ni temps passé ni les amours reviennent.

Pour ma part, ma seule ambition est d’écrire. De tenter de mettre en œuvre un projet esthétique, de construire un artefact. Je suis devant ma page comme un peintre face à sa toile. À  m’efforcer de retrouver un temps qui ne se retrouve plus. D’en extraire une goutte qui libérera une couleur, une odeur, une saveur… À  quêter une permanence dans l’absence.

La réception de mon travail ne dépend pas de moi, bien sûr, même si je veille à rester disponible et attentif aux chercheurs tels que vous qui trouveraient bon de m’interroger sur mes préoccupations d’auteur, et à leur en être reconnaissant.

L’avenir de la littérature en langue française ? Il sera ce qu’en feront les auteurs tunisiens. Il dépendra de la qualité littéraire de leurs ouvrages, certes, mais aussi de sa médiatisation, sans doute, de sa visibilité. On ne lit pas l’invisible. J’espère que grâce aux travaux tels que celui que vous entreprenez la littérature tunisienne francophone pourra émerger des oubliettes où elle est tombée.

 

Ali-BecheurAli Bécheur est un écrivain tunisien né à Sousse en 1939. Passionné de littérature, il se consacre à l’écriture après une brillante carrière d’avocat. « Non pas une vie après la vie mais une vie dans la vie », comme il tient à le préciser. Romancier, nouvelliste et essayiste, il a publié de nombreux ouvrages qui ont été couronnés de prix littéraires, dont Le Paradis des Femmes (Prix Comar d’Or 2006), L’attente (Cérès, 2007), Amours Errantes (Déméter, 2009) ; il vient de publier un nouveau roman Chems Palace (2014). Il a également reçu le prix de l’Association France-Tunisie pour l’ensemble de son œuvre.
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