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Kateb Yacine

Kateb Yacine. Au cœur d’une histoire polygonale

Entrées nouvelles dans l’œuvre de Kateb Yacine

par Ali Chibani

 

Kateb-YacineRéalisé sous la direction de Beida Chikhi et d’Anne Douaire-Banny, Kateb Yacine. Au cœur d’une histoire polygonale[1] est un ouvrage collectif qui revisite l’œuvre de Kateb Yacine et « propose une autre manière d’entrevoir l’historicité du fait littéraire à partir de nouvelles intrusions et scénographies ». Plus d’une vingtaine de contributeurs analysent, dans cinq parties différentes, l’œuvre de Kateb Yacine, qu’elle soit romanesque ou théâtrale, sans oublier ses interventions dans la presse. Celle-ci n’a pas cessé de construire et de déconstruire l’image de l’écrivain révolutionnaire.

La cartographie katébienne

Dans la première partie intitulée « Miroirs et cheminements », on est attentif à la première contribution. Celle-ci est d’une originalité qui ne manque pas de susciter la curiosité du lecteur. Dans un article intitulé « Kateb Yacine, l’écrivain-cartographe »[2], Juliette Morel manipule des concepts propres à la géographie pour présenter une « cartographie » de Nedjma d’après Kateb Yacine : « “Lire géographiquement” une œuvre poétique comme celle de Kateb Yacine consiste tout d’abord à souligner et à exploiter les liens possibles entre ces deux disciplines académiques que sont la géographie et la littérature. » Son analyse se fonde essentiellement sur ce qu’elle nomme « le concept de territoire », concept qui lui permet une entrée inédite dans Le Polygone étoilé :

Étudier la territorialité chez Kateb consiste en fait principalement à étudier la figure du polygone, puisque, selon l’auteur, “tout territoire est un polygone”. Le fonctionnement de l’espace katébien obéit à un enchevêtrement d’échelles territoriales et correspond à une combinaison de territoires polygonaux : depuis l’espace référentiel et contextuel, jusqu’à la forme du polygone étoilé, en passant par la création littéraire et poétique de territoires symboliques.

Marqué par la colonisation, le territoire katébien se construit selon la figure géométrique du polygone – symbole culturel partagé par toutes les civilisations méditerranéennes. D’après Juliette Morel, le « terme de “polygone” désigne à la fois le territoire aliénant et le territoire à conquérir, le territoire de projection politique ou de désir amoureux (lorsqu’il est associé à l’étoile). C’est un terme qui signifie la dispersion en même temps que l’unification, et enfin qui est assez imprécis pour représenter schématiquement n’importe quel espace investi de sens. »

Kateb, le dramaturge

            La seconde partie, « Théâtralité et alchimie » est dédiée au dramaturge Kateb Yacine qui a laissé des tragédies immortelles. « La tragédie, écrit Angélique Gomis, est l’élan vital d’un héros aux prises avec la force du destin. Elle traite de l’angoisse de l’homme face aux mystères de la vie et de la mort mais aussi, chez Shakespeare et, dans sa lignée, chez Kateb Yacine, des remous et des tempêtes de l’Histoire. » Pour lire « Kateb au miroir de Shakespeare », Angélique Gomis mène une « réflexion sur les espaces tragiques, la violence et les codes engagés par ce genre. »

            Dalila Mekki s’intéresse, quant à elle, à la satire katébienne dans une étude intitulée « La dynamique migratoire des éléments. Le projets alchimiques de La Poudre d’intelligence[3]. » Pour elle, le « mode de présence des éléments dans le texte et les effets de leur mouvement ouvrent […] de multiples interprétations de l’écriture de Kateb Yacine et sur divers axes : l’histoire du théâtre en Algérie, la dynamique des espaces et leurs marques dans la philosophie du texte, les débats culturels qu’il met en jeu, et enfin la dimension sociopolitique inhérente au théâtre de l’auteur, que soutient l’imaginaire des éléments relayés par la pratique des genres différenciés (satirique, carnavalesque, mythique, tragique, épique). » Dalila Mekki relève le fond symbolique et culturel algérien qui travaille La Poudre d’intelligence, comme les « contes satiriques oraux de D’jha » et les « données du théâtre d’ombre Garagouz pratiqué en Algérie jusqu’en 1843. » La Poudre d’intelligence est aussi l’œuvre étudiée par Céline Thomas qui considère que cette pièce théâtrale « instaure une dramatisation de l’humour…[4] ».

« Une forte conjonction du poétique, de l’érotique, et du politique »

            Deux entretiens viennent nous éclairer sur la richesse de l’œuvre katébienne et sur sa réception par le public. Patrick Chamoiseau répondant aux questions d’Anne Douaire-Banny raconte comment il a découvert Kateb :

La rencontre avec Kateb Yacine, pour moi, c’est pendant le festival de théâtre de Fort-de-France. Il y avait une troupe haïtienne dirigée par Syto Cavé. Ils sont venus à deux ou trois reprises, avec des pièces de Kateb, Le Cadavre encerclé, Les Ancêtres redoublent de férocité… et alors là… j’étais vraiment impressionné, c’était solennel, je ne comprenais pas grand-chose d’ailleurs, mais c’était vraiment bien. Pour moi, Kateb Yacine c’est ça, le théâtre. Du vrai théâtre, avec une force, une justesse, qui correspondait à ce que nous vivions de l’anti-colonialisme. Pour moi, c’est ça Kateb. Plus que Nedjma. Il arrivait à montrer la violence coloniale, au cœur d’un système colonial, avec une majesté qui n’était pas celle de Césaire.[5]

Dans « “Nedjma, métaphore de l’Algérie”. Entretien Cultures d’Islam, émission d’Abelwahab Meddeb, France Culture, le 16 mars 2012 », Beida Chikhi revient sur le traumatisme qu’a été pour Kateb Yacine la répression coloniale des manifestations algériennes du 8 mai 1945 : « L’adolescent qu’il était alors fait la douloureuse expérience de la césure… de la cassure, de la faille, on peut l’appeler comme on veut… mais le poète est déjà là, évidemment… il est porté par une forte conjonction du poétique, de l’érotique, et du politique. » Parce que les ruptures ne nous quittent jamais et continuent à fonder la construction continuelle de notre imaginaire, Beida Chikhi ajoute : « La césure coloniale rappelle [à Kateb] toutes les césures qui l’ont précédées ; la conquête arabe et musulmane est perçue comme une césure, et on remonte dans le temps jusqu’à la grande césure venue du Nord de la Méditerranée… »[6].

« Lakhdar le Re-naissant » [7]

Dans « Spéculaires », la quatrième partie de l’ouvrage, Nabile Farès parle de Kateb Yacine comme d’une réminiscence « qui trouble autant le lecteur que le rêveur, le poète, que l’universitaire, que le politique, que le religieux, que le lycéen, que l’acteur, autant l’écrivain, que le militant… ». Il présente le personnage de Lakhdar comme une « Remise en chantier de l’histoire et de la naissance ». Nabile Farès, en s’intéressant au personnage du roman de Kateb, et, à travers lui, du roman francophone maghrébin, dans sa fonction historico-littéraire, fait le choix de mettre en avant ce qui a été considéré par le lecteur hexagonal, voire occidental, comme une « intifada » par rapport à son histoire littéraire :

Intifada : tout rejet de cette surdétermination [de paliers historiques sur lesquels s’écrit la restitution d’une origine à Nedjma] entraînera des désordres discursifs, des actes manqués, des ratages effectifs, des dépendances, des sujets pris dans l’étagement de ses strates ; autrement dit, la matrice d’organisation exige la reconnaissance plurale de ce qui a été mis en jeu par le phénomène d’indépendance, tout en incluant l’histoire coloniale elle-même, qui fait partie de cette histoire, sous peine de vivre une indépendance actuelle selon un mode régressif de discours qui, au fur et à mesure qu’il produit les chaînes signifiantes construit l’aliénation de son propre être social d’une façon non plus partielle, mais totale, selon les effets d’un capitalisme indépendantiste, maussade, triste, révolutionnaire, ou, religieux ; on pourrait chercher dans les œuvres de Yacine les signes de ces variations, non pas à partir des premiers textes – Nedjma, Le Cercle des représailles, Le Polygone étoilé –, mais des autres textes intéressés au Théâtre Vivant qui précisément débordent la variation mémorielle, c’est-à-dire, l’assise d’une restitution par des constantes critiques d’humour, de situations, visant à débarrasser le terrain actuel de tant d’encombrements figés et régressifs de l’acte ou du verbe…

            Kateb Yacine. Au cœur d’une histoire polygonale se termine par un entretien accordé en 1975 par Kateb Yacine à des journalistes du quotidien algérien El Moudjahid : « Kateb Yacine : “Moi j’ai choisi la Révolution” »[8], un entretien précédé par un « choix de citations[9] » de l’auteur de Nedjma réalisé par Nicolas Hossard qui a aussi réuni des « Hommages d’écrivains[10] » qui révèlent l’image complexe et fascinante de Kateb Yacine dans le monde littéraire.

[1] Kateb Yacine. Au cœur d’une histoire polygonale, dir. Beida Chikhi et Anne Douaire-Banny, Rennes, PUR, 2014, 328 pages, 20 euros.

[2] Op. cit., p. 15-36.

[3] Op.cit., p. 135-158.

[4] « Les volutes de l’humour ou la grave légèreté de Nuage de fumée », op. cit., p. 159-180.

[5] « Kateb Yacine dans “La sentimenthèque” de Patrick Chamoiseau. Entretien, mail 2011 », op. cit., p. 223- 228.

[6] Op. cit., p. 229- 243.

[7] Nabile Farès, « Lakhdar le Re-naissant », op. cit., p. 251-254.

[8] Op. cit., p. 298-312.

[9] « Le lieu et la formule. Choix de citations de Kateb Yacine », op. cit., p. 285-294.

[10] Op. cit., p. 269-277.

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