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Comptes-rendus de lecture

Evelyne Trouillot, Par la fissure de mes mots

 « Face à l’épouvante

des mains nues / la poésie / souveraine exigence[1] »

par Virginie Brinker

 

E.Trouillot_Par_la_fissure_de_mes_mots_Dans ce court recueil dense et rayonnant, Evelyne Trouillot retrouve in fine l’inspiration de son frère, Lyonel Trouillot qui, à propos de son roman La Belle amour humaine,disait déjà sa volonté de « restituer à Haïti le droit d’être un lieu habitable » et de « sortir de la catastrophe[2] ».

En effet, comme l’écrit son éditeur, le recueil de poèmes d’Evelyne Trouillot, Par la fissure de mes mots, « n’est pas un livre sur le séisme du 12 janvier 2010 », en dépit des poèmes « Secousses » et « Mémoire » qui semblent en être directement inspirés.

Il y est surtout question d’amour, un amour inconditionnel pour sa terre, Haïti, une véritable « topophilie », pourrait-on dire, le recueil s’ouvrant sur une lettre d’amour à Port-au-Prince, à mi-chemin entre créole et français. L’adresse à la ville et la multiplication des possessifs consacrent une alliance quasi-charnelle entre la poétesse et le lieu où elle s’ensource :

« Je t’ai retrouvée / à demi-nue de tes oripeaux imaginaires / la tête penchée dans le ruisseau / le pied toujours dans la mer / et j’ai pris ta bouche fétide / de mal aimée[3] ».

Mais cet amour est aussi maternel car, par la poésie, il s’agit d’engendrer une ville nouvelle, une ville-Phénix :

« et je t’ai prise en moi / comme la mère serre en elle sa fille à naître[4] »,

car il est vrai que ruines, douleurs et misères, comparables à des « espaces fermés[5] », se sont emparées du lieu.

Le lyrisme apparaît alors comme la seule voie, et l’amour, le seul recours. Lui seul peut atteindre l’immensité, lui seul, par le frémissement qu’il procure, peut conjurer le tremblement.

« Je t’aime / sans lisières / ni œillères / avec tes immenses flamboyants / en fleurs / de celles qu’on arrose avec une dose / forte d’humanité / et une grande ration de justice / pour que ton nom frémisse / sur ma porte d’entrée ».

Et cette porte d’entrée, dans ce poème liminaire programmatique, n’est autre que celle du recueil, justement, qui peut dès lors se lire à travers cette première proposition.

Ainsi, si par la suite les poèmes oscillent entre « décombres et étoiles[6] » ou encore « soleil et épouvante[7] », jalonnés par les antithèses et les oxymores, l’amour du lieu peut tout et cette omnipotence se fait promesse de changement, de renaissance, et au bout du compte, de liberté :

« ton amour a coiffé ma silhouette / de ses couleurs marines / et je ne sais plus être / autrement / qu’en touchant des cils / le bleu de tes métamorphoses[8] ».

C’est en effet peut-être parce que le poète sait voir autrement le monde, sait voir autrement son monde, qu’il n’est pas condamné à l’iconographie médiatique qui a contribué à « confectionner une mémoire » dramatique et figée de l’île, celle du séisme en l’occurrence, comme le dénonçait déjà Dany Laferrière dans Tout bouge autour de moi[9].

Comparable à un oiseau « écartelé entre l’incertitude et l’envol[10] », la poétesse se plaît ainsi à rêver de « retrouver la virginité de l’espoir[11] ».

Et c’est dans un corps à corps sacré avec l’île, la terre et la mer, qu’elle y parvient dans le poème « Offrande » car il n’est pas question de se résoudre à la fatalité de « la grande marche de l’univers ». Dans ce poème-là, c’est parce que les amours humaines sont grandes et belles qu’elles ne sauraient sombrer. Mais cette foi indéfectible en l’amour, un amour salvateur, est aussi une religion des mots : « Face à l’épouvante des mains nues / la poésie / souveraine exigence[12] », car, comme le révèle la deuxième partie du recueil, « le poème trébuche / rejette la fixité de l’absence[13] ». En effet, le Verbe est mouvement, comme en atteste le choix du vers libre dans le recueil, et il est aussi présence quasi charnelle.

Dans ce deuxième mouvement en effet, le poème « A un passant », qui n’est pas sans rappeler celui de Baudelaire, inaugure un monde de désir rapidement transmué en plaisir dans « La pluie », évoquant « une après-midi exquise / où l’amour avait goût de pluie[14] », ou dans le poème « Corps à corps », dans lequel plaisir charnel et poésie se mêlent, pour retrouver le frémissement de « l’humanité / jubilante et fébrile / face à la vie[15] »… comme un ultime pied de nez aux champs de ruine et de mort, auxquels nos esprits étriqués ont tôt fait d’arrimer l’île.

[1] Evelyne Trouillot, « Panache », Par la fissure de mes mots, ibid., p. 35.

[2] Voir notre article : https://laplumefrancophonee.wordpress.com/2011/10/26/rencontre-avec-lyonel-trouillot/

[3] Evelyne Trouillot, « Lettre à ma ville », Par la fissure de mes mots, Editions Bruno Doucey, 2014, p. 13.

[4] Ibid., p. 14.

[5] Ibid., p. 16.

[6] Evelyne Trouillot, « Secousses», Par la fissure de mes mots, ibid., p. 19.

[7] Evelyne Trouillot, « Te dire », Par la fissure de mes mots, ibid., p. 20.

[8] Evelyne Trouillot, « Couleurs marines », Par la fissure de mes mots, ibid., p. 22.

[9] Voir notre article : https://laplumefrancophonee.wordpress.com/2011/02/13/dany-laferriere-tout-bouge-autour-de-moi/

[10] Evelyne Trouillot, « Un jour », Par la fissure de mes mots, ibid., p. 23.

[11] Evelyne Trouillot, « Mémoire », Par la fissure de mes mots, ibid., p. 24.

[12] Evelyne Trouillot, « Panache », Par la fissure de mes mots, ibid., p. 35.

[13] Evelyne Trouillot, « Larmes bleues », Par la fissure de mes mots, ibid., p. 39.

[14] Evelyne Trouillot, « La Pluie», Par la fissure de mes mots, ibid., p. 46.

[15] Evelyne Trouillot, « Corps à corps », Par la fissure de mes mots, ibid., p. 50.

enfantsrwanda_hdPour en savoir plus sur Evelyne Trouillot, cliquez ici

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