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Fabienne Kanor, Littérature et migrations

Fabienne Kanor, Faire l’Aventure

Note de lecture

 Faire l’aventure de Fabienne Kanor

L’odyssée contemporaine des nouveaux aventuriers

par Célia SADAI

 

 

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    Paru en janvier 2014 aux éditions Jean-Claude Lattès, Faire l’aventure est le dernier roman de Fabienne Kanor, auteure d’origine martiniquaise à laquelle La Plume Francophone avait consacré un dossier en 2009.

Faire l’aventure s’intéresse à l’immigration subsaharienne vers l’Europe, un thème qui traverse la production littéraire et cinématographique africaine, de La Noire de …  d’Ousmane Sembene (d’après son roman Voltaïque) au Black Bazar d’Alain Mabanckou. Ainsi, Fabienne Kanor fait l’histoire des nouveaux « aventuriers », ces immigrés clandestins qui occupent l’espace social des rues aux plages, des centres commerciaux aux transports en commun, en qualité de « modou-modou » – comme on appelle la communauté des « commerçants de l’informel » issue de la diaspora sénégalaise qui font fortune à l’étranger.

Ces « prolétaires » itinérants sont des marcheurs guidés par leur rêve d’Europe, voués à la solitude d’une existence économique et d’une relation au monde purement marchande. Celui qui choisit de « faire l’aventure » renonce en effet à toute forme de solidarité ou de fraternité. Dans le roman, la communauté des « jobbeurs » ne peut s’en remettre qu’à la promesse du départ, repoussant toujours sa marche vers des terres plus abondantes.

Du roman d’aventures au roman de formation

      Faire l’aventure raconte l’histoire de Biram, jeune Sénégalais originaire de Mbour, fils d’un père hors-la-loi tragiquement assassiné par la police. Sa mère quant à elle est victime d’une belle-famille cruelle et avide, qui va l’interner en hôpital psychiatrique. Biram rejoint alors la maison de son oncle Moktar, patriarche autoritaire qui s’attribue le droit de décider de l’avenir des plus jeunes. Un destin dont Biram choisit de se détourner, envoûté comme d’autres jeunes Sénégalais par les sirènes de l’horizon. Nourri d’épopées, de westerns et de films de science fiction, Biram grandit avec une certaine idée de ce que doit être un homme – un cow-boy en santiags qui décide seul de sa destinée, forcément héroïque.

Picaro des temps modernes, Biram emprunte alors les routes et les flots et Faire l’aventure nous livre, à la manière d’un roman de formation, le passage vers l’âge d’homme, de 2005 à 2011. Le roman déploie la cartographie de ceux qui font l’aventure, dévoilant la complexité des itinéraires. Aux nombreuses traversées de la mer, espace central du roman, se superposent des trajets imaginaires et symboliques portés dans les paroles et les rêves des aventuriers. A mesure qu’ils progressent vers de nouvelles terres, Biram et ses compagnons de route refont l’aventure – une histoire parfois amplifiée, mythifiée, et ce roman d’aventures réinventé demeure le seul bien qu’ils possèdent.

A travers ces figures héroïcomiques, Fabienne Kanor donne voix et corps aux migrants déshumanisés par les modalités du régime médiatique et éditorial – à l’exemple des charniers de naufragés de Melilla ou de Lampedusa. Ainsi, en cartographiant son roman en quatre épisodes : Mbour, Ténérife, Rome, Lampédouse, Fabienne Kanor compense l’urgence du traitement médiatique en déployant l’écriture littéraire sur plusieurs centaines de pages symboliquement dépositaires d’un tissage d’histoires particulières.

Ecriture littéraire et pratique documentaire

    Ces histoires particulières empruntent pourtant au régime médiatique du portrait. A la fois journaliste, documentariste et réalisatrice – souvent en duo avec sa soeur Véronique KanorFabienne Kanor va enrichir la médiation littéraire d’une galerie de « portraits de presse » qui ont pour fonction de documenter la fiction des travailleurs migrants, à qui il s’agit peut-être de rendre hommage… Cette hybridation du régime littéraire repose sur deux procédés. D’une part, la focalisation et la description sont soumises au traitement de l’image médiatique, par jeu de cadrage, de profondeur de champ, de montage… D’autre part, les portraits de migrant s’accompagnent d’une aventure, morceau narratif soumis à l’effet de réel : registre de langue, déïctiques, communication non verbale…   En somme, un dispositif poétique est mis en oeuvre pour documenter la lecture sur les conditions d’existence matérielle, intellectuelle et économique des migrants, aussi bien que sur les modes de gestion et d’organisation du travail « en la calle ». C’est à travers ce dispositif que le roman accuse, par exemple, la gouvernance d’Abdoulaye Wade au Sénégal.

« C’était peut-être un grand mot, « impunité », mais qui sonnait juste et triste à l’oreille de Biram. En toute impunité, des êtres humains embauchaient d’autres êtres humains pour travailler dans des champs de tomates brûlants ou des mers en plastique. En toute impunité, la police cueillait les trimeurs pour les conduire chez des préfets qui les expulsaient. En toute impunité : Charon. Les cages. Les cadavres d’aventuriers anonymes et incomptables pendant que Wade serinait : Ensemble, continuons à bâtir le Sénégal ! L’avenir de demain, c’est la jeunesse ! » (p.318)

Trompe l’oeil et négatif

       Aveuglés par les mirages de l’horizon et piégés par des flots capricieux sur l’embarcation de fortune du mythique passeur Charon, les aventuriers sont rattrapés par la folie et la mort. Un subtil palimpseste se détache alors à travers des signes distillés au fil des pages – tout commence à La Signare, le refuge de Biram évoqué au début du roman. Une structure circulaire qui va lier deux formes d’exploitation : le travail dans la plantation et le travail clandestin, sous le motif du corps-outil du forçat. A travers de lentes pauses descriptives, Fabienne Kanor insère des tableaux qui vont saisir les corps qui marchent, les corps qui courent, qui ne dorment pas, qui ont faim, les corps qui nagent contre la mort ou qui se prostituent.

Fabienne Kanor construit un regard panoramique qui complexifie le traitement narratif qu’elle consacre aux aventuriers contemporains, dont la communauté s’étend à ceux qui migrent vers le Sud. Le roman travaille l’image en négatif des organisateurs du Paris-Dakar, des journalistes de RFI, de femmes mûres en mal d’amour ou d’exotes et paumés en tout genre. C’est Biram qui va prendre en charge, dans toutes ses nuances, la satire contre ces aventuriers européens aveuglés par un regard sur le monde qui ne grandit pas. Car Biram lui-même a compris que faire l’aventure, c’est grandir et savoir interpréter les promesses de l’horizon.

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©BRUNO CHAROY/JC LATTÈS

 

En savoir plus sur Fabienne Kanor ici

Lire l’article de Célia Sadai consacré à D’eaux douces.

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Discussion

Une réflexion sur “Fabienne Kanor, Faire l’Aventure

  1. A reblogué ceci sur Owl tresspassing.

    Publié par Lam | 6 avril 2014, 12:59

Le tour du monde des arts francophones

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