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Gary Victor, Le Polar francophone

Gary Victor, Les Cloches de la Brésilienne

Une enquête policière en territoires mystiques

par Alain Raimbault, écrivain

kanor_aventure1Dans Les cloches de la Brésilienne*, paru en 2006 aux éditions Vents d’Ailleurs, Gary Victor met en place les éléments traditionnels du genre policier. On recense le schéma crime-enquête-suspect-coupable, plutôt bien respecté. On y trouve des politiciens corrompus, véreux, violents et manipulateurs. Le policier de service, l’inspecteur Azémar Dieuswalwe (Dieusoitloué) répond également aux critères conventionnels du roman policier. Il est désespérément honnête, pauvre comme Job, incorruptible, alcoolique à souhait ou kakakleren, affligé d’un strabisme convergent dont il a honte. Il est évidemment célibataire et n’a d’yeux que pour les belles métisses. Aucune surprise de ce côté-là.

Dans le village imaginaire de La Brésilienne, près de Jacmel au sud d’Haïti, les guerres font rage. Tout d’abord pour le pouvoir, entre le Maire Exantus et le député-trafiquant de drogue Maren; puis entre l’église catholique, représentée par le prêtre breton Lefenec, qui dissimule une arme sous sa soutane, et le pasteur Sirius, affligé de deux gardes du corps armés. Enfin, le torchon brûle entre le Maire et sa femme.

Rites et croyances

Dès le début, la situation se révèle très tendue dans le village – et non la ville, lieu de prédilection du polar – où chacun accuse l’inspecteur de travailler pour le camp adverse. Mais quel est l’objet de l’enquête?

C’est ici que le roman prend une toute autre dimension. L’inspecteur est convoqué par le prêtre Lefenec afin qu’il retrouve le son des cloches de son église, un son qui lui a été volé. Pas de meurtre, donc. Juste une surprenante disparition. C’est là le crime. Comme l’inspecteur le dira à son chef resté à Port-au-Prince « Je mène une enquête où toute logique m’est interdite ».

Nous entrons de plain-pied dans le panthéon vaudou qui s’entremêle à celui de l’Église catholique. Ainsi, il sera ainsi question de « …ceux qui adorent Marie et Erzulie » (p.56). Plus loin, le lecteur découvre des paysans qui sont des chanpwèls. Ils conduisent l’inspecteur dans la montagne, pour écouter le carillon des cloches sous la pleine lune. Des sons se font alors entendre qui «… chevauchaient une brise capricieuse… voltigeaient… jouant à cache-cache… tournaient si vite… Les vibrations des cloches redonnaient vie à la pierre » (p.58). On parle même de « …deux polanvè qui s’étaient égarés. Polanvè était une manière d’appeler les loups-garous » (p.69). On les retrouvera assassinés au petit matin. Et ce n’est pas fini. Un fou, qui se fait surnommer Al Quaida, croit en « la magie du Coran »…

Une enquête aux frontières de l’onirisme

Al Qaida vit dans un manguier, et affirme détenir une part de la vérité sur l’enquête. Nous avons une petite fille qui se promène, avec dans les bras une calebasse que sa mère lui a donnée en rêve. Plus loin, le prêtre Lefenec organise une cérémonie vaudou dans son église avec trois batteurs de tambours, six ounsi qui dansent à l’intérieur d’un cercle tracé au sol avec de la farine, et un vieux oungan. Les ounsi sont des prêtresses, et le oungan un prêtre dans la religion vaudous. La foi chrétienne est encore mise à mal par le prêtre Lefenec en personne qui, apprend-on plus tard, a connu une histoire d’amour torride avec la belle mambo Shibouna. Il a commis le péché de chair pendant des semaines au sommet d’un mapou afin d’expulser de son corps les makaya, ou démons.

Si les hommes ne sont que des pantins mus par leurs pulsions, ce sont les femmes les véritables héroïnes de ce roman. Elles manipulent les hommes, les consolent, les guérissent, les éliminent, communiquent par rêve et se jouent du monde matériel. Elles détiennent la vérité, la connaissance et ce sont elles qui possèdent le véritable pouvoir spirituel. Les hommes s’entretuent uniquement afin de posséder le pouvoir matériel. Ce sont des hommes-objets.

Le genre policier est donc mis à mal, car même si les structures narratives y sont identifiables, les éléments propres au genre fantastique viennent troubler les attentes du lecteur et, c’est là la véritable réussite et la grande richesse de ce roman. Il se termine en apothéose par des témoignages, tous plus farfelus et plus poétiques les uns que les autres, reçus par l’inspecteur Dieuswalwe lors de son enquête. Enfin, le prologue ressemble à un conte, à un rêve, à une parabole. C’est ce récit, plus semblable au mythe qu’au rapport de police, qui raconte le crime. Dès la première page, le lecteur avait été prévenu : un raisonnement « logique » ne suffira pas pour découvrir l’auteur du crime.

J’ai rencontré pour la première fois Frankétienne en 1998 à la Corderie royale de Rochefort, dans l’ouest de la France. Je lui ai alors demandé si tous les écrivains haïtiens étaient des poètes. Sans hésitation aucune il m’a répondu : Oui ! J’aurais tendance à le croire.

*Gary Victor, Les cloches de la Brésilienne, éditions Vents d’ailleurs, 2006.


kanor_aventure1Gary Victor est né en 1958 à Port-au-Prince. Il est à la fois écrivain et scénariste pour la télévision, la radio et le cinéma. La Plume francophone lui a consacré un dossier : cliquez ici

Pour en savoir plus sur l’auteur de cet article, l’écrivain Alain Raimbault, cliquez ici.

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