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Chronique/actualité

Découverte du Paris Noir, avec Kévi Donat

Découverte du Paris Noir avec Kévi Donat

L’esprit du lieu. Quand Paris nous parle autrement.

par Célia SADAI, suivi d’un entretien

 

Kévi Donat remonte le temps devant le café Procope, le plus ancien café-restaurant de Paris, fondé en 1702. C’est là que s’est ouvert le débat sur l’abolition de l’esclavage, dans les années 1790. Photographie © Elisabeth DAVID

C’est sur le parvis du Panthéon à Paris, un week-end d’élections municipales – justement – que nous avons rendez-vous avec Kévi Donat, fondateur des Visites du Paris Noir. Tandis que le groupe attend le départ pour la ballade « La rive gauche et les Pionniers », le photographe affichiste JR habille le parvis des portraits d’anonymes qui l’ont rendu célèbre à travers le monde. Un samedi qui s’annonce en somme résolument urbain.

Du Panthéon au Quartier latin, du Quartier latin au coeur de Saint Germain-des-Prés, nous allons découvrir un Paris Noir exhumé du ventre de la ville par Kévi Donat, au gré de ses lectures et de rigoureuses recherches. Un Paris autre, pourtant absent des cartographies et des musées (à l’exception toutefois de la Cité de l’Immigration). Guide hors pair, Kévi Donat va, pendant plus de deux heures, nous livrer les clés pour déchiffrer un patrimoine niché au creux des édifices, des noms de rue, des jardins et des statues qui balisent notre parcours.

Les Pionniers du Paris Noir

La visite commence au Panthéon, où reposent deux figures noires de la III ème République – l’écrivain Alexandre Dumas, fils du premier général antillais de l’armée française, et Félix Eboué, administrateur colonial originaire de Guyane et célèbre résistant des Forces Françaises Libres. Quelques rues plus loin, une autre histoire se joue à travers deux anciens élèves du Lycée Louis Le Grand : Léopolod Sédar Senghor et Aimé Césaire – le poète martiniquais dira d’ailleurs que c’est à Paris qu’il découvre ses origines africaines. Kévi Donat rappelle que c’est ici que les deux hommes de Lettres ont posé les premières pierres de la Négritude – comme une réponse formulée au mouvement noir américain de la Harlem Renaissance, ajoute-t-il. D’ailleurs, Paris attire dès le début du XXème siècle des intellectuels et artistes noirs américains, à l’image d’Anna Julia Cooper, esclave affranchie qui défendra sa thèse d’Histoire à la Sorbonne en 1924.

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1er Congrès International des Ecrivains et Artistes Noirs, 1956, amphithéâtre Descartes en Sorbonne.

Ainsi, nous marchons sur les traces des pionniers noirs des deux rives de l’Atlantique. L’Histoire du Paris Noir convoque à la fois l’histoire de l’Empire colonial français et celle d’une Amérique noire en proie à la ségrégation et au Maccarthysme. Du Panthéon à la rue des Ecoles, du Sénat à la librairie Présence Africaine, la rive gauche du Paris Noir a été la terre d’ancrage de ceux que Kévi Donat appelle « les Pionniers », écrivains et artistes noirs transatlantiques qui vont oeuvrer, jusqu’au déclin de l’empire colonial français, à l’émancipation culturelle du monde noir. Un programme de réflexions mené dans les enceintes de la Sorbonne en 1956, lors du 1er Congrès International des Ecrivains et Artistes Noirs. Nous n’irons pas plus loin que le mouvement des décolonisations, vers 1960. La suite a lieu rive droite – un autre parcours y raconte d’autres acteurs du Paris Noir, des ouvriers syndiqués aux experts en Sapologie…

On retiendra de cette visite ces « fraternités » de l’entre-deux-guerres aux années 1950 : la passion que Boris Vian vouait à Duke Ellington, l’indignation de Romain Gary ou Jean Genet face à l’Amérique ségrégationniste, l’engagement de Jean-Paul Sartre aux côtés des poètes de la Négritude, la fascination de Pablo Picasso et de Guillaume Apollinaire pour les masques nègres et leur influence sur le Cubisme, ou enfin les rencontres dissidentes au Café Tournon de Chester Himes et Richard Wright.

Ce qu’on n’oubliera pas : la contre-Exposition coloniale de 1931 soutenue par le Parti Communiste, le nom de celui qui aurait pu être le premier président noir de la République : Gaston de Monnerville, et la raison pour laquelle les cartographies parisiennes ont délaissé Frantz Fanon, l’Algérien… Des petites histoires finalement plus efficaces qu’une grande Histoire, surtout sous le soleil de Paris.

5 questions à Kévi Donat, fondateur des Visites du Paris Noir

Impression

Le Paris Noir © Elisabeth DAVID

1. Kévi Donat, qui es-tu? Comment t’est venue l’idée des Visites du Paris Noir ?

Kévi Donat – Bonjour! Je m’appelle Kévi Donat, j’ai 30 ans et je suis originaire de la Martinique. Je vis à Paris depuis 5 ans et je suis devenu guide en 2011 à la suite d’une mésaventure professionnelle. J’étais élève-directeur de maison de retraite et ça ne me plaisait pas vraiment! J’ai alors eu l’opportunité de devenir guide de quartiers. J’ai commencé par des visites « classiques » du quartier latin, et le métier m’a tout de suite plu, même si je pensais alors qu’il ne s’agissait que d’une période de transition. Finalement, aujourd’hui, je ne me vois plus retourner bosser à plein temps dans un bureau avec un patron, une routine etc. J’aime beaucoup la liberté qu’apporte le métier de guide. Même si c’est physiquement épuisant, une journée de travail est finalement assez courte. Quand les visiteurs arrivent, je me présente et pendant toute la durée de la visite je donne tout ce que j’ai. Pas possible de se cacher derrière des collègues ou de prétexter que c’est un jour sans! C’est très intense et, à chaque fois, on recommence tout à zéro. J’aime travailler avec ce genre de pression !

L’idée des Visites du Paris Noir m’est venue en deux étapes. Pour moi, Paris est une ville cosmopolite, pourtant ce n’est pas sa facette la plus connue. Par ailleurs, la question de la diversité concerne tout le monde aujourd’hui. En imaginant les Visites du paris Noir, j’ai pu replonger dans mes d’étudiant en Sciences Politiques : je conçois une visite touristique comme un exposé en grandeur nature, où la ville agit comme un support de savoirs. En fait, depuis que je suis guide, j’ai l’impression que beaucoup de réponses à nos questions sont lisibles là, sous nos yeux, dans les rues de Paris.

2. Comment as-tu conçu les parcours du Paris Noir ? A partir de cartes de Paris ou plutôt de ta propre expérience de Parisien ? [NdA. Trois parcours sont proposés : La Rive Gauche et les Pionniers, Pigalle & la Goutte d’Or, et le Paris Noir, visite plus complète, « du Panthéon à Château-Rouge »]

KD – Eh bien j’ai tout simplement fait deux choses que j’aime bien faire : j’ai lu – et je continue à lire énormément – et je me suis baladé. Je me suis appuyé sur le travail de chercheurs, d’artistes, d’écrivains ou de cinéastes qui parlent du Paris Noir. Pour ce qui est des itinéraires que j’ai conçus, j’avais envie de montrer deux visages de Paris. La Rive Gauche « cultivée et bourgeoise » (et très touristique) – pour faire court. Le Nord-Est est plus jeune et plus dynamique. Et la force de Paris, c’est de pouvoir passer de Saint-Germain des Prés à Barbès en 15 minutes de métro ! Je me suis certes servi de cartes pour créer les itinéraires, mais disons que Google Maps ne remplace pas les balades! J’ai donc procédé à des repérages, en faisant tout mon possible pour que les visites aient un intérêt touristique (ce n’est pas un gros mot!). Quelqu’un qui découvre (ou redécouvre) Paris a envie d’emprunter des rues sympas, de voir de beaux monuments, de prendre des photos ou de s’arrêter devant des boutiques. Pour cela, il faut que le guide soit sûr de son itinéraire : « – Ici on va tourner à gauche, parce que dans cette ruelle il y a une vue imprenable sur le Sacré Cœur Sinon, je songe à proposer des visites en banlieue parisienne. Mais c’est un projet encore à l’étude!

3. Quel public participe aux Visites du Paris Noir? Te souviens-tu d’une visite particulièrement marquante ?

KD – La plupart des visiteurs sont des Afro-Américains qui viennent avec une image de Paris ancrée fortement dans la culture américaine, et qui remonte à l’Entre-Deux guerres. Mais le public varie surtout en fonction de l’époque de l’année. En été, beaucoup de visiteurs français souhaitent découvrir Paris autrement et veulent en savoir plus sur le Paris Noir! Et puis je prends aussi beaucoup de plaisir avec les publics scolaires, qui d’ailleurs devraient être plus nombreux dans les prochaines semaines! Une visite, pour moi, c’est avant tout une rencontre. Je me souviens d’un groupe d’étudiants étrangers en Histoire coloniale, venus découvrir le Paris Noir pour trouver des réponses plus concrètes au sujet de la colonisation.

4. Tu habites Paris depuis 5 ans. Quel est ton propre rapport à cette ville?

KD – A mon arrivée à Paris, c’était pour moi une ville assez intimidante. Quelque soit l’endroit d’où l’on vient, je trouve qu’à paris on peut très vite se sentir pauvre, moche et inculte! Et puis un jour, les non-Parisiens vous traitent de Parisien – insulte suprême en France ! Et là, c’est le début de la fin ! Sacha Guitry a dit qu’ « être Parisien ce n’est pas être né à Paris, c’est y renaître ! ». Je trouve ça assez poétique, c’est un peu comme ça que je me suis construit dans cette ville.

J’ai la chance d’habiter le 5ème arrondissement, un quartier certes monumental, mais vraiment (trop?) touristique. Alors comme les commerces et les cafés-restaurants sont entièrement dédiés à des touristes  en quête non de Paris mais d’un cliché de Paris, eh bien je sors plutôt rive droite, comme beaucoup de gens de ma génération – Canal Saint-Martin, Belleville, Pigalle et bien sûr … la Goutte d’Or !

5. Tu animes tes visites à la manière d’un guide-conférencier, voire d’un conférencier tout court. Comment la littérature, à travers la vie des écrivains, a-t-elle nourri ton projet? Des lectures à nous recommander?

KD – La littérature a été un véritable support de travail, avant tout parce que Paris est une ville d’écrivains. C’est difficile à croire aujourd’hui qu’en moins de 30 ans, dans un périmètre limité allant de Montparnasse à la Sorbonne, on a pu croiser Ernest Hemingway, Jean Rhys, Aimé Césaire, Chester Himes, Richard Wright et tant d’autres. Les lire, c’est le meilleur moyen de s’imprégner de l’atmosphère de ces quartiers à l’époque où vivaient ces écrivains, mais cela permet aussi se faire un avis (tranché, en ce qui me concerne) sur la question délicate des rapports entre  les « races » en France et dans le reste du monde.

Je pense aussi que cette réunion des écrivains noirs à Paris signifie beaucoup. C’est une ville qui attire et inspire les artistes, on le sait. Mais pour moi, Paris est aussi cette ville qui a toujours entretenu une relation complexe avec les autres cultures. D’un côté, c’est un territoire de liberté pour des intellectuels qui ne sont pas prophètes chez eux : dissidents politiques, homosexuels, Juifs, Noirs, femmes…  D’un autre côté, Paris a été la capitale d’un empire colossal et l’on y a décidé du sort des pays colonisés. Je pense par exemple aux intellectuels de la Négritude qui se sont épanouis dans la capitale, tout en critiquant sévèrement l’administration coloniale de leur pays par la Métropole. Tout cela est complexe ! A travers les Visites du Paris Noir, je traite moi-même de toutes ces questions avec beaucoup de recul. Parce que je ne peux malheureusement pas tout lire, et puis je pense aussi qu’il faut toujours replacer les événements dans leur contexte historique : en se rappelant les idéologies dominantes de chaque époque ! En ce moment, je lis Chien blanc de Romain Gary. Il y raconte comment lui et sa compagne Jean Seberg se sont retrouvés en possession d’un chien blanc, un chien dressé pour attaquer des Noirs, en plein contexte du Mouvement des Droits Civiques. Aux lecteurs de La Plume Francophone, je recommanderais Peaux Noires, Masques Blancs, de Frantz Fanon; La conversion de James Baldwin, Le sourire du Loup de Zadie Smith; et le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire.

Vous souhaitez faire une visite du Paris Noir avec Kévi Donat?

Rendez-vous sur le site bilingue : http://www.blackpariswalks.com/ pour choisir la visite qui vous convient.

Vous pouvez contacter Kévi Donat en passant par sa page Facebook ou en lui adressant un mail : kevi[at]blackpariswalks.com

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