Vous lisez...
Boubacar Boris Diop

Boubacar Boris Diop, La nuit de l’Imoko

Arbitraire, chutes, voix singulières

et un peu de symétrie

par LaRéus Gangoueus, bloggueur

 

Boubacar-Boris-Diop-La-nuit-de-lImokoL’écrivain Boubacar Boris Diop est une figure importante de la littérature africaine de langue française. On pourrait évoquer de multiples raisons pour situer l’importance du travail de l’intellectuel sénégalais qui, au-delà d’être un prosateur de talent, est avant tout un homme engagé qui n’a pas peur d’exprimer une opinion sur une place publique francophone dont les tenants et les aboutissants ne sont pas toujours clairement identifiables. Il est l’un des très grands romanciers africains à résider sur le continent et les nouvelles de La nuit de l’ImokoLa nuit de l’Imoko[1] traduisent bien cet ancrage dans un terroir dont il hume chaque jour les senteurs, dont il ressent constamment la pulsion de vie et les injustices.

Une lecture de ce recueil de nouvelles pourrait se faire par couple de textes en miroir sur une thématique.

Le règne de l’arbitraire : quelle posture adopter ?

Boubacar Boris Diop introduit ce recueil par deux nouvelles remarquables qui mettent en scène deux formes de violence politique qui s’abattent impitoyablement sur deux individus : Malick Cissé et Myriem. Un des intérêts de cette lecture est de voir les nuances que l’auteur sénégalais propose dans la narration de ces deux nouvelles. « La petite vieille » est un texte dédié à Jean-Luc Raharimanana. Une petite et vieille dame fait la pluie et le beau temps dans une capitale africaine, arpentant les lieux de pouvoir, octroyant des prix comme bon lui semble pour des productions cinématographiques en compétition en présence d’un jury de pacotille. Quand Malick Cissé, un intellectuel sorti du placard pour participer à cette mascarade, s’insurge contre la vieille dame et l’arrogance de ses postures racistes et colonialistes exprimées de manière détachée, le retour de bâton est sacrément douloureux. Difficile de ne pas voir là, une métaphore de la Françafrique qui malgré son grand âge, ne s’est jamais aussi bien portée. Selon Diop, Malick Cissé paie pour son irrévérence. Dans la narration de Boubacar B. Diop de cette nouvelle, il y a une forme de rire désabusé.

Dans « Myriem », l’auteur continue son exploration de l’arbitraire. Le paramètre d’une influence extérieure est éliminé, permettant ainsi une focale sur une violence absurde qui frappe une actrice de la société civile. L’intérêt de la nation doit être préservé, la défense de la larme présidentielle vaut bien l’incarcération d’une mère de famille qui s’occupe des enfants de la rue. Ici, Boubacar Boris Diop nous renvoie à l’absurde.

Regards journalistiques : observer, figer, laisser une trace d’un moment de l’histoire

Il est intéressant d’observer un auteur adapter son écriture en fonction du discours qu’il développe. Les deux nouvelles « Ndar-Géej » et « Maitre Wade ou l’art de bâcler son destin » pourraient, dans leur forme, être de parfaites notes de reporter. Boubacar B. Diop utilise toutefois la liberté qu’offre la fiction pour décrire la chute de Saint-Louis et du président Wade. Un homme revient avec sa compagne sur la terre de son enfance, Saint-Louis. Il est et reste doomu ndaar. Il redécouvre la ville, des personnalités qui ont compté pour lui. Cette observation de celui qui vit loin de ses terres nourrit des souvenirs chargés de nostalgie. La ville coloniale dans sa gloire passée est évoquée. L’ancienne capitale politique de l’AOF, ses signares, son prytanée, ses après-midi de fête si singuliers, son pont. Sous la plume de l’écrivain, on a le sentiment d’un écroulement et de l’émergence d’une nouvelle ville se construisant sur des bases très différentes. Ndar-Géej. Cette autre ville. La chute de Wade est tout aussi douloureuse. Medun Ba, le conducteur de taxi que prend un écrivain, exprime avec emphase le profond enthousiasme que Gorgui a suscité dans son pays avant de produire le rejet qui a conduit à sa chute. Inutile de revenir sur le népotisme et le clientélisme du Vieux. Si l’écrivain ne cache pas qu’il s’est opposé à la politique de Wade, le regard de Medun Ba conforte son point de vue et traduit la désillusion de beaucoup de Sénégalais. Elle traduit aussi une certaine fierté de la réussite de l’alternance démocratique tout en posant une réserve sur deux points : la fragilité d’un tel processus qui exige une stabilité du pays (avec un renvoi à l’expérience malienne) et la nécessité de conduire un peuple afin que le vote électoral ne traduise plus le rejet d’un homme et d’un système, mais plutôt l’adhésion à un projet collectif.

Parole des sans voix

Les nouvelles « Diallo, l’homme sans nom » et «Comme une ombre» sont des monologues. Elles sont, pour moi, les textes les plus touchants de ce recueil et elles traduisent chez Boubacar B. Diop la volonté de proposer un profond désir d’introspection pour le lecteur africain. Diallo est un nom générique en Afrique de l’Ouest. Un peu comme Fatou qui finit par être l’étiquette d’une catégorie professionnelle, celle des femmes de ménage. On parle d’expériences partagées.

Un homme qui a bourlingué sur les grandes eaux de la planète occupe à présent un poste de gardien dans la très belle demeure des Soumaré, riche famille de la place.  Serviteur soumis, il est Diallo pour son patron. Un diallo. Il n’existe pas. Il n’a pas d’autre nom. Son histoire ne compte pas. Face à la puissance matérielle de ceux qui l’emploient, il est un objet, il ressemble à l’homme invisible de Ralph W. Ellison. Cette nouvelle parle avec force de la stratification lourde de certaines sociétés ouest-africaines et de l’impossibilité d’établir des connexions salvatrices. Une certaine idée de la mythique solidarité africaine en prend un coup face au matérialisme triomphant de cette nouvelle élite. La tentative de communication prend des formes qui engageront le lecteur à poursuivre seul le cheminement proposé par l’auteur. « Comme une ombre » met en scène une autre forme de discours marginal, celui de l’immigré quelque part en Europe qui voit son monde refaçonné sans avoir un mot à dire. Il observe passivement aussi la montée des extrémismes. D’une certaine manière les figures de l’immigré et de la sentinelle sont celles de spectateurs d’un monde qui change et sur lequel ils n’ont aucune prise.

Ecrites sur quinze années, la cohérence de ces sept nouvelles a quelque chose d’exceptionnel.

 


[1] Boubacar Boris Diop, La nuit de l’Imoko, Montréal, Editions Mémoires d’encrier, 2013.

Advertisements

Discussion

Pas encore de commentaire.

Le tour du monde des arts francophones

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Tous les dossiers

%d blogueurs aiment cette page :