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Anne Schneider, La littérature de jeunesse migrante. Récits d’immigration de l’Algérie à la France

Récits d’immigration dans la littérature de jeunesse[1]

par Anne Schneider

 

Anne SchneiderComme le disait Azouz Begag à la sortie de sa bande dessinée Leçons coloniales[2] : « c’est un privilège de pouvoir toucher la jeunesse. »[3]. Auteur issu de l’immigration pour lequel les questions de transmission, de double culture, d’intégration sont importantes, il fait partie de ces auteurs de littérature de jeunesse migrante, c’est-à-dire d’une littérature publiée en France, écrite en français, par des écrivains issus de l’immigration algérienne qui s’adressent spécifiquement à la jeunesse. Azouz Begag en fait partie, comme Leïla Sebbar, Jeanne Benameur, Jean-Paul Nozière, Jacques Delval, qui, bien que non immigrés, ont un rapport particulier à l’Algérie. Car, ce qui rassemble ces auteurs et tant d’autres, c’est l’amour du pays natal, la relation tendue, ambiguë, voire magnifiée à l’Algérie qu’il décrivent de façon implicite ou explicite dans des ouvrages à caractère autobiographique, mais appartenant aussi à tous les genres, du théâtre au roman, en passant par l’album fictionnel ou documentaire.

« Migrance, de résiliance et de reliance »

En effet, ce qui caractérise ce corpus de plus de 120 titres, qui s’étend des années 1970 aux années 2007, c’est à la fois sa variété générique, incluant des romans et des albums, donc des images, mais aussi les approches complémentaires des thématiques qui surgissent lorsqu’on évoque l’Algérie : la guerre d’Indépendance sous ses nombreux aspects, l’exil, l’intégration, l’imaginaire du voyage, le retour au pays, la « nostalgéria »[4]. Tous ces imaginaires liés à l’évocation du pays tant chéri sont déroulés de différentes manières, avec lyrisme ou mélancolie, vu à travers les yeux d’un enfant ou d’un adulte, tourné vers le passé ou l’avenir. Qu’ils soient pieds-noirs ou harkis, moudjahidine (combattants pour l’indépendance) ou appelés du contingent, les auteurs évoquent des visions complémentaires de l’imaginaire algérien, même si leurs points de vue sur l’Histoire divergent. Fortement ancrée dans une relecture du passé, en particulier celui lié à la guerre d’Algérie, mais aussi plus globalement à la colonisation, cette littérature mémorielle participe d’une reconstruction fondatrice des valeurs liées à l’éducation et à la citoyenneté française.

C’est pourquoi, pour l’analyser, trois concepts intimement liés ont été convoqués : les notions de migrance, de résiliance[5] et de reliance[6]. Ils permettent de montrer comment, à partir du trauma initial lié à l’exil et à la migration, on peut se reconstruire jusqu’à relier le passé et le présent, l’histoire de la France et de l’Algérie, les imaginaires de chacune des rives de la Méditerranée. Prolongés par la métaphore du corps déplacé, du corps souffrant et du corps mémoriel qui figurent les étapes de la construction migratoire, les trois concepts permettent d’envisager les ouvrages sous un angle novateur et permettent d’expliquer les métaphores obsédantes de cette littérature, comme celles du bateau qui part de la rade d’Alger, symbole du « jamais plus » ou les motifs de l’école, à la source même de l’intégration de l’enfant, mais aussi d’interroger les figures du père, de l’aïeul, de l’adolescente maghrébine, autant de personnages en butte aux questionnement sur le lieu, la place, l’espace, la mémoire, l’origine.

Didactique et pédagogie

Il est bien question de l’enfant dans cet ouvrage, de sa capacité à la rêverie, de ce qui constitue son imaginaire, des outils dont il a besoin pour comprendre le monde. Ainsi, le questionnement sur l’image trouve sa place dans ce travail dans la mesure où les innovations graphiques présentes dans les albums font état de recherches poétiques qui font le lien entre présent et passé. Ainsi, le travail sur la carte postale, sur l’orientalisme, sur les aspects culturels de l’imaginaire migrant montre une forme renouvelée d’un imaginaire déconstruisant l’exotisme colonial en le refondant dans une hybridité féconde.

Dans ce prolongement éducatif, l’aspect didactique et pédagogique de ce voyage dans les terres de la migration est évoqué par l’analyse des programmes, des manuels scolaires, des pratiques de classe, des représentations institutionnelles, des langages qu’ils véhiculent et de la réception des textes migrants dans le domaine scolaire. La thématique de l’interculturel qui peut nous sembler dépassée est revisité par la notion d’entre-deux et nous proposons par la construction d’un triangle didactique qui s’énonce comme une leçon de « la chose migrante » une analyse qui prenne en compte la littérarité des textes migrants et non pas seulement leurs vecteurs culturels. Ces prises de conscience en terme éducatif laisse à penser que cette littérature a de nombreuses implications pluridisciplinaires et qu’elle doit, par son caractère d’intentionnalité pour la jeunesse, permettre de réfléchir à l’intégration des enfants, du point de vue de leurs devenirs et de leurs inscriptions dans le projet national.

La littérature de jeunesse migrante est une manifestation du contemporain qui génère des passerelles entre passé et présent, qui s’interroge sur les modèles au travers de nouvelles sources d’écriture, qui passe par la refondation d’un langage mixé, par la vocalisation de l’hybridité, par la créativité de l’image pour redonner au texte un statut mémoriel, médiatique et médiation de l’Histoire.


[1] Anne Schneider, La littérature de jeunesse migrante. Récits d’immigration de l’Algérie à la France, Paris, L’Harmattan, 2013.

[2] Azouz Begag, Djillali Defali, Leçons coloniales, Paris, Editions Delcourt, 2012.

[3]  http://www.parismatch.com/Culture/Livres/Azouz-Begag-La-colonisation-est-un-viol-156829

[4] Selon Benjamin Stora dans « La solitude des incomprises : la guerre d’Algérie dans les écrits de femmes européennes (1960-2000) » in Expressions maghrébines, vol. 1, n°1, été 2003 Histoire(s), p. 51

[5] A l’instar de Jacques Derrida qui propose le terme de différance  lors d’une conférence en 1968 à la Société Française de Philosophie pour désigner un nouveau concept non statique. La « résilience », concept élaboré par Boris Cyrulnik désigne la capacité qu’a un être humain de dépasser un trauma.

[6] Edgard Morin, La méthode Tome 6. Ethique, Paris, Seuil, 2004. Pour lui, la « reliance » désigne le fait de créer du lien, de se relier avec les autres, comme antidote à l’angoisse intrinsèque de l’homme.

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