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Comptes-rendus de lecture, Jean-Luc Raharimanana, Littérature et Génocides

Interculturel Francophonies n°23

« Raharimanana : la poétique du vertige »

par Andrea D’Urso, Università del Salento (Lecce, Italie)    

Raharimanana_la_poetique_du_vertige0Après l’excellent numéro monographique de 2012 consacré à Patrick Chamoiseau et en attendant que paraissent les livraisons en préparation pour 2013 et 2014 sur Gérard Étienne et Alain Mabanckou, l’Alliance française de Lecce a édité en juin dernier le 23e volume d’Interculturel Francophonies, qui porte sur l’œuvre de Jean-Luc Raharimanana[1].

Cette revue semestrielle et sa sœur aînée, Interculturel (créée en 1996 et imprimée une fois par an), sont le fleuron de cette institution particulièrement active dans la diffusion de la langue et de la culture françaises, non seulement par la certification des diplômes DELF et DALF pour les scolaires et les adultes, mais aussi par des journées de formation pour les professionnels de l’éducation, reliant ainsi les différentes composantes du corps enseignant du Salento : maîtres, professeurs et lecteurs. De ce coin reculé d’Italie, ces deux revues livrent d’importants dossiers sur les nombreuses déclinaisons de la didactique, de la langue, des littératures et des cultures d’expression française dans le monde entier. Et ce dans une perspective ancrée dans le panorama mondial, non seulement par une quantité et une fréquence régulières assurant l’intérêt actuel et multiple des études présentées, mais aussi par un conseil scientifique et des participants internationaux. Du Salento à Paris, ainsi que de Dublin et Montpellier aux universités des protectorats voire des ex-colonies de la France, les spécialistes des questions de la francophonie sont invité(e)s à contribuer par Andrea Calì, Professeur à l’Université du Salento et directeur de l’Alliance française de Lecce et de ses publications.

Dans le comité de rédaction de ces dernières, les lecteurs ne seront donc pas surpris de retrouver « l’objet d’étude » de la livraison courante, Jean-Luc Raharimanana, lui aussi ayant enseigné le français et coordonné certains volumes d’Interculturel Francophonies, y compris celui de sa fondation en 2001. Par là, loin de constituer un autre cas malheureux de « conflit d’intérêt » comme on en connaît beaucoup en Italie, cette publication collective est plutôt l’exemple d’une confrontation entre les protagonistes du monde littéraire francophone dont les regards croisés, pour être sans doute amicaux et révélateurs des relations d’échange continuel qui s’exercent entre eux, ne sont pas pour autant dépourvus de rigueur critique. En fait, pour ce n° 23 devançant de quelques mois la parution de son propre ouvrage Les mots sans sépulture. L’écriture de Raharimanana (Peter Lang, 2013), Jean-Christophe Delmeule, Maître de conférences à Lille 3, écrivain et poète lui-même, a réuni un dossier dont ne pourra se passer qui voudra étudier l’œuvre de cet auteur malgache. Sous l’intitulé de « Raharimanana : la poétique du vertige », il a ordonné ces études en cinq sections dont les titres annoncent les thèmes affrontés, à savoir : le rôle des origines, « l’esthétique de la relation », la dimension politique, le tracé de l’enfance, et les « paroles d’auteurs ».

Dans la première section, la contribution de Frédéric Mambenga porte sur la « quête spirituelle » dans L’arbre anthropophage de Raharimanana, pour qui les Sorabes (textes sacrés de Madagascar, mélangeant les savoirs magiques et astrologiques des ancêtres, l’histoire généalogique des familles nobles et les lois régissant le royaume) constituent le matériau de départ pour comprendre à la fois les détournements des symboles originaires de la culture malgache par les forces coloniales, et la refondation d’une spiritualité ressourcée par le truchement d’une « quête mémorielle » de la tradition ancestrale de l’île. Ce processus permet de reconnaître la falsification du sens des mythes fondateurs « qui éloigne l’être de son écoumène ». Ainsi, chez Raharimanana l’écriture est un acte de révolte, un acte de liberté contre toute oppression imposée par un ordre sociopolitique autoritaire. L’étude comparée plus étendue de Magali Nirina Marson approfondit ce rôle de réinvention que jouent chez Raharimanana les textes traditionnels, notamment les Sorabes, le Tantaran’ny Andriana (Histoire des rois) et le tantara (narration en prose incluant des parties chantées), dans le cadre plus général du « bricolage » des genres et de la « re-création » de la littérature malgache. Ces textes anciens présentant la caractéristique du « mé-tissage » d’éléments hétérogènes ont influencé directement l’écriture de Raharimanana, notamment dans Nour, 1947 et L’arbre anthropophage, donnant ainsi lieu à un paradoxe bizarre : cet écrivain a innové (mieux vaudrait dire, peut-être, rénové) la littérature malgache par ses sources mêmes, qui brisent les classifications des genres canoniques auxquels l’a habituée la domination occidentale. Il est impossible de résumer ici l’analyse de cette « unité dans la pluralité » qu’effectue l’auteure, mobilisant la terminologie introduite par les déconstructionnistes et par les théoriciens de la créolité. Mais son but est ouvertement de dessiner l’écriture postcoloniale comme regard critique, projet politique vis-à-vis du cadre interprétatif imposé par le paradigme colonial. Virginie Brinker s’attache à considérer un autre paradoxe, celui « de la défaillance des mots et de leur pouvoir de création » qu’exprime le titre de Rêves sous le linceul, évoquant à la fois le macabre et l’aspiration à un idéal. L’obscénité violente et traumatisante de ce recueil, dont certaines nouvelles annoncent Nour, 1947, serait nourrie par le génocide des Tutsi au Rwanda, qui « fonctionne pour cet auteur comme un creuset poétique, le détour, qui lui permet de rencontrer le chemin de sa propre histoire ». Cette écriture tourmentée associant constamment les figures féminines et même le mouvement mortifère de la mer/mère à l’image de la matrice violée serait une « écriture du ressac » permettant de renouer avec les morts, afin de comprendre la vie et de vivre avec la mémoire du passé tragique de Madagascar.

Dans la deuxième section, Ute Fendler parle également d’une « écriture relationnelle » à même de relier, dans chaque texte de Raharimanana, « subjectivité et temporalité », l’actualité postcoloniale qu’il a vécue, l’histoire générale de la colonisation africaine et « l’esprit de violence » qu’elle a produit, suivant les termes d’Achille Mbembe. Puisque « la violence a pénétré toutes les couches sociales et se déploie dans les actions de la société jusqu’à devenir une partie constitutive, intrinsèque de la communauté », l’auteure montre que, de Rêves sous le linceul à Madagascar, 1947, de Nour, 1947 à Za, « l’œuvre de Raharimanana est marquée par l’entrelacement du passé lointain et du présent, époques caractérisées par la violence subie et exercée sur le peuple malgache durant des siècles ». Mais cette « relation » concerne aussi les fragments de la narration. C’est ce que développe dans son étude Cheikh M. S. Diop, tenant « l’écriture fragmentaire » de Raharimanana pour « genre ou mode d’expression du traumatisme collectif nègre ». Ainsi les sujets sont à la fois traumatisés, comme l’est l’histoire même des colonies, et fragmentés comme le sont la forme narrative où ils apparaissent (par exemple, les nouvelles de Lucarne ou de Rêves sous le linceul) et le langage qu’ils parlent (notamment celui du protagoniste « fou » du roman Za). La démarche de fragmentation et de poétisation constituerait donc chez Raharimanana une pratique de « résilience » littéraire, où la « labilité » des certains actants, loin de les faire succomber aux traumas subis, laisse pourtant une lueur d’espoir, « une capacité de se reconstruire, quelle que soit la profondeur de leur blessure ou l’empreinte de la cicatrice ». En reprenant l’image évoquée par le titre du coffret Enlacement(s) contenant trois ouvrages de Raharimanana (Des ruines, Obscena, Il n’y a plus de pays), ces questions de l’obscénité, des viols, de la souffrance et de la douleur malgaches sont affrontées également par J.-C. Delmeule. Il donne ainsi des éléments pour comprendre mieux ce qu’est « la poétique du vertige » qui sert d’en-tête à ce volume d’Interculturel Francophonies, car « le style de Raharimanana est avant tout ce poème qui ne tolère aucune accalmie » et qui s’ouvre sur le vide, dont « l’abîme est un appel insondable ».

La troisième section est consacrée au « temps politique ». Louis Bertin Amougou reprend la question éthique de l’engagement littéraire, qui a vu s’opposer le long de l’histoire non seulement des conceptions différentes de la négritude entre Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, mais aussi de la « littérature engagée » et de la « fiction critique » entre Mongo Beti et Camara Laye, et plus récemment entre Raharimanana et Alain Mabanckou. Sur la base de la réponse que donnait à ce dernier l’auteur malgache dans la revue Africultures n°59 et des contenus de L’arbre anthropophage tenant aux vicissitudes personnelles de l’emprisonnement et de la torture de son propre père, cette étude montre que Raharimanana ne saurait dissocier l’histoire littéraire africaine de l’engagement, reprenant ainsi à son compte l’idée de Mbembe que son écriture procède d’une « faille » située dans son pays d’origine. En même temps, cette « écriture de la faille » risquerait d’être la faille/faillite de cette écriture, par trop enracinée dans des événements personnels et circonstanciels. Mais cette caducité éventuelle serait évitée par « les mots incandescents » de Raharimanana « qui font vibrer l’esprit ». À ce propos il est dommage que l’auteur de cette contribution n’ait pas confronté la position de l’écrivain malgache à la figure de l’insurgé par excellence, suivant les apports de ces poètes révoltés qui, dans les années les plus sombres du XXe siècle, ont combattu à la fois la tour d’ivoire de « l’art pour l’art » et l’agit-prop de l’art engagé, afin de reconnaître dans le poète « un révolutionnaire qui doit combattre sur tous les terrains : celui de la poésie par les moyens propres à celle-ci et sur le terrain de l’action sociale sans jamais confondre les deux champs d’action » (Benjamin Péret, Le déshonneur des poètes). En fait, ce n’est pas par hasard que l’œuvre de Raharimanana est pénétrée de la conscience historique des révoltes et des révolutions manquées ou écrasées, comme le rappelle plus de près l’article de Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo, montrant les retentissements des événements de 1947 par une analyse détaillée de maints ouvrages, dont Madagascar, 1947, puisant dans le fonds Ravoajanahary, et Portraits d’insurgés avec les photos de P. Men. « À la fois date clé de l’oppression coloniale et du gouffre entre Madagascar et la France, 1947 est donc aussi signe de tous les conflits coloniaux et postcoloniaux irrésolus », au point que la prise de pouvoir de M. Ravalomanana en 2002 semble la remettre au jour. « L’insurrection, état naturel de la poésie, constitue un prisme exploratoire du monde, du passé et du présent », dit encore l’auteure. Peut-être dans cette section n’aurait-il pas été hors de propos de scruter sur le « plan social » la culture libertaire de Raharimanana et ses amitiés anarchistes, à partir par exemple d’une contribution ignorée dans toute bibliographie : l’inédit Revenir qu’il a livré à Art et Anarchie n° 2, du Réunionnais André Robèr. En ce sens, les couleurs de couverture du n° 23 d’Interculturel Francophonies (titre en rouge sur fond noir) sont bien trouvées.

La quatrième section titrée « Depuis le tracé de l’enfance… » se constitue d’une brève contribution seulement : Valérie Dewaele y analyse le conte, composite dans le ton et la facture poétiques et mythiques à la fois, de Landisoa et les trois cailloux, qu’a illustré le peintre malgache Jean Andrianaivo Ravelona. C’est encore ce dernier que cette même auteure interviewe dans la cinquième section qui donne la parole aux artistes, permettant ainsi de comprendre la correspondance entre l’écriture par Raharimanana de la petite épopée que Landisoa accomplit, suivant les prodiges suscités par les cailloux colorés, et le style Ay Fanahy des illustrations que le peintre a réalisées « de la jeune fille flottant parmi les couleurs avec lesquelles elle fusionne ». La mise en scène des œuvres de Raharimanana est également prise en compte par l’entretien de Jean-Pierre Han avec Thierry Bedard qui, fasciné par l’écriture de l’écrivain malgache « très charnelle, et dans les mots, et dans les phrases, et presque dans la syntaxe », a adapté et monté au théâtre Madagascar, 1947, Za, Les cauchemars du gecko et Des ruines, non sans difficultés, critiques et même déceptions. L’espoir du bout de la misère, ce long poème inédit en quatorze volets de vers libres de Raharimanana, daté de 1987, clôt le volume et se pose comme une sorte de caution qui fait d’Interculturel Francophonies n° 23 une monographie « autorisée », un précis critique de référence pour quiconque voudra comprendre l’œuvre de cet écrivain et ce qui en elle reste encore à explorer.


[1] Interculturel Francophonies n°23, « Raharimanana : la poétique du vertige », textes réunis et présentés par J.-C. Delmeule, juin-juillet 2013, Alliance française de Lecce, 220 p., € 15,00. Pour commander l’ouvrage : aflecce@yahoo.itl

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