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Blaise Cendrars

Blaise Cendrars, correspondances et entretiens

« Dans cette ambiance de bruit, je travaille bien »

Par Ali Chibani

 

 

Cendrars_LPF              Quand on lit la correspondance de Blaise Cendrars, on est frappé de découvrir un homme qui déteste parler « littérature » mais qui se révèle être un géographe par ses multiples voyages. C’est pour nous faire connaitre l’auteur « sous ses divers aspects d’homme à la recherche de lui-même » que les éditions Zoé ont créé la Collection de correspondances « Cendrars en toutes lettres ». Elles viennent de publier deux correspondances de Blaise Cendrars sous forme de livres et des entretiens sous forme de deux CD[1], accompagnés d’un livret : « Lire et comprendre ces lettres ne relève pas de l’indiscrétion, mais du désir de découvrir en profondeur la vocation et l’accomplissement d’un écrivain créateur de son monde », écrit Miriam Cendras[2], fille de l’auteur, dans son Avant-Propos « Cendras en toutes lettres » (p. 6).

« Un immortel avec fifres et clairons »

Le premier ouvrage est un recueil de lettres échangées par Blaise Cendrars et l’écrivain américain Henry Miller[3]. Elles s’étalent de 1934 à 1959. Henry Miller a envoyé son premier roman Cancer of tropic, livre censuré en Grande-Bretagne et aux États-Unis.  Dans ce roman, Miller fait apparaitre un personnage de Moravagine de Cendrars, première œuvre que l’Américain aura lu en français. C’est donc à Paris que Miller rencontre celui qui est pour lui LA référence littéraire et le premier à reconnaitre publiquement son talent littéraire dans un article. Blaise Cendrars se rend chez lui, Miller, impressionné, finit par se dérober. Une véritable amitié nait entre les deux hommes qui ont bien des points en commun. Tous deux romanciers, ils sont presque toujours en voyage à tel point que leur correspondance est un véritable manuel de géographie. Cendrars va de pays en pays ; Miller de même, mais voyage surtout à l’intérieur des États-Unis tout en ayant sa préférence :

Pouvez-vous m’imaginer entrant dans le port de New-York, l’unique endroit du monde que je connais à fond, que j’adore, sur lequel j’ai écrit obsessionnellement, sans éprouver le moindre sentiment de joie ou de curiosité ; et en quittant ce même port, à nouveau sans le moindre sentiment de regret ! Et lorsque j’ai vu Boulogne, j’ai presque fondu en larmes. Lorsque j’ai vu le boulevard Sébastopol, une nouvelle forte vague d’émotion. Lorsque j’ai contemplé les toits de Paris depuis la rue des Artistes – de nouveau ce fort sentiment. Cela veut bien dire que je suis d’ici, que je suis ici chez moi, n’est-ce pas ? » (p. 48-49).

Pour Henry Miller, dont la correspondance était écrite tantôt en anglais tantôt en français, Paris c’est la ville qui l’inspire. D’après la préface de Jay Bochner, cette correspondance « témoigne du parcours de Miller entre anonymat et célébrité et de l’évolution parallèle de Cendrars dans les années 30, souvent considérées comme une période de temps suspendu, où il néglige son statut de grand poète de l’avant-garde au profit d’une réputation de bourlingueur qui pratique le reportage dangereux. » (p. 8)

Un homme bref et détaché

Les lettres de Blaise Cendrars révèlent un homme qui maitrise ses sentiments, qui se conduit avec beaucoup de détachement. Ses lettres sont brèves, parfois simplement constituées d’une ligne signée « Ma main amie », faisant référence à cette main gauche qui est devenue la main d’écriture après que la main droite a été arrachée par une rafale de mitrailleuse lors de la première guerre mondiale. Le poète doit changer de main d’écriture comme il a changé de nom, quittant « Frédéric Louis Saurer » pour « Blaise Cendrars ». Son échange avec Miller est donc l’occasion pour celui-ci de manifester toute son admiration pour l’auteur qui l’aura marqué le plus. Mais de Blaise Cendrars, il reçoit des réponses et des articles généralement succincts. Cette correspondance est accompagnée par un échange de livres. Blaise Cendrars a envie de tout lire, il se tient au courant des dernières publications sur les deux continents et il demande qu’on les lui envoie, de même qu’il envoie ses livres et tout ce qu’il juge digne d’être lu.

La même chose se produit avec le poète et philologue Robert GuietteBlaise CendrarsRobert Guiette 1920-1959[4] ne rapporte cependant que les réponses de Blaise Cendrars. Elles sont toujours aussi brèves et parfois laconiques. Néanmoins, cet ouvrage contient en Annexes, intitulées « Robert Guiette découvre, lit et commente Blaise Cendras », les lettres écrites par Guiette à sa mère pour lui parler de sa rencontrer et de son amitié avec ce « type très curieux, [cette] espèce de jockey. » (p. 122). Guiette évoque aussi tout le cercle d’artistes que fréquentait Cendrars : Picasso, Fernand Léger, Apollinaire

« Un homme qui écrit »

Les deux CD sont une alternance d’entretiens accordés par, d’une part, Blaise Cendrars, et, d’autre part, sa femme Raymonde. Il s’agit là d’un retour sur la vie de l’auteur qui a toujours « laissé le hasard guidé sa vie », mouvementée dès son enfance. Il quitte Neuchâtel très tôt parce que, explique-t-il, « j’en avais plein le dos » à cause des punitions de son père et, avoue avoir « usé et abusé de sa liberté. » Il déclare également avoir pris un pseudonyme car il ne savait pas comment il allait finir : « ça aurait pu mal tourner ». Raymonde Cendrars raconte sa rencontre et sa vie avec son époux, une « boule de feu » pure qui « souffrait beaucoup » à cause de sa main amputée et qui a aimé la vie jusqu’à son dernier souffle.

Homme épris de liberté, qui travaille très bien quand il y a du bruit et qui s’est mis soudainement à écrire une nuit de 1907, Blaise avoue : « Je me considère comme écrivain depuis l’âge de 60 ans. Pour mon anniversaire de 60 ans, je me suis dit : “Mon p’tit vieux, maintenant il faut commencer à être sérieux et travailler”. Immédiatement, le dégoût m’a pris et je n’ai plus rien fait depuis. » On entend enfin des lectures effectuées par l’écrivain, notamment son poème intitulé « Hôtel Notre Dame » :

C’est ainsi que m’étant fait sauter

La barbe et les cheveux tout court

Je porte un visage d’aujourd’hui

Et le crâne de mon grand-père

[1] Entretiens avec Blaise Cendrars. Sous le signe du départ, Carouge-Genève, éd. ZOE, coll. Cendrars en toutes lettres, Centre d’études Blaise Cendrars et les Éditions de la Radio Télévision Suisse, 2013.

[2] Ecouter l’émission consacrée par France Culture à Miriam Cendrars.

[3] Blaise CendrarsHenry Miller 1934-1959. Je travaille à pic pour descendre en profondeur, texte établi, annoté et présenté par Jay Bochner, avec la collaboration de Christine Le Quellec Cottier, traduction des lettres de Henry Miller par Miriam Cendrars, Carouge-Genève, éd. ZOE, coll. Cendrars en toutes lettres, 2013.

[4] Blaise CendrarsRobert Guiette 1920-1959. Ne m’appelez plus… maître, Texte établi, annoté et présenté par Michel Touret, Carouge-Genève, éd. ZOE, coll. Cendrars en toutes lettres, 2013.

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