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Comptes-rendus de lecture, La parole aux écrivains: textes et entretiens inédits, Traces et Intertextualités

Entretien avec Miguel Bonnefoy, Prix du Jeune Ecrivain de Langue Française 2013

« Je fais de moi un paysagiste, et non un planteur de graines »

 

Miguel Bonnefoy, auteur vénézuélien, a remporté cette année le prix du Jeune Ecrivain grâce à une nouvelle intitulée « Icare[1] ». Il nous révèle ici l’esprit et les tendances stylistiques de son œuvre. 

 

Miguel-Bonnefoy-IcareLa Plume Francophone : Vous avez remporté le prix du Jeune écrivain 2013 grâce à une nouvelle intitulée « Icare », publiée avec d’autres nouvelles sélectionnées par le jury du même prix par les éditions Buchet-Chastel. Cela vous valant une notoriété sans doute méritée, les médias ont estimé intéressant d’attirer l’attention sur vos origines vénézueliennes. Qu’elle a été votre position face à cela? 

 

Miguel Bonnefoy : Le Prix du Jeune Ecrivain sépare ses lauréats en deux catégories : les auteurs français et les auteurs francophones. En ce qui me concerne, j’ai été primé dans la catégorie des jeunes auteurs francophones. Dans les trente ans du prix, il me semble que c’était la première fois que le Venezuela, un pays non-francophone, proposait un texte. C’est pourquoi il n’était pas étrange de voir que les organisateurs et les journalistes, et notamment la presse vénézuélienne, avaient été surpris d’apprendre que l’on consacrait une plume dont la première langue n’était pas le français, mais l’espagnol.

Je peux vous dire que c’est avec fierté que j’ai porté la bannière de mon pays au devant des évènements. Fier de défendre un pays que personne ne défend. Là, pendant les activités de réception, les rencontres avec les conseils régionaux et les élèves des lycées, on n’applaudissait pas l’effort d’un homme qui avait travaillé dans le caprice et la solitude, on applaudissait au-delà, le travail discret et silencieux d’un pays plein d’imaginaire et de révolte, on applaudissait un pays où la littérature n’est pas une priorité et qui, pourtant, vient offrir au monde un mythe où les hommes atteignent le ciel et tutoient le soleil. Humblement, j’ai la faiblesse de croire qu’avec « Icare » une parcelle de cette terre vénézuélienne a été décrite pour offrir à la littérature un pan de son étoffe. C’est pourquoi je dis avoir été fier de prononcer publiquement ce nom souvent tu, fier d’allumer les brindilles de mes origines comme on allume le flambeau des grandes dates. C’est ainsi que je l’ai perçu. La remise de prix, qui s’est déroulée à la salle des fêtes de Muret, vers la fin de l’hiver, a accueilli des musiciens vénézuéliens pour animer les lectures, une harpa, cuatro y maraca, des chansons traditionnelles et du joropo. J’ai senti qu’on rendait hommage à une terre, non à un homme. Qu’on rendait hommage à la racine des choses, le chaume sous le grain, à ceux qui portent pour que d’autres fleurissent.

LPF : « Icare » n’est pas votre première nouvelle publiée. Avant cela, vous avez écrit « Quand on enferma le labyrinthe dans le minotaure ». Y a-t-il une continuité entre les deux nouvelles et pourquoi cet intérêt à la mythologie grecque? 

M. B. : Avant « Icare », en 2009, il y avait eu la publication d’une réécriture du mythe du Minotaure, publiée à Rome, par une maison italienne qui avait proposé des magnifiques gravures de Lorenzo Bruschini. Plus tard, en 2011, il y avait eu la publication de Naufrages, par une maison d’édition française, les éditions Quespire, où deux des quatre nouvelles étaient également des réécritures de mythes : celui de Perséphone et celui de Narcisse.

Je me suis longtemps intéressé aux mythes, non pas comme historien ou essayiste, mais pour les déconstruire. L’idée étant de conserver la molécule première du mythe, son histoire de base, et de lui redessiner l’ensemble, en déconstruisant ses colonnes, en remodelant ses contours, en renommant l’univers qui l’enferme. Le risque était moindre : les mythes conservent une vérité atemporelle qui est respectée par tout le monde. En ce sens, ils ont une actualité frappante, brutale. Ils ressemblent à ces argiles pâles que l’on peut parer de toutes les couleurs mais qui, au contact du soleil, reviennent toujours à leur blancheur. Tout le monde les reconnaît.

Toutefois, il y a entre ces textes une continuité tout à fait relative. Les mythes se répondent entre eux, mais les réécritures ne le font pas. Elles sont des variations indépendantes, des mimétismes. Je ne vois de continuité dans ce travail que par rapport à un cheminement personnel. C’est comme faire des exercices avec des pierres où des lettres sont gravées : on peut faire toutes les combinaisons possibles, mais on ne peut avoir une phrase complète. Les personnages et les lieux ne forment pas une grande famille, ils sont des êtres indépendants, vivant dans une chair qui leur appartient. Et je le préfère ainsi. Les hommes ne se conçoivent pas dans une idée générale. Chaque homme, comme chaque peuple, a une plaie fondatrice. Comme l’amour qui se vit d’une manière individuelle, la douleur le fait également. Chaque obsession a ses excès et ses limites. Et chaque mythe, bien qu’il fasse partie d’un ensemble, doit la combattre dans l’isolement.

LPF : Le lecteur est frappé par votre volonté d’actualiser ces mythes. Dans votre nouvelle au décor rustique, Icare est recueilli par Dédale, un chasseur qui le trouve dans un fourré. Il l’élève et lui transmet sa passion. Vous avez fait le choix de changer l’histoire du mythe tel qu’on la connait. Pourquoi ?

M. B. : Le mythe d’Icare est le mythe de la rébellion. C’est l’enfant qui se révolte contre le père pour tailler ses propres sentiers, pour avancer seul, enfin souverain. Icare est révolutionnaire, et tout ce qui l’entoure est construit en opposition à lui. Nous vivons dans un monde que certains dominent, et que d’autres subissent. Mais comme Icare, les pays du Sud, comme l’appellent ceux du Nord, lèvent enfin leur regard vers le soleil, dignement, prêts à gravir l’altitude, prêt à se dresser face aux hégémonies, et ouvrent à la hache ces nouveaux chemins que le ciel propose.

Pourquoi avoir changé le mythe ? Parce qu’il n’existe que par le changement. De la même manière que le théâtre n’existe que par ses mises en scène, les mythes n’existent que par leurs réécritures. Heureusement que nous ne nous sommes pas arrêtés à Ovide. En écrivant, Ovide cherchait à ce qu’on écrive après lui. Homère n’a pas écrit L’Iliade pour rester à L’Iliade. Il l’a fait pour ouvrir tous les chemins qui mènent à L’Iliade. Sans ça, il n’y aurait pas de littérature. On écrirait sur la lingerie.

Pour Icare, je voulais faire l’inverse du mythe classique. On représente toujours Icare lors de sa chute. Je voulais le faire monter, le suivre dans son ascension, comprendre sa volonté d’atteindre l’impossible, les ailes ouvertes sur un monde inconnu. Je voulais le faire tomber en une seule ligne. Une chute sèche, sans arabesques, sans romantisme, une chute comme un atterrissage. Encore une fois, le mythe est connu sous une forme précise et je ne voyais pas l’intérêt d’en retracer l’histoire. Pour écrire, il faut du talent : pour réécrire, il faut de l’audace.

LPF :  Intéressons-nous maintenant au sens de cette nouvelle que nous allons tenter de développer sous votre regard de « dieu créateur » qui connait sa création mieux que nous. Il semble, à vous lire, que chacun de nous est en quelque sorte prédestiné à chercher et à périr d’une vérité qu’il porte en lui inconsciemment et qu’il ne découvre jamais bien qu’il suspecte son existence. Quand Dédale le chasseur trouve l’enfant, il le met dans sa corbeille entre le cadavre d’un oiseau et une bouteille de vin et vous dites: « Bien des années plus tard, dans les nuits reculées, Icare serait encore habité par ce mélange d’ivresse et d’ailes cassées où les odeurs de sa naissance étaient liées à la chaleur des carcasses. » Cette alliance entre la vie et la mort est présente dès l’incipit qui commence par : « A cette heure déjà, le soleil montre ses premières racines » et se termine ainsi : « à cette heure déjà, le soleil tombe des hauteurs pour brûler au feu des brumes. »  Icare, séduit par le vol d’un aigle, décide de voler à son tour et de monter au ciel. Durant son envol, il recule en âge en même temps qu’il prend de l’altitude. Il devient enfin un bébé et tombe après avoir touché du doigt le nid convoité. On ignore si là est son origine ou si c’est « le soleil paternel » qui cause sa chute. Ce destin prédéterminé est mis en exergue par la métaphore filée du soleil qui monte dans le ciel pour que ses rayons chutent sur la terre. On a l’impression que l’astre solaire contient toute l’histoire du personnage principal faisant ainsi de celui-ci son propre ennemi, un personnage condamné à se chercher et à mourir non pas d’avoir cherché mais de s’être laissé griser par le parcours d’une quête infinie. D’ailleurs, Icare ne meurt pas. Il est prisonnier de son histoire : il chute du ciel, « quelqu’un, quelque part, [vient] le recueillir au fond d’un arbre, sur un tapis de plumes, échoué là par les routes du ciel. » C’est là un Sisyphe qui au lieu de pousser un rocher se laisse en permanence pousser par son désir de connaissance qui ne le mène nulle part ailleurs qu’au même point de départ qui est aussi un point d’arrivée. L’existence, ce serait cette routine où l’on ne peut espérer que des petits changements parfaitement occasionnels, accidentels et sans importance dans l’histoire du monde?

M. B. : Je suis un athée ivre de Dieu, comme un musicien ivre de silence. C’est pourquoi j’ai toujours été fasciné par l’idée d’une destinée, propre à chaque homme, sans tomber dans le « destin chrétien », propre à Jésus. Oui, je crois qu’on n’échappe pas à une fatalité, féconde ou pas, et que nous sommes sans cesse tendus vers son aboutissement.

Si on revient à la nouvelle « Icare », l’enfant est né du flanc de l’arbre, entouré d’une treille de plumes, et il ne peut mourir ailleurs. Quoi qu’il arrive, son cercle ne peut être déformé. C’est son malheur et sa force à la fois. Les personnages mythologiques ont cette destinée tracée et douloureuse qui leur offre l’immortalité et le châtiment avec la même véhémence. C’est Prométhée dont le foie se retisse, sur le mont de Caucase, après avoir été dévoré par le vautour. C’est Sisyphe qui pousse sa pierre et qui retombe de son propre poids jusqu’aux pieds de sa butte. Ce sont les Danaïdes qui remplissent une jarre percée et qui pleurent leur crime commun. C’est Tantale qui, assoiffé, voit son ruisseau s’assécher quand il y plonge ses lèvres. Peut-on imaginer l’enfer autrement que sous la forme d’un cercle ? Il n’est pas nouveau de dire que, parmi toutes les autres, c’est la géométrie des choses éternelles. Icare, ici comme ailleurs, ne peut être écrit autrement que dans une structure narrative circulaire. Sans ça, le mythe en serait amputé. Selon votre formule, c’est un être prisonnier de son histoire. Il ne peut en sortir : il en est tantôt le geôlier, tantôt le forçat.

Je ne suis pas philosophe pour répondre au nom de l’existence. Je ne la connais pas plus qu’un autre. Je ne cherche pas non plus à faire de cet étrange chasseur d’oiseaux, un symbole universel de l’histoire humaine. Je ne fais que pointer des possibilités, des conjonctures, je laisse le soin au lecteur d’en juger les conséquences.

Toutefois, personne ne niera que la vie a ce quelque chose de circulaire, bien connu, entre routine et monotonie, et elle s’appuie sur cette facilité comme l’aveugle s’appuie sur son obscurité : il assume sa condition et en fait une force. Nous portons tous l’héritage de nos ancêtres et nous ne pouvons nier nos origines. Ainsi, il n’est pas faux de dire qu’écrire sur hier revient à traiter les thèmes d’aujourd’hui : écrire le cercle d’Icare, c’est aussi écrire le cercle d’une jeunesse sauvage. L’histoire, de fait, ne montre que des cercles dans sa longue marche. L’homme trébuche sur la même pierre, depuis toujours, et la pierre n’a pas été changée. L’histoire humaine n’est pas transmissible : elle ne propose que des modèles. Le passé est l’argile du futur.

LPF : On peut aussi lire cette nouvelle comme l’échec du créateur à se libérer des textes fondateurs qu’il veut imiter et surpasser. En effet, Icare veut imiter l’aigle et non se libérer d’un quelconque piège comme cela se produit dans le mythe crétois, à moins de considérer la relativité du pouvoir humain comme un piège : « Les balles s’approchent du soleil : les aigles le touchent. » On peut ici vous découvrir une vision de l’existence pessimiste bien qu’elle soit conforme à la réalité. Comment alors faire d’Icare un être perfectible et qui profite de cette perfectibilité ? Lui faut-il toujours raison garder, fuir l’ivresse, bref être un sage conscient de sa faiblesse et se distanciant de sa propre image pour ne pas se transformer en sophiste ou en singe qui applaudit ses propres grimaces ? 

M. B. : Icare ne cherche pas à imiter l’oiseau, il cherche à voler plus haut que lui. Ceci ne le perfectionne pas par rapport à la nature, ceci le rend humain. Si on fait le parallèle avec la réécriture, pour ma part, je ne cherche pas à voler plus haut que le mythe, je ne cherche pas à le copier, je l’exprime selon une forme qu’il m’a permis de composer. En ce sens, je fais de moi un paysagiste, et non un planteur de graines. Je ne cultive pas le pessimisme de l’existence : je le ramifie.

Icare ne peut fuir l’ivresse puisqu’il est condamné à la poursuivre sans cesse. Il ne peut faire autrement. Il est condamné à s’enivrer d’altitude et à retomber, éternellement, là où il s’est dressé. Il n’est pas conscient de sa faiblesse, à mon sens. Il la subit. Camus dit qu’il faut imaginer Sisyphe heureux. Heureux de pousser la roche tout en sachant qu’elle retombera. Je veux croire qu’Icare ignore sa chute, et que sa force est dans cette ignorance salvatrice.

Entretien réalisé par Ali Chibani

POST_Portrait_Miguel_BonnefoyNé en France, Miguel Bonnefoy a été premier prix du Prix du Jeune Ecrivain 2013 avec la nouvelle « Icare », lauréat du Grand Prix des Dix Mots avec « L’anesthésie », lauréat du concours Princesse Tam-Tam avec « Une parcelle de femme », lauréat du concours de la Sorbonne Nouvelle avec « La maison et le voleur ». Il a publié Quand on enferma le labyrinthe dans le Minotaure (Rome, Edizione del Giano, 2009) et Naufrages (Paris, éditions Quespire, 2011), nominé au Prix de L’Inaperçu 2012.


[1] Icare et autres nouvelles, Paris, éd. Buchet-Chastel, 2013.
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Discussion

2 réflexions sur “Entretien avec Miguel Bonnefoy, Prix du Jeune Ecrivain de Langue Française 2013

  1. J’aime la perspectif de mythes c’est très originelle.

    Publié par Octavious Obonyo | 25 octobre 2013, 06:29

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Miguel Bonnefoy, La Plume Francophone | La Plume Francophone - 27 novembre 2016

Le tour du monde des arts francophones

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