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Cinéma, Récits d'enfance et d'adolescence

Marc-Henri Wajnberg, Kinshasa Kids

Kinshasa Kids : Du divertissement à l’engagement de principe

par Sarah Assidi

oxmo1Kinshasa Kids est le dernier film de Marc-Henri Wajnberg, réalisateur belge auteur d’une filmographie extrêmement variée. Présenté dans de nombreux festivals européens (la Quinzaine du Cinéma Francophone,  le Festival International du Film francophone de Namur ou le Festival de Cinéma Européen des Arcs), Kinshasa Kids est une fiction très réaliste qui projette le spectateur dans une ville gigantesque dont les enfants se sont emparés pour en faire leur terrain de jeux.

Tourné avec des enfants orphelins de Kinshasa, le film est monté à la manière d’un documentaire, comme si le réalisateur cherchait avant tout à traiter la question des « enfants des rues ». Pourtant, contre toute représentation misérabiliste, la caméra restitue sur un mode intimiste les aventures un brin édulcorées d’une bande de sept enfants.

De l’image filmique au film engagé

Gilles Deleuze rattache l’image filmique à une sorte de pensée. Il distingue ce qu’il nomme « l’image-mouvement » de « l’image-temps » /1/. D’une part, « l’image-mouvement » correspond à un désir de narration véridique et vraisemblable, où la situation des personnages obéit à un déroulement logique et rationnel. « L’image-temps », quant à elle, est réflexive : les plans qui se succèdent ne suivent plus la logique action/réaction.

Tout se passe comme si Marc-Henri Wajnberg avait clairement cherché à allier les deux images deleuziennes. L’objectif du réalisateur est de rendre son film vraisemblable, ce qui ne l’empêche pas pour autant de travestir la réalité. Frappé par le nombre d’enfants seuls errant dans les rues de Kinshasa, Marc-Henri Wajnberg décide de mettre en scène un groupe d’enfants Shégués. Les Shégués sont des  enfants livrés à eux-mêmes, socialement considérés comme des « enfants sorciers » en raison des superstitions coutumières dans la mégapole congolaise.

Loin d’un traitement social « tiers-mondiste », Marc-Henri Wajnberg fait le choix d’une approche moins pesante – quoique réaliste – histoire de réhabiliter une autre image des Shégués de Kinshasa. Le réalisateur belge, après avoir immergé son spectateur dans une  « ambiance locale », choisit de le confronter d’emblée à une violente scène d’exorcisme : « Je trouvais qu’il fallait commencer par ce coup de poing dans le ventre pour expliquer la situation des enfants. C’est ce que José a vécu. Nous nous en sommes rendus compte pendant le tournage. Nous nous sommes évertués à lui expliquer que ce qu’il a vécu n’était pas juste, qu’il n’avait pas eu une bonne belle-mère. » /2/  C’est à travers José, un enfant rejeté de chez lui et qui n’a d’autre choix que rejoindre les enfants Shégués, que l’on suit le groupe d’enfants se faufilant des toits des immeubles au studio d’enregistrement, avec la liberté de ceux qui n’ont plus rien à perdre. La spontanéité des enfants se met alors au service d’une « improvisation cadrée ».

Le traitement social du film n’est convoqué que par touches, quoique toujours avec humour. Les enfants cirent des chaussures et volent les moins pauvres qu’eux. La police est corrompue, les coupures d’électricité impromptues… Mais nous rions. Nous rions car tout est théâtralisé et de fait dédramatisé. La police danse, et tant pis si rien n’avance ! L’image-mouvement prévaut à la situation initiale d’exclusion sociale, et la musique apparaît comme une issue de secours face à une condition a priori dramatique.

La musique : les limites du narratif

Si le projet initial était de réaliser un documentaire sur la musique, c’est l’alternance de plans courts et  de plans longs qui va donner son rythme au film, et, de fait, sa musicalité. La musique agit donc comme un élément narratif du film, et procède de « l’image-mouvement ». Ainsi, chaque séquence se construit sans l’irruption d’une « image-temps » qui remettrait en cause sa linéarité et sa lisibilité. La musique est alors le média entre la réalité sociale des enfants Shégués et leur irruption actuelle dans le champ cinématographique. C’est par la médiation musicale que nous découvrons le monde de débrouille de ces « enfants des rues ».

Pourtant, si leur promotion musicale à l’écran vise la réhabilitation de leur image sociale, qu’en est-il du traitement social des Shégués ? Et pourquoi la musique ? La thématique de l’école n’aurait-elle pas été plus édifiante ? L’image-temps de la scène d’exorcisme s’estompe peu à peu au profit d’une « image-mouvement » forcément divertissante. D’ailleurs le chanteur monumental au Congo, Papa Wemba – lui-même ancien Shégué – participe aussi au projet de Marc-Henri Wajnberg.

Du stéréotype au conte de fée Clochette

Les enfants décident de monter un groupe et seront guidés par Bebson, un imposteur attachant et un peu illuminé. Ensemble, ils inventent des instruments, à la manière du Staff Benda Bilili /3/ et se retrouvent pour répéter. José, lui, est sans doute le plus lucide, mais aussi le plus pessimiste de la bande. Conscient du monde qui les entoure, il s’en prend systématiquement à Bebson, l’adulte-enfant incapable de les protéger.

Bebson joue son propre personnage à l’écran, un personnage caricatural et clownesque toutefois, affublé de lunette disco et infantilisé par ceux qui l’entourent, de sorte qu’il n’assumera aucune responsabilité d’adulte vis-à-vis des enfants. Champion en titre des actes manqués, il rate même le concert censé assurer sa gloire. Bebson est une « fée clochette », et malgré son incompétence, il introduit les enfants au monde de la musique, cherchant à obtenir leur respect. Pourtant José se moque de cette fée clochette qui disparaît quand on a besoin d’elle et qui revient à la fin du film, comme par enchantement. Une fin magique et qui nous échappe : la chanson des enfants Boom Chaka laka devient un tube, et les enfants obtiennent un soutien unanime et la reconnaissance de la communauté.

Pourtant, le traitement proche de la fable ou du conte tranche avec la présence de comédiens qui jouent leur propre rôle d’enfants des rues à l’écran. De plus, le film livre une représentation un peu stéréotypée de l’artiste en Afrique qu’il eût été pertinent d’interroger en convoquant davantage « d’images-temps ». Cela dit, à la clôture du film on nous apprend qu’il existe 25 000 Shégués à Kinshasa, afin de nous ramener à un engagement de principe :  qu’après le temps du divertissement vienne celui de la réflexion…

/1/  Les concepts de l’image-mouvement et de l’image-temps renferment chacun une série d’images.

/2/ Interview du réalisateur sur Afrik.com http://www.afrik.com/kinshasa-kids-quand-les-shegues-revendiquent-leur-enfance

/3/ Documentaire sorti en salle le 8 septembre 2010. Aujourd’hui groupe à succès et orchestre congolais le plus connu.

Acteurs : Rachel Mwanza, Samy Molebe, Joël Eziege, José Mawanda, Gauthier Kiloko, Emmanuel Fakoko, Gabi Bolenge, Mickaël ‘Jackson’ Fataki, Bebson Elemba Itatsamoto

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