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Musique et spectacle vivant, Rap francophone

Oxmo Puccino, Roi sans carrosse

L’enfant des hommes : la précarité de l’être dans « Le vide en soi » et « Un an moins le quart » d’Oxmo Puccino

par Ali Chibani

« On vit et on meurt de son enfance »

Fadéla M’Rabet

oxmo1« Cette chanson se sirote en pleurant ». Le ton est donné dès le premier vers du poème « Le vide en soi ». Oxmo Puccino place en effet l’auditeur dans un espace isthmique situé entre le plaisir artistique (se sirote) et la douleur de l’existence (en pleurant). L’auditeur est également mis entre deux trajectoires ontologiques qui, bien qu’opposées, se complètent : l’inhibition (se sirote) et l’exhibition (pleurer). Cette construction antithétique se poursuit tout le long de la chanson : « absents »/« soleils levant » ; « Tête basse »/ « de quel nuage viendra le signe », « La joie est une révolte matée »/« Une pluie de l’intérieur colmatée »… Ce dernier vers évoque explicitement l’attente d’une naissance au sens. Cette naissance se caractérise par le pessimisme qui l’accompagne et qui la rend déjà – c’est-à-dire avant même sa réalisation – impuissante à apporter une nouvelle signification à la vie.

Le pessimisme prend racine dans la précarité de cette même vie que le chanteur-poète détecte dans les lois naturelles, pour ne pas dire pulsionnelles, de l’existence de l’homme.  « Prenons nous dans les bras/ Pendant que le loup n’y est pas » fait écho à une autre déclaration tout aussi prophétique : « Bientôt, quelqu’un va nous manquer ». Ce prophétisme s’inspire de ce qui devient, aux yeux d’un poète plongé dans l’insécurité de l’existence, une réalité acquise (« comme on l’a saisi ») et plate à l’image de la platitude instable de la rime : « ant/ant ; ne/gne ; er/er ; tume/thume… ».

« Les yeux trop petits pour nous planquer »

La difficulté d’être dans une forme de sérénité atteint son point culminant dans la difficulté de l’expression de soi : « Une pluie de l’intérieur colmatée ». Le puissant désir de changement (« révolte ») est contenu par une violence dont l’origine n’est pas à la portée du champ de vision ou d’expérience du locuteur : « La joie est une révolte matée ». « Matée » par qui ou par quoi ? L’espoir du changement, le chanteur va le dégager de ce monde clos au sens dans son poème qui devient ainsi un espace de vie parallèle à celui où nous nous trouvons. L’espoir est annoncé par la création d’un vide qui sépare le Moi avec sa vie : « Pour la vie devant soi », un vers détaché et isolé par le rythme de la déclamation qui sépare une strophe « réaliste » d’une strophe qui rêve à un monde meilleur mais qui se transforme rapidement en parallélisme, voire en paraphrase de la première.

Cet espoir est un espoir par défaut, peut-être par nécessité. Pour cela, les images qui en naissent oscillent entre le passé de l’enfance et le futur de cette « vie qui continue sans perdre boussole ». L’espoir est vite déçu. Aucun sens ne voit le jour. Nous restons « sur l’écorce terrestre » avec l’impuissance d’aller au plus profond des expériences et des émotions pour en dégager un sens précis et clair. Ce qui se dégage, ce sont des stratégies de survie : « s’attacher à des devises », former des « mots qui prennent la peine et la divisent », avec une forme de retour à la vie collective. Vivre ensemble sera finalement une victoire contre la précarité de la vie et la nuit de son insignifiance. Elle reste toutefois une victoire fragile car forcée de la part du poète contre lui-même comme le souligne la négation exceptive : « Nous n’avons plus qu’à aimer ceux qui restent ».

Cette victoire est aussi inscrite dans les lois de la nature et de la culture puisqu’elle est prise dans les rets de la menace qui frôle en permanence sa réalisation. L’inquiétude en ressort immédiatement dans le dernier distique comme le souligne la transposition de l’impératif « Prenons-nous », qui marque le côté éphémère de l’apaisement promis, avec la conjonction de subordination « Pendant que ». Celle-ci imprime la vie dans un devenir circulaire implacable en nous faisant pressentir un retour rapide et inévitable à la nuit du non-sens de l’humain qui n’est humain que contraint et de manière passagère : « Pendant que le loup n’y est pas ».

« On ne peut faire de chanson rose »

L’inquiétude ontologique est poétiquement très fertile, quoiqu’elle maintienne l’esprit créateur rivé à la même angoisse. Inquiétude et pessimisme sont les sentiments qui déteignent le plus sur « Un an moins le quart ». L’auteur y décrète sans hésiter : « On ne peut faire de chanson rose ». L’imprécision est là aussi de rigueur. Ainsi, au lieu de compter les neuf mois de gestation, Oxmo Puccino emploie la circonlocution : « un an moins le quart ». Cette figure de style bouleverse notre rapport à la naissance. Au lieu que ce soit un événement heureux et libérateur dont on s’approcherait avec joie, elle devient une menace qui vient vers un « nous » stagnant dans le temps. Un événement qui frôle l’inutilité puisqu’il arrive très tard : « Tu songes à ceux que tu aimais qui ne le verront pas ».

Cet événement heureux apparaît comme le fruit d’une nécessité naturelle qui peine à se transformer en promesse culturelle : « Un bébé c’est doux mais c’est la fin du couple/ La bonne raison pour laquelle on ne compte plus/ On devient père du jour au lendemain, confus ». La venue au monde de la figure du tiers est ce qui réactualise le néant dominant « Le vide en soi ». C’est la séparation du Moi avec l’Autre… La division diabolique innerve l’existence et l’on accuse l’homme d’être ce qu’il est ou le « XXe siècle » de causer ces malheurs. Cette indication historique déchire le tissu des références qui se forment dans un chant voulant se maintenir dans la sphère intime de l’individu. C’est à peine s’il ose s’aventurer dans l’espace du couple ou de la dia pour en revenir vite déçu et réinventer l’archétype jungien de « l’enfant divin ». L’apparition inattendue du « XXe siècle » ne peut être fortuite. Elle fait de l’enfant l’archétype compensateur d’une précarité qui n’est pas le seul fait d’un pessimisme individuel maladif mais d’une insécurité civilisationnelle, collective. La trajectoire littéraire du poème allant de l’intime au collectif, le chant épouse une forme archaïque et quasi-archétypale du texte versifié, en l’occurrence la fable qui développe ses arguments avant de laisser toner sa morale : « Du paternel on n’a pas tous la fibre/ Tu tombes pas, ta vie change de titre/ Ta mère ne t’a pas appris à plier des poussettes ». Ainsi, la conscience poétique qui se dégage à travers l’histoire de l’abandon de l’enfant reconnaît, au sein de la collectivité, l’échec de l’individuation libératrice, de l’accès à la conscience dans un monde où l’aliénation à l’instinct est partout de rigueur.

L’inquiétude qui envahit ces deux chants naîtrait du déséquilibre qui peut être pressenti entre l’objet de la quête de l’homme et ce qu’il en fait une fois cet objet atteint, entre le passé obscur et l’avenir flamboyant de l’homme, l’enfant étant l’allégorie de l’espace vide et fertile qui sépare ces deux extrémités et dont le poème émerge. L’épreuve du parcours ontologique vers le bonheur individuel et collectif n’aboutit jamais à la pérennité du bonheur quand il se réalise : « Soudain dans le noir une bougie s’allume/ Puis c’est dans un berceau que dort la lune ». Par notre permanente insatisfaction et inévitable déception par ce qu’on atteint, on perpétue le procès de la recherche de soi dans un monde qui semble ne se construire désormais que sur la seule pulsion de la répulsion.

000163169Oxmo Puccino, de son vrai nom Abdoulaye Diarra (né en 1974 à Ségou, au Mali), est un rappeur français. La principale singularité d’Oxmo Puccino réside dans son écriture, fondée sur les métaphores et les phrases chocs. Ce lien à la chanson française lui a valu le surnom de « Black Jacques Brel ». Il arrive à Paris en 1975, et ses parents s’installent dans le 19e arrondissement quand il a l’âge de cinq ans. Il habitera pendant de nombreuses années dans le quartier Danube, à côté de la Place des fêtes. Touché par la violence de son quartier, plus tard, il préfèrera toujours mettre en avant la poésie sauvage et le théâtre tragique et comique de son quotidien et les relations qu’il a pu tisser au cours de ses épopées, qui n’ont pas toujours été innocentes. Oxmo Puccino commence à rapper vers l’âge de treize ans et ses premières apparitions sur disque datent de 1995. (source Wikipedia)

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