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Comptes-rendus de lecture

Sorour Kasmaï, Le Cimetière de Verre

Le cimetière de verre de Sorour Kasmaï : de l’exploration culturelle à la formation d’une nouvelle identité littéraire

par Damien Vaudran

Née à Téhéran dans une famille francophile, Sorour Kasmaï est contrainte de fuir son pays en proie à la Révolution islamique de 1979, sans compter qu’une guerre violente va opposer l’Iran à l’Irak dès septembre 1980. C’est dans ce contexte de bouleversement sociopolitique que Sorour Kasmaï choisit d’écrire son premier roman, Le Cimetière de verre, qui ne va paraitre qu’en 2002, et dont le récit se déroule à cette période charnière de l’Histoire iranienne.

Les souterrains de Téhéran : un jeu de vitrines

Après des mois de révolution et de bombardements, les habitants de Téhéran découvrent un matin, avec horreur, leur cité défigurée par des trous noirs, comme ouverts aux « entrailles de la Terre » (102). La déchirure du sol ancestral, premier indice des travaux titanesques de la construction du métro de Téhéran, est l’occasion, pour l’écrivaine et ses personnages, d’explorer, ou plutôt de « fouiller » cet abyme. Un geste métaphorique, puisque le récit va s’attacher à décrire les strates culturelles qui composent cette terre sacrée, porteuse d’une culture millénaire. Les histoires entremêlées de sept personnages, dont celle de Mithra, une archéologue iranienne obnubilée par la recherche et la traduction de tablettes sanscrites [1], vont dès lors converger vers les souterrains de Téhéran, objets de toutes les attentions et de toutes les convoitises.

Avec humour et érudition, Sorour Kasmaï fait voyager son lecteur à travers l’Histoire de l’Iran, et revisite ses mythes et ses légendes fondatrices, depuis l’antique Cité de Rey et Zoroastre, jusqu’au développement tentaculaire de Téhéran, en proie à la Révolution islamique. Récit quasi mystique, Le Cimetière de verre entremêle personnages légendaires et temps historique, selon l’idée qu’il faut revivre le passé pour expliquer le présent. Le personnage de Jamshid, qui d’après le Shâh Nâmeh de Ferdowsi [2], règne sur la mythologie persane, semble par sa présence souterraine et omnisciente tirer les ficelles du récit et orienter les personnages vers sa Citadelle des morts – Cité qui, selon la légende, serait enfouie sous la ville même de Téhéran.

Si le secret de cette Citadelle abritant les morts reste impénétrable – ne serait-elle pas finalement Téhéran elle-même : « Regardez-moi cette poussière, ces gens, cette ville ! Vous ne trouvez pas que nous ressemblons plus à des morts qu’à autre chose ? » (153) – les sous-sols de la plaine de Rey hébergent les qanâts, antique système d’irrigation souterrain, largement développé au temps des Achéménides [3]. Le Jeune Ingénieur, en charge de la construction du métro de Téhéran, compte bien réutiliser ces canaux. Construction du métro, recherche archéologique, affaires administratives avec notamment le personnages de Saïd, martyr vivant de la guerre, et celui du Procureur, chef du bureau du discernement du Bien et du Mal, sont autant d’éléments du récit qui concourent vers le « cimetière de verre » de la plaine de Rey, où la division des martyrs s’est implantée sur d’anciennes ruines antiques. Plus précisément, la tombe 793 dissimule un qanât qui abrite la vérité de ces sous-sols et des intrigues tissées dans le récit.

Un « cimetière de verre » donc, puisqu’il est en réalité la vitrine d’une antique tradition que le nouveau régime a dissimulée pour exhiber fièrement ses martyrs tombés avec honneur pour gagner « la clef du jardin d’Eden » (96). Difficile de ne pas sentir chez Sorour Kasmaï une pointe d’ironie très vive vis-à-vis du régime islamique en place. La critique de l’immobilisme de la nouvelle république, si elle ne fait pas l’objet de notre article, est pourtant finement omniprésente dans le récit.

L’Entre-Deux : l’au-delà de la Tradition et de la Modernité

La traque des souterrains amène Sorour Kasmaï à explorer l’hyper-complexité de sa culture, qui se déploie en strates successives. En plus de témoigner de l’incroyable capacité d’assimilation de la culture iranienne et persane, qui s’est réappropriée au cours de son histoire les innombrables influences culturelles des empires qui l’ont traversée, les nombreuses références intertextuelles rendent également hommage à cette culture millénaire : mazdéisme [4], mithraïsme [5], poésie classique (Ferdowsi) et roman moderne (Hedayat [6]), ou savoir-faire achéménide … Comment refuser l’invitation au voyage ? La singularité de l’écriture de Sorour Kasmaï tient au fait qu’elle met en tension toutes ces strates qui composent sa propre culture : la romancière rassemble différentes temporalités et traditions en une seule et même entité culturelle.

Ainsi, le tissu social iranien est d’abord mis en scène dans sa situation problématique entre une fascination quasi romantique pour ses mythes séculaires et l’apparition en son sein d’une modernité qui, à première vue, vient d’ailleurs : « Certains évoquaient la tech… no… lo… gie. Attirés par le secret des trous, ils s’entêtaient à dire qu’elle était le secret de l’Occident pour devenir le maître du monde » (101). L’écrivaine définit autrement cette vision du monde, et refuse de lier les termes de Tradition et de Modernité en un couple antithétique, au profit de l’émergence d’un fragile Entre-Deux culturel.

La Modernité est ainsi condamnée à demeurer traditionnelle jusqu’à un certain degré, en puisant systématiquement dans les strates culturelles qui l’ont précédée, à l’image de la réutilisation des qanâts pour la construction du métro ou de la transformation des stèles antiques des ruines de Rey pour la fabrication des pierres tombales du cimetière…

De même, la plupart des personnages possèdent un double appartenant au temps du passé. Jamshid se constitue par ailleurs lui-même comme figure éminemment moderne ou pour le moins « contemporaine », car il entreprend la conquête des souterrains bien avant notre temps. Modernité et Tradition, au-delà d’une simple opposition, s’entrelacent donc et révèlent une esthétique de l’Entre-Deux qui  prolonge une réflexion sur la littérature.

Le cimetière de verre : un méta-roman?

Le dialogue entre Tradition et Modernité se poursuit grâce aux personnages de Farivar et Hekmat, respectivement traducteur et écrivain. La mise en abîme du travail de Sorour Kasmaï se retrouve matérialisée par les deux intellectuels dont l’objectif est de composer en persan le roman de Jamshid. Un projet d’écriture pourtant problématique car « la seule langue qui est en harmonie complète avec le sujet de ce roman est le sanscrit » (63).

Le roman de Sorour Kasmaï contribue ainsi à une réflexion sur les difficultés d’écriture d’un roman persan, sans compter que le genre romanesque est assez nouveau en Iran, où les premiers romans modernes y sont apparus à la fin du XIXème siècle. La structure narrative de l’œuvre, qui mêle la tradition persane des récits courts à la forme romanesque occidentale, témoigne de la réflexion de l’auteure : c’est quand elles s’assemblent que ces différentes formes vont engendrer le roman.

Enfin, si Sorour Kasmaï fait dialoguer les influences culturelles et les genres, elle fait également se confronter les langues. La version finale en Français de l’œuvre, fruit d’une série de réécritures à partir d’une version écrite en Persan, garde des traces de ce remaniement. Mais il n’y a pas de hiérarchie de domination d’une langue « imposée » comme dans un contexte colonial, plutôt deux langues d’écriture qui entretiennent une relation d’égalité (en effet, le Français a été, particulièrement à l’époque Qajjar, la langue d’adoption d’une intelligentsia qui a permis les premières traductions en Persan d’œuvres littéraires romanesques). Ainsi, de nombreux termes propres à la culture persane apparaissent donc directement en persan dans le texte (qanât, gâthâ, sourah, far, etc.), de sorte que le texte français revêt une parure persane qui devient le marqueur capital de son identité.

Autour du dialogue entre Persan et Français s’organise un jeu de relation entre Persan, Français et Anglais. Si plusieurs termes en anglais (underground, victory, from the moon, etc.) situent le récit dans un espace moderne et occidental; sans doute américain, c’est pourtant le Français, qui fonde ici l’Entre-Deux, en créant un pont entre Persan et Anglais, entre Tradition et Modernité.

Les œuvres des romanciers iraniens, ou d’origine iranienne, d’expression française témoignent-elles toutes de ce caractère « transculturel » ou « transidentitaire » ? Une telle lecture des œuvres d’autres écrivains tels que Nahal Tajadod, Firouz Nadji Ghazvini et Daryush Shayegan, pourrait amorcer une première réflexion autour de l’univers culturel par rapport auquel s’inscrit cette littérature en pleine éclosion.

[1] Le sanscrit est une langue indo-européenne, de la famille indo-aryenne. Les gathâs, ensemble de textes qui constituent le cœur de la liturgie zoroastrienne, ont été rédigé dans cette de cette langue archaïque.

[2] Ferdowsi est un poète classique persan du Xème siècle. Son poème épique, le Shâh Nâmeh (ou Livres des Rois), est composé de plus de 60 000 distiques et retrace l’Histoire de l’Iran depuis la création du monde jusqu’à l’arrivée de l’Islam. Il s’agit sans doute de l’œuvre littéraire la plus connue en Iran et participe encore aujourd’hui à alimenter l’imaginaire persan.

[3] Dynastie qui régna sur l’ensemble du Moyen-Orient de 559 av. J-C à l’arrivée d’Alexandre le Grand en 330 av. J-C.

[4] Terme qui désigne la religion traditionnelle de l’Iran ancien et fait référence au nom que les fidèles donnent à leur dieu, Ahura Mazdâ. Le zoroastrisme, qui tient son nom de son prophète, Zoroastre, est quant à lui une réforme du mazdéisme.

[5] Culte de Mithra, divinité solaire qui serait issu d’une déesse indienne, Anâhîtâ. Ce culte était largement répandu sous la dynastie achéménide.

[6] Traducteur et écrivain iranien du XIXème siècle. Il est considéré comme étant l’un des plus grands écrivains iraniens modernes et est considéré comme le fondateur du roman persan moderne. La Chouette aveugle (bouf-e kour) est reconnu par la critique comme son chef d’œuvre.

Sorour Kasmaï, née à Téhéran et issue d’une famille francophile, est romancière, éditrice et passionnée de théâtre. Suite à sa participation à la révolution islamique elle doit, en 1979, quitter son pays. Elle arrive à Paris en 1983 suite à une longue fuite à travers les régions montagneuses du Kurdistan, qu’elle relate dans son second roman, La Vallée des aigles, autobiographie d’une fuite (Prix d’Adelf). Suite à des études de langue et de littérature russe, elle devient traductrice et interprète sur les plateaux de théâtre en France. Elle dirige la collection « Horizons Persans » chez Acte Sud, que son premier roman, Le Cimetière de verre, publié en 2002, a inauguré. Conjointement, elle a traduit plusieurs œuvres d’écrivains iraniens en Français.

Romans :

Le Cimetière de verre, roman, Actes Sud, 2002

« Iranian psycho » dans La paix en toutes lettres – Collectif d’auteurs, Actes Sud, A ciel ouvert, 2002

La Vallée des aigles, autobiographie d’une fuite, Actes Sud, 2006

Traductions :

« Toutes mes condoléances », nouvelle d’Akbar Sardouzami, dans Les jardins de solitude, Ed. Mille et Une Nuits, 2000

« Festin royal », nouvelle d’Assef Soltanzadeh, dans Perdus dans la fuite, Actes Sud, 2002

Partir, rester, revenir de Shahrokh Meskoob, en collaboration avec M.Parfenov et A.Moghani, Actes Sud, 2007

Mon oncle Napoléon d’Iradj Pezechkzad, Actes Sud, 2011

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