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Comptes-rendus de lecture, Fictions urbaines

Lauren Ekué, Icône urbaine

Chick lit novel ou fiction performative ?

Hétéronymie et amour de soi dans Icône urbaine de Lauren Ekué

par Célia Sadai

Le premier roman de Lauren Ekué, Icône urbaine, parait en 2005, et a tout d’un roman de génération. La narratrice, la narcissique Flora d’Almeida, est un hétéronyme de l’auteure qui manipule habilement les codes de l’autofiction.

Flora, pour qui l’humilité est une posture de servitude, lance un appel fanonien à la dignité des Noirs de la diaspora, et engendre à ce titre la créature idéelle et idéale de l’Afroparisienne, parente de l’Afrodiasporique et de l’Afropéenne (Léonora Miano). Il s’agit pour Flora de déconstruire la gamme des représentations éculées de l’Afroparisien, en ouvrant au lecteur les portes d’une « faune urbaine » en quête de soi.

Malgré une plume encore fragile – premier roman oblige – Lauren Ekué exploite le caractère ductile de l’autofiction et compose les premières gammes d’une afro chick lit’ autant qu’elle livre un roman de société – sa formation de sociologue à l’appui.

Loin d’être un roman sentimental, Icône urbaine sème des fausses pistes et défend avant tout les vertus de l’amour propre, voire de l’ego-manie. Icône urbaine invite à construire son propre reflet dans le miroir, et à détourner le regard des mirages identitaires portés entre autres par les black swaggers du hip-hop, aliénés qui s’ignorent.

Flora, une afro chick’ chasseuse d’homo negritus

Flora d’Almeida est une jeune « afro-parisienne » autoproclamée « reine du bitume » et « mini-star du ghetto ». Dans les boites de nuit hip-hop, Flora entre sur liste VIP très privée, et se plait à le répéter. Mondaine et coquette, Flora fréquente assidûment les salons de coiffure « afros » de Strasbourg-Saint-Denis, « un lieu imaginaire, à mi-chemin entre New-York et Dakar » (37). Défrisage, tressage, tissage et couture du postiche, rien de ce qui concerne la « parure suprême » n’a de secret pour elle… En effet, quand elle ne foule pas les planches des soirées branchées « afro-parisiennes », Flora est journaliste, chargée de la rubrique « Hair du temps » et des piges beauté pour Afro International, un magazine dédié à la « communauté afro du monde entier [dont l’] élitisme révolutionne la presse ethnique … Acteurs, cinéastes, artistes, chefs de tribus, se bousculent pour figurer dans l’un de nos numéros. Kofi Annan, Myriam Makéba, Toni Morrison ont figuré au sommaire du premier exemplaire » (111).

Si la ligne éditoriale du magazine se réclame du slogan I’m black and I’m proud, c’est avant dans le but de redorer l’image médiatique des Noirs de la diaspora, ternie par l’Histoire des représentations occidentales – et à ce titre, la fin justifie les moyens :

L’intelligentsia noire se cache derrière ce concept. Notre magazine, à l’instar d’un Vogue, vend du rêve, un idéal de vie consumériste …. Les enjolivements sont nombreux, les clichés des ghettos paraissent irréels, tant et si bien sublimés qu’on aimerait y vivre. Nos colonnes s’offrent aux porteurs de pensées panafricanistes. Nos pages retranscrivent l’actualité des valeurs culturelles et spirituelles du monde noir moderne (113).

Un ton vindicatif qui sied parfaitement à la narratrice, Rastignac du bitume : « Je suis arrivée ici par piston. Mes beaux yeux et mon culot ont fait sensation auprès du patron (9) ». Plus qu’une autofiction, Icône urbaine est à lire à la lumière d’Irving Goffman et de son ouvrage majeur pour les Performance Studies, The presentation of self in everyday life. En somme, Flora frime et dramatise. Reine des attitudes et des masques, elle avertit le lecteur :

Femme d’expérience du haut de mes vingt-cinq piges, j’ai pleinement conscience que vous me haïrez au fil des mots, au fil de pages […] J’ai du talent plus qu’il n’en faut […] Certes, je suis une personne égocentrée, mais j’assume pleinement et avec dignité ma pathologie. L’attitude « me, myself and I » si caricaturale me sied harmonieusement (9-10).

Plus qu’un masque d’opacité à la Fanon, Flora revêt un masque d’arrogance narcissique, qui la protège tout aussi bien du regard des autres.

Pourtant, loin d’être militante, Flora est avant tout une esthète exigeante en quête d’épique amoureux : « Cette année, je dois chercher à épouser un Ouest-Africain de préférence, catholique de surcroit, et cadre supérieur (44) ». Mais les contraintes sont nombreuses : il faut par exemple éviter les « mecs du bled », aspirants au passeport européen. Flora, qui doit réfléchir à deux fois avant d’épouser le parfait Loméen, témoigne des rets sociétaux qui piègent l’Afroparisienne : « Un conflit culturel, des valeurs incompatibles, la non-fusion des genres : la rigidité loméenne et la souplesse parisienne. La candeur africaine et le vice parisien. Entre une caillera et lui, j’hésite » (46).

Entre épouser « un compatriote né en France », « un compatriote né au pays », ou « un Français » tout simplement, Flora se perd et cède à sa peur de devenir une « enfant perdue », une expression consacrée chez la narratrice, qui désigne l’angoisse des enfants d’expatriés de ne jamais coïncider avec eux-mêmes – ne jamais trouver la paix, en somme. Au point que Flora se surprend, avec ironie, à regretter les commodités d’un mariage arrangé : « Egoïstes et fainéants, mes parents ne veulent pas m’organiser un mariage arrangé. L’aide intergénérationnelle africaine se meurt (50) ». De même, perdurer la coutume de la polygamie lui eût évité l’humiliation d’être trompée par Alassane : « Deuxième bureau ! Ai-je franchement les mensurations d’un deuxième bureau ? (93) ». Enfin, sa relation avec Mike, un photographe-reporter blanc et spécialiste des charniers africains, tourne à l’échec. Alors que Flora renonce à passer la nuit avec lui par crainte de devenir « un clone de Mayotte Capécia » – écrivaine martiniquaise rendue célèbre par Frantz Fanon (Peaux noires, masques blancs), amante d’un lieutenant de marine protestant et pétainiste : « Evidemment, à ce moment-là, j’aurai Frantz Fanon dans le crâne et Malcolm X dans les synapses » (25).

Il ne reste plus à Flora qu’à s’en tenir à son projet initial : emprunter l’ascenseur social et devenir la femme qu’elle veut voir dans le miroir. La « possession d’une carte gold » conditionne alors autrement sa chasse à « l’homo negritus » :

Épouser un fils d’ambassadeur ou n’importe quel autre diplomate, même ayant spolié les richesses de son pays, laissant à l’agonie son peuple, et commettant d’atroces crimes contre l’humanité, aurait résolu une bonne partie de mes soucis. … Face à mes importants détournements de fonds, je négocierais mon immunité diplomatique. Le cas échéant, je témoignerais contre mon ex-époux au TPI. (50)

Pourtant cette quête s’assombrit au fil des pages et Flora dresse un portrait cynique des hommes du pays, à la manière de Fabienne Kanor dans son roman  D’eaux douces

 A l’ombre des feuilles des cocotiers, allongé sur une natte tressée, sa famille lui épargne les tâches domestiques. Cet enfant-roi a vu sa mère et ses sœurs se plier depuis l’enfance à ses quatre volontés. … De sa voix grave, il prendra les commandes de notre foyer dans la terreur. Son épouse se calquera sur l’image de sa mère : docile, besogneuse et sans état d’âme. Avec tout mon chichi parisien, je ne suis pas la candidate idéale pour une telle union. Mon mari-tyran organisera un conseil avec ses potes du bled afin de discuter chaque grande décision, faits et gestes (45).

Plus qu’une guerre des sexes, c’est un conflit de culture, de génération et de territoire qui provoque l’angoisse de Flora, narratrice de l’entre-deux.

Génération « Black France »

Le paradigme « Black France » apparait il y a quelques années chez des universitaires qui consacrent des travaux à la présence noire en France et en Europe. Aux Etats-Unis, l’américain Dominic Thomas publie Black France en 2008. Le titre résonne, en français cette fois, chez l’historien Pascal Blanchard et le groupe de recherche Achac qui font paraitre en 2011 un beau livre intitulé La France Noire. D’un côté comme de l’autre de l’Atlantique, la France Noire désigne avant tout un chantier de réflexion sur la diaspora noire, ouvert à la fois aux universitaires, aux artistes, aux sportifs comme aux écrivains. Que l’on postule l’existence d’une « French blackness », d’une « Afropéanité » ou encore, à l’instar d’Alain Mabanckou, d’un « Black Bazar », il s’agit surtout d’en finir avec l’invisibilité théorique et épistémologique de la question noire en France.

Icône urbaine projette un monde où la France noire est l’idéal qui domine, à la manière d’un film de la Blaxploitation : il n’y a que des personnages noirs, à l’exception de Sébastien, ancien compagnon d’Astou saisi sous les traits d’un wiggah – d’un blanc qui aspire à être noir:

[Sébastien] me parle en agitant les mains comme les rappeurs du Bronx en plein freestyle, ponctuant ses phrases de « tu vois ce que je veux dire ? Yo ! » Et le soir, il faut lui préparer un bon mafé. … L’existence lui a permis de naître sous la forme humaine la plus respectée : celle de l’homme blanc de civilisation chrétienne. De cet aspect physique, découlent des situations que seule la tolérance et le travail acharné rectifient pour ceux qui ne lui ressemblent pas … (97)

Lauren Ekué manipule avec Icône urbaine l’économie de la représentation littéraire : l’auteure choisit un univers référentiel qui exclut le monde blanc. Flora y évolue de manière assumée, comme lors de la scène du diner chez Alicia :

Dérives communautaires ? Nous n’avons pas cette tentation. Nous côtoyons des Franco-Français tous les jours. Combien d’entre eux côtoient des Noirs, des Arabes, des expatriés, aussi régulièrement que nous ? A cette table, neuf ethnies différentes, cinq pays représentés, deux religions présentes. Alors ne nous pointez pas du doigt, ne nous accusez plus de sectarisme ni de communautarisme. On reste ensemble car des urbanistes trop philanthropes jugèrent bon de nous réunir pour peupler la petite et la grande couronne de mini-villages mondiaux. (108)

Ekué profite aussi des vertus de l’autofiction pour rendre hommage à la culture noire de France, celle de sa génération. A ce titre, la musique va jouer un rôle déterminant au point que le roman est composé comme un album, avec pistes, interludes et bonus track. La référence musicale au hip-hop et au Rn’B évacue par ailleurs la lourdeur d’un réalisme social et prosaïque à la manière de Rachid Djaïdani (Boumkoeur) ou  de Faïza Guene (Kiffe-kiffe demain) : ici la précarité sociale est à peine suggérée. De même, le roman ne convoque pas la figure de l’immigré, ici substituée par celle, plus noble, de l’« expatrié ». Lauren Ekué formule une autre axiologie de l’immigration qui défend les valeurs résolument élitistes d’un monde qui ne laisse aucune place aux antihéros, aux marginaux comme aux velléitaires.

Ainsi, Flora se prend à ses heures pour la militante des Black Panthers Afeni Shakur, et pose un regard exigeant sur la « faune urbaine » afroparisienne, en particulier les ladies noires : «diplômées ès Bains, ès Man Ray, elles pourraient tenir une chaire sur l’anthropologie des clubs parisiens. […] Leur goût immodéré pour les mecs friqués les pousse à sortir avec des Feujes dont on sait qu’ils ne les épouseront jamais […] » (14). Des filles de la nuit que l’on croise au bras des mythomanes :

Tenez, par exemple, lui, à ma droite. Hier matin, il bossait à la station service de Villiers-le-Bel. Je le sais, j’y ai fait mon plein. Ce soir, il se cache derrière ses coûteuses lunettes Cartier. La semaine dernière, il me jurait ses grands dieux d’être rappeur et producteur de la Mafia K1’Fry. Je viens de le crâmer. Il le constate. Le pauvre s’étouffe alors en tirant nerveusement une bouffée de son Cohiba. […] Au Royaume de l’esbroufe, les noctambules sont rois. La mythomanie légende leurs contes. Stuc, toc et strass annihilent toute vérité dans un abîme pailleté. (14-15)

Ekué fait la satire du hip-hop, joyau urbain en déclin depuis l’ère du bling-bling. Frappés d’une misogynie et d’une avidité pathologiques, les gens du hip-hop ont baissé les armes pour leur salut matérialiste, et leur propre exploitation. « Les Noirs, trendsetters confirmés, exploitent enfin leur principal talent : créer un mouvement. … Ah, si j’étais Black ! Place au business, nous créons du fantasme. » (18) – un slogan identitaire qui sonne creux aux oreilles de Flora:

Notre image a si peu évolué, clichés sur clichés, nous demeurons les amuseurs de service.  A si grande échelle, notre peuple est le seul à avoir été capturé, vendu, contraint à la reproduction. Les chaînes se sont brisées, mais on a fini par marketer notre image pour inciter des milliers de consommateurs à acheter des produits qui donneront la touche ruffneck qui leur manquait tant. (18-19)

Si l’heure du hip-hop est venue, les voix du Rn’B font quant à elle autorité et rythment les aventures sentimentales de Flora. Groove Theory, TLC, En Vogue ou SWV composent un décor sonore et romantique à souhait, avec en tête Mary J. Blige, dont chacun sait que ses titres s’inspirent de ses échecs amoureux. Le chanteur de Nu Soul D’Angelo, Michael Archer de son vrai nom, s’incarne sous les traits d’un personnage hétéronyme, figure emblématique du roman puisqu’il va conquérir le cœur de Flora. Bien qu’elle soit son employée au journal, Flora devient la muse de Michael Archer, le bien-nommé en sa qualité d’homme idéal qui déconstruit les rapports de domination en affichant son mépris pour la culture misogyne du hip-hop : « Les rappeurs reproduisent l’image caricaturale du Noir dans l’inconscient des Blancs. Hypersexués, grossiers, malhonnêtes et dangereux, ils se conforment à l’esthétique que l’on attend d’eux » (144).

D’ailleurs, tout au long du roman, Flora poursuit sa charge contre la résignation passive de sa génération, dont l’ignorance pèche : une génération qui n’a pas conscience de la nature performative de l’image de soi. A ce titre, Icône urbaine renvoie à la sémiotique de l’image, en termes de pouvoir et de plasticité du langage à engendrer des mondes. Au fil du roman, l’auto-détermination passe par l’iconisation voire l’affabulation;  deux qualités d’une écriture  performative, à la manière des interludes de Nina Simone dont le célèbre « C’est un collier fait pour une princesse. Et je suis une princesse ». Cette attitude de défi fait cruellement défaut à une génération qui se soumet aux images médiatiques de soi.

Née en France, au début de la décadente décennie 80, je n’ai jamais connu l’esclavage, la ségrégation, la dictature, les guerres ethniques et l’apartheid. Happy fews. Pour nous, le monde a changé. Enfin presque. Nous évitons soigneusement de remuer les histoires du passé. Avec nous, la boîte de Pandore restera bien scellée. Boycotter un produit relève du fantasme. Abrutie, assommée, je ne zappe pas MTV qui diffuse à longueur de journée, toute l’année, des clips indécents de jeunes rappeurs US attirés par l’appât du gain. L’image de la femme noire est galvaudée, prostituée. Les dollars de leur succès commerciaux bourrent leurs poches. Nous n’avons plus d’éthique, encore moins d ‘esprit critique. Nous ne bouleversons rien, ni notre image, et encore moins le monde. (112)

C’est donc loin du hip-hop que Flora trouvera son prince. « … Je ne suis pas attirée par les ex-taulards, exception faite pour les hommes d’affaires et les diplomates qui réussissent des levées de fonds illégales plus importantes et mieux protégées que celles des simples dealers de quartier » (63), conclut-elle après une nuit épique en compagnie du « clan des Guerriers Tang » – le Wu Tang Clan, en concert au Zénith de Paris. Une façon de rendre  hommage à « Prince Rakeem, Homme de Fer, Génie, LeChef, Caporal à Femmes, Maître-Tueur et Bras Dorés » sans oublier « Homme de Méthode et Sale Vieux Bâtard ». Mais aussi l’occasion de s’en prendre à l’industrie du hip-hop, dont même les fans sont en perte de virilité. Ainsi Flora finit par avouer au Wu Tang Clan leur préférer Jodeci

Icône urbaine est un roman de génération qui intègre le « mainstream » américain au paysage littéraire français. Pourtant, Lauren Ekué dépasse l’effet-citation pour interroger une génération qui refuse de grandir, prisonnière d’une culture urbaine en déclin : « Tout le monde veut quitter le goudron. … » (150), conclut Flora, et certains le veulent à n’importe quel prix. « Ma platine joue les dernières notes de SpottieOttie-Dopaliscious et ferme la marche sur mon départ en fanfare. » (153) : Flora tire sa révérence au bitume sur un titre du groupe de hip-hop expérimental Outkast, un duo qui a su réinventer les codes d’une culture urbaine moribonde pour retourner aux souterrains de la créativité.

Entre témoignage et enquête

Derrière une apparente frivolité – condition du roman sentimental et de l’exercice de la « chick’ lit' », Icône urbaine a pourtant la vocation d’un roman social. Les nombreuses ruptures de registres transportent l’écriture hors de l’espace épique, vers des lieux du discours qui relèvent de l’idéologie comme de l’éthique, de l’Histoire du monde noir, ou de l’appartenance au groupe social.

Le premier clan évoqué, c’est celui des « jeunes pousses de la Cité » : « Les expatriés économiques et politiques s’entassent et la survie s’organise autour des prestations sociales. Nous sommes les jeunes pousses du goudron, sa visquosité est notre terreau originel » (31). Le roman décrit le paysage urbain des hard-discounters, des taxiphones et des épiceries exotiques, cosmopolite certes, mais dont « les enfants provenaient davantage des pays du tiers-monde que des pays du G8 » (32). Partant, Flora s’interroge sur la réussite de ces silhouettes « endeuillées d’un avenir » et contraintes au périmètre d’une ZEP depuis l’enfance, tandis que les « blédards », « élevés, pieds-nus, au grand air, sous le soleil natal » ont plus de chances de réussite :

A contrario, nous avons surgi de la terre parisienne comme de sauvages plantes étiolées. […] heureusement, nous maîtrisons parfaitement la communication événementielle. Les flammes, les carcasses de voitures calcinées, la tôle brûlée, les pétarades, les alarmes, le bruit des casseroles et des klaxons participent aux réjouissances de cette fête païenne. (33-34)

Dans ses nombreuses digressions qui rappellent l’enquête sociologique, Flora témoigne et livre avec cynisme le portrait des « jeunes pousses » en qui personne ne croit :

A la réflexion, l’intégration par le sport, former un champion qui offrira une nouvelle médaille gold à la France en fredonnant la Marseillaise, le corps revêtu d’un drapeau tricolore, c’est quand même plus louable que prouver sa capacité à hisser intellectuellement cette juvénile et remuante population. Des bras, des jambes, pour les plus chanceux car globalement pour la plupart d’entre nous, nous disposons de très peu de cervelle, une boîte crânienne vide d’encéphale. (73)

Pour conjurer le sort, Flora se fie à ses rêves et rejette tout ce qui la conditionne a priori : « Intrinsèquement, j’aimerais voter à droite sans mauvaise conscience. Vivre dans le confort ouaté d’un appartement haussmanien du seizième et sortir avec un joli blond qui conduit une Audi TT flambant neuve. Vivre d’amour et d’oseille fraîche » (33). Mue par son ambition, Flora fait l’expérience de la solitude comme le prix de l’indépendance : « Sans potes à mes côtés, mon éclosion fut indépendante, marginale, sauvage » (43). Iconoclaste et marginale, elle s’entoure d’une élite noire et mondaine, qui « enchaîne les diplômes » (106), le clan qu’elle s’est choisi. Une façon, pour Lauren Ekué, de célébrer sa France noire à elle, ambitieuse, créative et puissante.

Partant, Flora, qui a gagné les rangs des grands centres, profite de cette autorité nouvelle pour mettre à l’honneur une autre conscience sociale, un autre imaginaire collectif, une autre existence en somme. Dès lors, Icône urbaine va revisiter le traitement d’une série de topoï sur l’Afrique, en s’attachant à déconstruire les figements d’un tragos noir, à la faveur d’une posture orgueilleuse teintée d’idéalité. A ce titre, l’épisode du voyage au Togo va permettre à Flora – et son double, Lauren Ekué – d’édifier sa propre vision de l’Afrique, loin des pièges de l’image médiatique.

Dans la luxueuse villa climatisée de sa famille, loin des Nanas Benz, des motos-taxis et des antennes paraboliques, Flora règne en maîtresse de maison sur le personnel  : « J’ordonne. Je bats des mains. Je fais des caprices. Je m’initie aux joies de l’autorité. J’abuse de mon pouvoir sur la population locale. Je lâche les CFA comme je ne pourrais jamais lâcher les euros. » (78). Ainsi, l’épisode du voyage au Togo cultive un orgueil assumé chez Flora, afro-parisienne parfois un brin exote et surtout optimiste :

Nous sommes bien loin du continent oublié, toujours au bord du marasme, peuplés de jeunes gens faméliques encerclés par les mouches, d’orphelins démembrés victimes des conflits, d’enfants soldats ravagés par le sida ou décimés en nombre par les catastrophes naturelles. Ce tableau d’apocalypse me confirme que l’Enfer est bien sur Terre. Il est ici et il se trouve dans les images des journaux télévisés. Images ou mirages ? […] Je suis conquise par ma terre nourricière. La sève et l’optimisme africain coulent dans mes veines. En France, certains Africains sont traités comme des gueux. Pourtant, parmi eux il y a des avocats, des philosophes et entrepreneurs. … Le cliché du crève-la-faim africain n’existe plus. (81-82)

Pour Flora, l’Afrique tiers-mondiste est avant tout une construction médiatique : « J’expédierais volontiers certaines actrices parader dans une mine avant de moucher le nez à un pauvre orphelin » (104). Dans la foulée, Flora s’en prend aussi à la Françafrique, dans une charge vengeresse contre la France impériale et désormais mythique :

Écornée, la vitrine de la France eldorado. L’ancien envahisseur est un leurre déjà sur le déclin. La jeunesse africaine rêve de Montréal et de New-York : un putain de doigt d’honneur à leur connerie de francophonie. La carrière des jeunes diplômés ne démarre pas dans les rues, à débarrasser la France de ses ordures. Existerait-il plus d’expertise chez une certaine communauté pour chasser les détritus, les odeurs nauséabondes des poubelles occidentales ? (83)

Malgré la conscience de ses privilèges, Flora milite à sa manière pour l’autonomie des peuples africains et accuse la faillite de régimes arbitraires sans qui « nos mains faméliques seraient souvent moins tendues ». L’écriture prend alors une teinte pamphlétaire et s’attaque franchement au président Eyadema comme à l’Élysée, d’autant qu’elle appartient à l’ethnie Mina, victime de persécutions et condamnée à quitter le pays  : « Opinions muselées et sans armes, nous, le petit peuple du Sud Togolais, subissons les affres d’un tyran installé par un coup d’état et maintenu à son siège depuis 1967 … Au sommet de l’Élysée, il lui reste quelques anges gardiens. » (46)

Au-delà d’un ancrage social profond, Icône urbaine fait aussi la part belle aux fictions sur l’Histoire du monde noir, par le recours à la réminiscence, comme chez Bessora (53 cm), Dany Laferrière (Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer?) ou Florent Couao-Zotti (Les fantômes du Brésil). Ainsi, la voix intime de l’autofiction s’entremêle à la parole d’une génération qui a grandi de l’autre côté du périphérique, et dont l’inconscient collectif projette un autre imaginaire – à la manière dont les rêveries de Flora à la plage font refluer le souvenir de l’esclavage : « Seule la plage garde en mémoire le massacre des populations indigènes. A les écouter, les coquillages renferment encore les gémissements de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants enchaînés, pieds et poings liés. La houle renvoie les sanglots salés d’esclaves lynchés, les vagues effacent les turpitudes du passé. » (30)

En visite à Aneho, village à la frontière du Bénin et berceau de la culture vaudoue, Flora renoue avec sa filiation et son héritage « Dans ces terres, je ne m’inscris plus en individu mais en tant que descendance ». Ce pèlerinage suggère une histoire commune à la Côte des Esclaves : celle des Agoudas, « Brésiliens » d’Afrique qui descendent d’esclaves Mahis déportés de Salvador da Bahia au XVIIIè siècle, et dont Flora va rencontrer le patriarche, dit Chachá. Entre animisme, vaudou et mysticisme, Flora entreprend un voyage dans le temps qui en dit long sur les identités plurielles du continent africain:

Un puits, des chèvres au pelage blanc, des traces de peintures aux couleurs éteintes par l’érosion ornent les restes de bâtisses et les tombeaux d’architecture brésilienne. Plus qu’un hameau, ce village détient les clés de l’identité Mina. C’est le berceau, le point d’origine des familles arrivées de l’autre côté de l’Atlantique et de celles qui sont restées sur la terre ferme […] Nous sommes sortis de la même averse sans bâtards ni consanguinité pour fleurir sur cette terre de mystère. (88)

Narcisse noir versus Orphée noir

Finalement, tout s’arrange pour Flora, comme le veut le happy ending, clôture narrative codée du chick lit’ novel. Pourtant, le chapitre clausulaire « Candy Girl » laisse entendre que le conte de fée de Flora s’apparente davantage à un récit initiatique – voire une lutte des classes : « Maintenant, je sais qu’une femme noire doit bosser jusqu’à l’usure pour réaliser les balivernes des contes de fées. Goffman doit rire de mon envie d’écrire. Je suis au bas de l’échelle des stigmatisés. En résumé, femme + noire + parents expatriés = cas social » (147). Flora épouse son patron et devient « Candy Girl », et en appelle à l’autorité d’Irving Goffman, théoricien de la performance identitaire, pour démontrer la valeur purement énonciative des « destinées » individuelles : « Candy Girl. Je suis l’héroïne pur sucre brun de mon destin […] Dorénavant, je vais soigner ma respectabilité comme une ex-cocogirl qui épouse un député UMP » (149).

Ainsi, Flora va délaisser ses parures et, coiffée d’un afro, retourne à l’autorité des anciens : « Ce nouvel ordre dirige un puissant éclairage vers mon land chromosomique, la patrie des sages vieillards. Depuis la toile céleste, entre les décans, ils m’enseignent la patience et la prudence. J’ai le Togo chevillé à l’âme » (151). Il s’agit pour l’héroïne de ne pas perdre le cap, car il est laborieux de se libérer de l’intériorisation du déterminisme social : « Adieu ZUP, ZEP, HLM. Je ne m’enivrerai plus du sulfureux parfum du bitume. […] J’ai réussi à maintenir mon rang dans la cosmogonie familiale. En robe blanche, je porte le deuil de mon passé. … Mais, pour une qui s’envole à bord de la fusée sociale, combien d’entre nous s’écroulent ? » (154) Comment alors concilier les promesses d’une vie bourgeoise avec l’héritage d’une existence humble et solitaire? Pour Flora, la « Blackness » relève d’une condition sociale plus que d’une pigmentation, dans la veine de « Damnés de la Terre » célébrés par Frantz Fanon. Une existence moins frugale mettra-t-elle un terme à l‘attitude de défi de Flora et de ses pairs, dans les générations suivantes?

Je viens d’épouser un Négus. Une vie rose, filigranée d’or, s’offre à moi […] Ma descendance grandira dans l’opulence, une cuillère en argent au fond du gosier. Mes petits bourgeois n’auront rien de commun avec moi, mon passé. Par eux, je constaterai le délitement des revendications de nos pensées. Pas un d’entre eux ne sera militant […] Ils ignoreront que le respect, la confiance en soi dont ils bénéficient dans leur très select arrondissement est davantage le résultat de leur pouvoir d’achat. La richesse est un puissant décolorant. […] Devenue grand-mère, mon sang sera altéré. Mes fils épouseront des blondes, des brunes, des rousses. Pas une noire. Pas assez classe. (155)

Pour Flora, l’heure est à la construction d’un imago sui, d’une image de soi fanonienne, qui demeure opaque pour les autres et sublime pour soi. Il s’agit d’échapper à la pesanteur des déterminismes et d’engager une relation d’amour à soi, à la manière de Lauren Ekué avec Flora d’Almeida, son hétéronyme…

Moi, mon nez s’aplatit lorsque je souris, mes cheveux poussent en boucles plates, alors je recherche encore celle censée me représenter. […] J’espère qu’ils finiront par s’apercevoir un jour, qu’un miroir, renvoie à une femme noire le reflet d’une femme noire, pas une métisse… Toujours très ethnocentriques, les mastodontes des cosmétiques font passer les femmes de l’empire sémite pour des femmes aux types négroïdes. Bien joué ! En effet, les Éthiopiennes sont des Africaines, mais de type sémite […] Leur beauté disséminée aux quatre coins du légendaire empire renferme les mystères des héros bibliques … Tout ce qui est noir n’est donc pas nègre. Entre les légendes, la mélanine, le nomadisme, la géopolitique et notre ignorance, les Picsou de la beauté brouillent les affiches …Je n’envisage pas de rhinoplastie, je vais garder ce petit bout de nez qui me rallie à mon africanité. (127)

https://i1.wp.com/www.tribune2lartiste.com/media/images/lauren12.jpgPour en savoir plus sur Lauren Ekué, cliquez ici

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