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Abdelkébir Khatibi

Abdelkébir Khatibi, Féerie d’un mutant

Mystiques contre informatique

par Ali Chibani

Féerie d’un mutant[1] est le récit d’une quête mystique qui veut retrouver « l’humain » en nous. Med, « migrant surdoué […] célibataire, atomisé » dans la ville de New York, ville de toutes les confusions et des mauvaises métamorphoses, où l’« on se masse à distance » (p. 29), est sélectionné par un groupe mystérieux afin de participer à une expérience technologique dont l’objectif est d’insérer « l’implant de l’ordinateur dans le cerveau » d’êtres humains. Il échappe in extremis au projet dénaturant d’une « société secrète » et de ses expériences « de haut niveau ». Avec Gabriella, il décide de faire le tour du monde pour vivre une autre expérience, toujours aussi mystérieuse, mais vécue comme une mission humanitaire.

Des avatars d’avatars

Le récit d’Abdelkébir Khatibi est donc l’histoire de deux initiations. La première est dite « moderne ». Elle est progressive. Dans l’ouvrage, nous pouvons la qualifier de « futuriste » bien qu’elle commence déjà à entrer dans le champ de notre réalité. Cette expérience s’adresse à un groupe d’initiés élus. Elle revêt ainsi toutes les caractéristiques d’une nouvelle religion qui aurait pour objectif de maîtriser l’homme, non par de nouvelles formes d’interdits ou de prohibitions, mais par la satisfaction virtuelle de tous ses désirs grâce à des gadgets comme des « lunettes magiques, casques, combinaisons transensorielles » (p. 22). Tout est possible dans ce monde à condition qu’il ne devienne pas réel : tout, même s’élever au rang de Créateur : « L’âge de l’Ange est révolu, nous en fabriquons séance tenante. Le robot en miniature que tu connais reçoit un choc du dehors. Il éprouve des émotions, il a des battements de cœur, il pâlit, il rougit à la perfection. » (p. 22). L’identité individuelle est la première à être atteinte par la « religion » aliénante du tout virtuel où l’humain « est encore inouï » (p. 28) :

–          C’est toi ?

–          Oui, c’est toi ! (p. 12)

La confusion est totale. Il n’y a plus d’altérité. Il n’y que mêmeté. Le réel et le virtuel se confondent, se valent et surtout ont la même fonction. L’issue n’est qu’une impasse : « Je suis ton avatar, chuchota [Laura, un génie de l’aventure technique], et toi, tu es le mien. » (p. 22) La confusion identitaire dans le nouveau monde est pourtant annoncée dès les premières pages de l’œuvre. Laura, pour séduire Med, frappe sur la fenêtre avec une main gantée qui n’est pas sans nous faire penser à Nadja d’André Breton. Mais si le gant de l’auteur surréaliste s’inscrit dans une tradition littéraire nervalienne et révèle la duplicité et le mystère identitaires, le gant de ce que l’on peut appeler « la mystique informatique » est une nouvelle main, une troisième dont la possibilité même de s’inscrire dans une forme d’identité propre à elle est neutralisée par les « Créateurs » techniciens qui lui usurpent sa volonté aussi : « elle sortit une main gantée, exactement celle qu’il avait vue collée contre la vitre, et dont il avait parlé sous le nom de “troisième main”, commandée par un ordinateur pour écrire, caresser, fouiller, explorer notre monde naturel, notre corps, notre cerveau même. » (p. 11)

                Le nouveau monde s’inscrit donc dans le virtuel, dans une forme d’onirisme technologique qui laisse les personnages dans une histoire sans références spatio-temporelles fiables et stables : « … une nouvelle ville naît et meurt à chaque instant, elle se transfigure, mettant au monde une nouvelle génération d’hommes, d’oiseaux de compagnie et de plantes rares. » (p. 8). Happé par la mélancolie d’une telle (non-)existence, de l’impossibilité d’être soi et à soi, Med exerce sa volonté pour sortir de la ville de New York : « La suite de l’histoire dit que d’extase en extase expérimentale, il dut changer de cap. En voici quelques péripéties. » (p. 13)

« Le chamanisme fait le tour du monde »

                Med prend une autre trajectoire. Elle est, d’un point de vue historique, régressive et commence suite à sa rencontre avec l’oiseau mythique Phénix qui va agir comme la métaphore annonciatrice de la résurrection de Med et comme l’élément déclencheur de sa quête mystique. Le mythe du phénix s’interrompt brusquement quand l’oiseau est offert par un banquier de Wall-Street à sa grand-mère pour le consommer. Mais à la mort de la femme, il est retrouvé par le médecin légiste dans la position très symbolique de Bouddha. La renaissance de l’oiseau signe la renaissance des religions classiques. Monothéistes ou polythéistes, elles permettent à l’homme de transcender son être pour s’atteindre dans d’autres lieux symboliques. Faut-il voir dans cette renaissance l’orientation du « nom » vers une nouvelle signification ? « Med » fait en effet penser au Club Med, incarnation du Nouveau Monde tel qu’annoncé par Aldous Huxley, mais il peut aussi être le diminutif de Mohamed, prophète des musulmans.

                Dans le récit de ce parcours régressif, Khatibi laisse couler tout son savoir lié aux religions et mystiques du monde afin de permettre à Med de parcourir « le monde en interprétant des signes, des images et des icônes [pour] en faire régulièrement un rapport humaniste, au service de la vie. » (p. 78) Cette mission de décryptage, Med l’enquêteur va la mener aux côtés de son amante Gabriella, féminin de l’archange Gabrièle. Elle débute alors qu’un désastre est annoncé : la fin du monde par la chute du ciel sur une partie de la terre et de la mer, sorte de nouveau déluge. La nouvelle aventure mystique commence en Afrique dans « une ville mise sous hypnose » (p. 44) qui confirme que le continent a survécu au désastre malgré ses souffrances car les hommes sont restés attachés à leurs rites et à leurs croyances qui ne provoquent nulle discorde entre les hommes, ni ne dérange « les plans de la nature » (p. 43) : « Nous [les Africains] faisons un pari sur l’humain, rien que l’humain », lui dit la voix jaillie du silence qui sait que « le chamanisme fait le tour du monde » (p. 46) rendant possible la circulation de l’espérance et l’enrichissement mutuel des cultures. Le voyage se poursuit et mène les deux pèlerins-enquêteurs au Moyen-Orient, à Jérusalem/Al Qods. Là d’une caresse de Med, Gabriella met au monde Adam X. Le nom du « fondateur » de l’humanité est rayé, coupé net par le X – procédé qui nous fait penser au travail de Nabile Farès, grand ami de Khatibi, sur le nom Brandy Fax[1] – annonçant la nécessité et la possibilité d’une autre histoire de l’humanité. Le même message est à lire dans le ton injonctif qui s’adresse à la nature comme cela se produit régulièrement dans le Coran où Dieu ordonne à tous les éléments personnifiés d’agir de manière à être un signe qui convainc l’homme de Sa Puissance :

Terre, réveille-toi ! Et elle se réveilla aux quatre coins de la ville en marche. Les statues se levèrent avec leurs églises, leurs mosquées et leurs synagogues. La prière diluvienne : purifications, ablutions, ruissellements de la foi. Les canaux d’irrigation craquèrent. L’eau bénite arrosait cœurs et âme, préparant le corps aux cultes de l’hospitalité, de la ferveur, de l’incantation. Qui va recevoir l’étoile du matin ? Regarde comme la terre lumineuse s’ouvre à votre étreinte ! (p. 53)

Dans ce passage représentatif de la pensée humaniste de Khatibi, le monde est purifié et le Christ est appelé à être ressuscité par le rythme et la poétique coraniques.

                Med et Gabriella poursuivent leur initiation mystique et œcuméniste. Ils se rendent dans les temples de Todaiji au Japon où ils interrogeront la puissance du silence des maîtres des lieux, cultivateurs de « l’art de l’immortalité » qui est en soi une manière de magnifier l’humain.

                A Paris, les deux voyageurs vont suivre « le chemin du poète ». La religion n’est pas évoquée mais il reste la magie de la poésie qui veut, parce qu’il connaît la vérité de la dérive informatique, s’inscrire dans la continuité-rénovation du Livre en réanimant la parole du poète Jean Sénac et sa foi dans le « Corpoème » : « L’homme ancien meurt, le Livre est terminé. Poètes, cherchez-vous un bréviaire. […] Ne dites pas que le poème est un avatar, mais un corps » (p. 67). En Allemagne, lieu du mur invisible séparant l’Est de l’Ouest, l’enquête initiatique de Med est interrompue par la présence d’un agent spécial. Mais pendant qu’il vérifie ses métamorphoses dans une rue obscure, Med voit apparaître Phénix dont le son de la voix fait exploser un poste de télévision : « Oui, il explosa, éclatant en morceaux dont chacun ressemblait à une couleur irisée de bien d’autres couleurs, un arc-en-ciel tombant dans la vision éblouie de Med. » (p. 81).

La narration a réalisé le miracle promis et cela mérite d’être mis en relief par l’italique. La Bonne Nouvelle annoncée dès l’incipit se vérifie dans l’excipit : « un bébé [est né] dans cet état, dans un rayon d’aube et de miel solaire. » (p. 7). Ce « bébé » a plusieurs visages. C’est d’abord cet arc-en-ciel qui rappelle l’alliance de Dieu avec les hommes, du ciel avec la terre après le Déluge, comme le prouve le vocabulaire animalier qui agit en leitmotiv dans le récit et fait penser à l’Arche de Noé explicitement évoquée par Med quand il est à Paris : « Si j’étais le patriarche, le vénérable Noé, j’aurais placé le cygne à la tête du cortège. » (p. 69) Le miracle, c’est aussi l’être du personnage central sublimé par son expérience initiatique et le « nouveau nouveau monde » qui peut être considéré comme la victoire de l’humanisme sur la folie et la froideur du « progrès » technicien. Mais le « bébé » n’est pas que cela. Il concerne également l’œuvre elle-même, la parole, le sens – la lettre – émergeant de l’énigme du silence : « On dit que c’est le chiffre qui contient la lettre. » (p. 43). C’est enfin l’image de la possibilité d’une humanité enchantée provoquée par la vision d’horreur inspirée par la perversité de l’intelligence humaine : « Est-ce un miracle si l’image narrative invente ses fantômes ? se dit Med, réveillé dès l’aube. Prêt à prendre le premier vol disponible, vers son point de départ onirique d’enchantement. » (p. 81) Le salut de Med se veut une proposition d’alliance entre les hommes et leur intelligence pour la protection de l’humain en ce monde.


[1] Abdelkébir Katibi, Féerie d’un mutant, Paris, Editions du Rocher/Le Serpent à Plumes, 2005.

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