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"Un livre Un jour" aux Etonnants Voyageurs, Alain Mabanckou, Comptes-rendus de lecture, Littérature et Génocides

Michel Le Bris, Alain Mabanckou, L’Afrique qui vient (anthologie)

Florilège pour un auteur in carne

par Célia Sadai

9782842304614FSParue en février 2013 aux éditions Hoëbeke, L’Afrique qui vient, anthologie présentée par Michel Le Bris et Alain Mabanckou, est un ouvrage qui pique la curiosité de ceux qui connaissent le « laboratoire » populaire de la Littérature-Monde. En effet, la parution de l’anthologie déroule deux narrations différentes. D’une part, le florilège présenté par Michel Le Bris et Alain Mabanckou interroge l’écriture de l’histoire littéraire africaine. Les deux préfaciers de l’anthologie ont en effet pris le parti de présenter les « littératures africaines en langues européennes », c’est-à-dire de réunir trois mondes littéraires – francophone, anglophone, lusophone – qui s’ignorent, enfin simplement dans la littérature théorique, car les écrivains, se lisent entre eux et se rencontrent au quotidien. D’autre part, l’anthologie ne paraît pas ex-nihilo et compte en sa genèse, parmi d’autres publications, le manifeste paru en 2007 Pour une littérature-monde, qui avait déclenché des réactions passionnées en affirmant l’impertinence de la « littérature francophone ».

Parmi les écrivains présentés, on retrouve Alaa al-Asani (Egypte), Léonora Miano (Cameroun, vit en France), Mackenzy Orcel (Haïti), Mia Couto (Mozambique), Teju Cole (Etats-Unis, de parents nigérians), Breytenbach Breyten (Afrique du Sud, vit au Sénégal), Abdourahman A. Waberi (Djibouti, vit aux Etats-Unis), Lieve Joris (belge néerlandophone et amoureuse du Congo), Awumey Edem (Togo, vit au Canada)… Un réseau d’écrivains qui en dit long sur l’influence des flux migratoires dans la création contemporaine.

L’heure des bilans

L’année 2010 célèbre le cinquantenaire des Indépendances des nations africaines ; et à l’heure des bilans, d’abondants ouvrages sont parus, consacrés à la fois à l’histoire et à l’enseignement des littératures africaines francophones. Dans ce contexte particulièrement productif, Alain Mabanckou jouit d’une solide réputation d’homme de lettres : écrivain, universitaire, critique, traducteur, préfacier, producteur … il sait jongler habilement entre le monde des idées et le monde du divertissement. Signalons qu’il a fait paraitre une anthologie de la poésie de la Négritude en 2010 : Poésie africaine. Anthologie : six poètes d’Afrique francophone, ainsi qu’un abécédaire en 2011 : Écrivain et oiseau migrateur –  quelques mois seulement avant Le sanglot de l’homme noir (2012).

Un mot enfin sur le duo efficace que forment Alain Mabanckou et Michel Le Bris – séparé cette fois de son acolyte Jean Rouaud. Alain Mabanckou vient de codiriger la version « sud » des Étonnants Voyageurs à Brazzaville, du 13 au 17 février 2013. La longue collaboration des deux hommes de lettres dans le cadre des Étonnants Voyageurs renvoie à la genèse de L’Afrique qui vient et à la fabrique de la « littérature-monde ».

En mai 2007, le manifeste Pour une littérature-monde paraît chez Gallimard à l’initiative des écrivains français Michel Le Bris et Jean Rouaud qui avaient déjà, dès mars 2007, rassemblé à leur cause une tribune d’écrivains francophones dans « Le manifeste des 44 » publié dans le journal Le Monde. L’origine du débat se situe dans l’histoire de la littérature française. Dans les années 1970, Le Bris et Rouaud assistent à la disparition du doublet littéraire « régionaliste » / « parisianiste » à la faveur de la littérature française – tout court. Les deux écrivains voient dans cette première victoire sur les particularismes les prémisses d’un autre débat ; le limes littéraire oppose désormais littérature « francophone » et littérature « française », promettant dès lors l’avènement d’une « littérature-monde » – tout court.

Pour Jean Rouaud, les littératures francophones apportent un supplément de vie – de monde – qu’il est urgent d’insuffler aux lettres françaises : les deux guerres mondiales ayant entrainé la disparition d’une certaine idée de la France d’Ancien Régime, glorieuse et impériale, l’équation est implacable : mort de la France = mort du roman : « … plus de héros pesant sur le cours des affaires du monde mais des individus réduits à une initiale, à des numéros gravés sur des avant-bras … Quelle libération aussi. Du même coup on se débarrassait d’un patriotisme cocardier débilitant et de ce poison de l’esprit qu’est le nationalisme » (Rouaud 18-20).

Pour Michel Le Bris, il est temps de « [délier] le pacte langue-nation, de sorte que la langue, libérée, devienne l’affaire de tous, en tout lieu. Au-delà, c’est à un renversement de l’Empire du Signe qu’invite l’idée même de littérature-monde » (46). Déclarée « langue morte », la langue française emporte avec elle à la fois le cadavre de la Francophonie et des « fonctionnaires autoproclamés de l’universel » : « … École, université, critique littéraire, édition, des nains, silencieusement, [ont] pris partout le pouvoir, acharnés à réduire la littérature à leur propre mesure » (25). Libérée des « nains juchés sur son épaule, » la littérature-monde peut donc advenir, et va renouer avec le roman d’aventures et le récit de voyage. Directeur de la revue Gulliver, proche de Nicolas Bouvier, Michel Le Bris lance en 1990 la première édition du Festival des Étonnants Voyageurs à Saint-Malo, et dirige en 1992 le manifeste Pour une littérature voyageuse, célébration lyrique de l’ « écrivain-voyageur, » avatar de l’ « écrivain-monde ».

C’est donc naturellement que Michel Le Bris appelle  » … les petits-enfants de Stevenson et de Conrad partout de par le monde, [et] se reconnaissant dans ce « désir-monde », [à s’inscrire] pleinement dans le courant majeur de la littérature mondiale … sans le souci jamais de former un clan, un mouvement, une chapelle … » (28). « L’écrivain-monde », c’est un « petit-fils de Stevenson » qui « ne se prendrait pas pour le nombril du monde … » (Le Bris 30). Ainsi, « l’asservissement au Signe-Roi » ayant tué la littérature, il lui faudra « retrouver le monde » et sauver le récit littéraire de la mort.

D’une part, la valeur de « monde », surcotée, côtoie les concepts vieillis de « brassage des cultures, creuset, multiculturalisme, dialogue, diversité, modernité ». D’autre part, on se demande si les « écrivains-mondes » signataires n’ont pas à leur tour endossé une livrée, celle d’un « médecin de guerre » chargé de « soigner les plaies de la littérature française » (Le Bris 29). Entre métaphores vives et métaphores mortes, Pour une Littérature-Monde est un ouvrage problématique.

Déterritorialiser le monde

De 2007 à 2013, quelles évolutions ? La préface à L’Afrique qui vient, signée Michel Le Bris et Alain Mabanckou, convoque la même allégorie biologique du corps mort – désormais ce n’est plus la littérature française mais le monde qui dépérit, en attente du souffle vital de l’artiste:

Un monde meurt et, avec lui, bien de nos repères – un autre monde naît, dans le tumulte et le chaos, mais avec une formidable énergie, et une nouvelle Afrique, qui entend prendre sa place dans le siècle qui a commencé. Une Afrique qui met à mal nos discours convenus. Une Afrique dont les artistes, les écrivains, les poètes nous dessinent aujourd’hui les contours, et, ce faisant, ils nous parlent aussi de nous-mêmes, et de notre futur. Vingt-six écrivains nous disent ici […] cette Afrique qui vient, surprenante, inquiétante, fascinante: un continent entier se met en marche et, dans le mouvement, s’invente. Parmi eux, des auteurs aujourd’hui de grand renom, mais aussi la nouvelle vague des auteurs africains qui imposent des voix neuves et seront les révélations des années à venir. (L’Afrique qui vient, 7)

Pourtant, le discours est nettement moins lyrique et prescriptif que dans les manifestes Pour une littérature-monde (2007) et Je est un autre (2010). L’Afrique qui vient est une anthologie et les deux préfaciers engagent une écriture érudite et pédagogique mais pas dépassionnée pour autant, et reviennent au pouls du texte littéraire. Les intuitions ont mûri aussi, et les idées qui circulent font clairement écho à la pensée d’Edouard Glissant – l’image forte de « chaos-monde » organise la composition du recueil et supplante le concept usé de « modernité ». Trois axiomes – migration, urbanité, contact – convoquent un flux littéraire en mouvement, où tout circule au hasard de la rencontre : idées, langues, livres, artistes… à l’image du festival des Étonnants Voyageurs, en somme.

Pour résumer cette « création-monde », Michel Le Bris et Alain Mabanckou parlent d’ « afropolitanisme », un paradigme ancien remis au goût du jour, qui convoque à la fois les relations d’échanges et de rencontres, la décentralisation des marchés économiques comme de la pensée, la déterritorialisation de la création… Il s’agit de motiver l’indépendance et le progrès de l’esprit et de l’art, mais aussi d’édifier le contre-mythe du découvreur, désormais confronté à l’Afrique plurielle et ses nouveaux visages – une “Afrique-glèbe”, “un immense champ de labour de la matière et de choses”, en somme un “univers infini” selon les mots d’Achille Mbembe (Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, 2010).

Ainsi, plus qu’une métaphore biologique et moribonde, L’Afrique qui vient motive la métaphore séminale du rhizome, chère à Édouard Glissant – dans les règles de l’art du florilège. A ce titre, la préface de Michel Le Bris et Alain Mabanckou postule une phénoménologie de la rencontre, proposition épistémologique alternative à l’ambitieuse « littérature-monde ». Ici, l’anthologie ne procède pas comme de coutume par sélection de textes édifiants. Les écrivains présentés ont fréquenté le festival des Étonnants Voyageurs : il  s’agit de mettre en contact leurs textes pour que se manifeste, loin des drapeaux et des chapelles,  l’image en germe des littératures d’une Afrique plurielle, étant dans le Monde.

Désormais, les nouveaux grands centres dominants comme Lagos, Kinshasa ou Johannesburg, foisonnent d’artistes “nés de ce chaos-monde et qui le transforment” : on ose le néologisme facile d’« afroptimisme »…

Nés après les Indépendances, ils ont grandi dans le cauchemar des génocides, sous le joug des dictatures, contraints souvent à l’exil. Le génocide de 1994 au Rwanda aura été un tournant: la fin de l’innocence, des paradis perdus, des discours seulement victimaires quand l’Afrique découvre sa capacité à s’autodétruire, comme l’a bien souligné Patrice Nganang dans son Manifeste d’une nouvelle littérature africaine : le nouvel espace romanesque africain n’est plus, sur place, celui du village, de la répétition du discours anticolonialiste, du mythe d’une Afrique à retrouver, de la tradition, mais celui tout à la fois de l’exil et de la ville, monstrueuse, hybride, tentaculaire, où s’expérimentent également, d’une autre manière, métissage et multiculturalisme, où se met en place un univers créole. La ville où s’invente, au-delà du roman, une culture de la rue, slam, hip-hop, rap, par laquelle la jeunesse exprime sa révolte et ses espoirs. (8)

Contrechamp postcolonial

L’anthologie L’Afrique qui vient célèbre un espace littéraire dématérialisé en flux, contact, et germination : un projet poétique dont Michel Le Bris et Alain Mabanckou décrivent pourtant le contrechamp tragique qui entrave son mouvement : à l’œuvre, le conflit des temps de la littérature africaine. D’un côté, les préfaciers décrivent un temps présent et ouvert qui mesure le monde littéraire à l’aune de ses potentialités … Et de l’autre, un temps clos et catastrophique, dont des formes latentes hantent tous les discours pour empêcher la circulation des flux. Deux plans antagonistes du monde qui font résonner le champ sémantique qui imprègne la préface de l’anthologie, entre la morbidité du « chaos-monde » et l’urgence du souffle vital qui permet la rencontre.

Ainsi, Michel Le Bris et Alain Mabanckou dressent le “catalogue d’événements”, une compilation tragique qu’on ne saurait mettre en narration : crise de la région des Grands Lacs, crise militaire en Côte d’Ivoire, campagne Kony 2012, guerre civile au Darfour et sécession du Sud-Soudan, destruction des mausolées au Mali et déjà la liste s’amplifie : prise de Tombouctou, intervention de l’armée française au Mali … Une évidente accélération du temps historique qui entraine la normalisation des violences et donne l’illusion d’un continent maudit, à la dérive.La tension entre une littérature qui se veut aérienne et le poids de l’Histoire matérialisée rejaillit sur la création littéraire d’une part, et sur l’écriture de l’histoire littéraire d’autre part.

On est au cœur des problématiques de l’anthologie – une présentation de textes réunis en fonction d’un ordre. Quel ordre du monde organise les littératures africaines ? Peut-on faire confiance au temps historique ? L’écriture de l’histoire littéraire doit-elle s’inféoder à la mesure de l’événement (tragique) ? Dès lors, comment éviter l’écueil « afropessimiste » de l’écrivain « greffier du passé » qui « n’écrit que par mandat, par délégation » (64) selon Alain Mabanckou dans Pour une littérature-monde.

Ainsi, le roman anticolonial de René Maran, Batouala, a « signé l’acte de naissance d’une “littérature nègre” […] placée sous le signe de la revendication [et] fondamentalement “missionnée” : l’écrivain était le mandataire du peuple noir et, dans ses œuvres, il devait faire le “bilan des valeurs nègres” et non parler de la rose ou du ciel bleu. » (11). Dès lors, comment parler de la littérature de témoignage, genre répandu depuis le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994, dont Scholastique Mukasonga, prix Renaudot 2012, est une des voix dominantes ?

La situation des écritures africaines, à la lisière de la folie, les confronte à l’expérience irréversible de l’absurde. Michel Le Bris et Alain Mabanckou s’interrogent : comment dès lors renouer avec la vie et la rencontre ? Peut-on accepter la mutation et la déterritorialisation d’un discours littéraire que l’on voudrait inconsciemment missionné ?

La préface soulève d’autres enjeux, dont celui pour le moins problématique des voix d’autorité. Pour cela, les deux écrivains jouent de leur érudition et d’un habile effet d’échos qui va à la fois révéler la persistance de la relation postcoloniale, mais aussi la difficulté à mesurer l’histoire littéraire africaine, soumise au conflit des voix d’autorité.

Les préfaciers vont alors exhumer le Discours de La Baule, brillamment rédigé par Erik Orsenna et prononcé par François Mitterrand le 20 juin 1990, lors de la 16ème conférence des chefs d’Etat de France et  d’Afrique dans un contexte de fin de guerre froide : « Je vous parle comme un citoyen du monde à d’autres citoyens du monde : c’est le chemin de la liberté sur lequel vous avancerez en même temps que vous avancerez sur le chemin du développement. On pourrait d’ailleurs inverser la formule : c’est en prenant la route du développement que vous serez engagés sur la route de la démocratie ».

Le discours, teinté d’un idéalisme de gauche, questionne la place des États africains dans les échanges internationaux et soutient que la démocratie, modèle de gouvernance universel, est condition de l’aide internationale des organisations non gouvernementales – tout en rejetant les “relents de l’époque coloniale” comme ceux de la Françafrique, conjuration souterraine. La relation des différents plans de l’Histoire française et africaine pointe la difficulté à construire une narration, dans le concert des voix d’autorité. Ainsi, peu après le Discours de la Baule, la fin de l’Apartheid et la libération de Nelson Mandela en Afrique du Sud (1990) comme la tragédie du génocide au Rwanda (1994) va conduire les intellectuels à remettre en question l’impératif de “développement”, perçu comme un facteur déstabilisant pour la construction des Etats africains. En 2000, Axelle Kabou jette le pavé dans la mare aux idées reçues avec Et si l’Afrique refusait le développement?

Comme dans l’essai d’Alain Mabanckou Le Sanglot de l’homme noir, la préface à l’anthologie montre qu’on ne peut pas écrire l’histoire littéraire sans écrire la grande Histoire. Pourtant, l’enjeu n’est pas simplement narratif, il s’agit plutôt d’identifier ce qui unit ces deux histoires : se manifeste alors la problématique Relation postcoloniale.

Le malaise est palpable puisque cette préface, en 2013, montre comment la littérature coloniale européenne : “littérature militaire, chroniques, récits de voyage des navigateurs, des missionnaires, administrateurs, etc…” (10) a engendré une représentation folklorique, monstrueuse  et sauvage – et surtout fantasmatique – des peuples colonisés, qui persiste aujourd’hui sous des formes souterraines dans la plupart des discours de représentation. Il est urgent de déconstruire une imagerie coloniale poussiéreuse allant du “cannibalisme atavique aux rites les plus obscurs dans une brousse aussi profonde que mystérieuse” (10), afin de forger une réalité qui ne provoque pas chez les Africains la “stupéfaction de ne pas se reconnaître dans ces terres lointaines infestées de moustiques, ravagées par les maladies tropicales, hantées par des bêtes sauvages avec des indigènes aux ventres ballonnées qui vivaient à moitié nus” (10).

S’alignant à la pensée d’Achille Mbembe, Michel Le Bris et Alain Mabanckou constatent une domination de l’Occident sur le langage, la pensée, et “toutes les formes de l’événement humain” mais aussi d’“un monopole sur l’idée même de futur”. Il est donc l’heure de “sortir du tombeau” des études postcoloniales et d’orchestrer une autre mesure du monde où “la création déterritorialisée” bouleverse les échelles de grandeur, à la manière d’“ilôts littéraires” en contact, dans une “littérature-monde” “qui prend en compte le cri de chaque oiseau migrateur”.

“Quand une chèvre est présente, on ne doit pas bêler à sa place”

Une littérature « qui prend en compte le cri de chaque oiseau migrateur », c’est une littérature qui célèbre la renaissance de l’auteur africain que la tradition critique occidentale avait 1. déclaré pour mort-né 2. substitué par une ruse anthropologique au “Nous” collectif, avatar du village, de l’ethnie, du clan ou de la tribu. Ainsi, on peut voir dans le dispositif des métaphores biologiques l’expression d’un retour du corps de l’auteur in carne, et nourri des désirs qu’il impose pour déconstruire le cadavre qu’il a été. La nouvelle génération d’écrivains africains assume un logos qui mêle performance et performativité, pour répondre en quelque sorte au logos de l’image postcoloniale, dans une attitude de défi, car il s’agit de réveiller de nouvelles voix d’autorité.

Depuis la parution du manifeste Pour une littérature-monde en 2007 il est question d’un débat sur la figure de l’écrivain-critique africain, qui inquiète car il gagne une place de plus en plus importante dans domaine des idées (Léonora Miano, Boubacar Boris Diop, Alain Mabanckou…) L’Afrique qui vient se charge de répondre aux polémiques, dans une formule qui laisse entrevoir la plume d’Alain Mabanckou : « La littérature africaine en langues européennes ne s’est réellement affirmée qu’à partir du moment où les auteurs africains ont entrepris de dire eux-mêmes le monde, confirmant au passage le proverbe : “Quand une chèvre est présente, on ne doit pas bêler à sa place” » (10).

Pourtant, cette littérature africaine « en langues européennes » ne brûle-t-elle pas les étapes? L’Afrique qui vient décrit l’ « écrivain-monde » comme celui qui accepte avec pragmatisme de déconstruire les mythes et sacrifier les idoles car, confronté à la modernité, à l’essor des villes et aux migrations, il fait son entrée dans une « nouvelle civilisation ». C’est le propos du roman Gens de la ville du nigérian Cyprian Ekwensi. Après sa parution, la “littérature nigériane ne cessera de dominer les lettres africaines”. Une affirmation qui interroge sur la pertinence à réconcilier les “trois Afriques” littéraires. Est-ce en faveur d’une approche comparatiste ou pour mettre en concurrence leurs évolutions?

Ainsi, les préfaciers reviennent sur les années 1960, quand les anglophones en ont eu fini avec la « tigritude », une formule où Wole Soyinka perçoit la Négritude comme une aliénation intellectuelle. Puis vient la conclusion : “Le monde anglophone avait une longueur d’avance” (sur le monde francophone…) S’agit-il de substituer une suprématie littéraire par une autre?

On salue l’idée de présenter comme des écrivains africains deux écrivains algériens, Yahia Belaskri et Boualem Sansal,  – en gommant subtilement la frontière arbitraire entre Maghreb et Afrique « subsaharienne ». Pourtant, il nous semble que revenir au pouls du texte littéraire, c’est revenir au pouls de la langue : ce qui fait défaut dans l’anthologie. Depuis Pour une littérature-monde, la langue française est tenue pour morte et ici elle n’est convoquée que comme langue de traduction. Quel intérêt présente un monde littéraire mis à plat, qui n’envisage pas les spécificités poétiques de la langue française – ni des autres langues?

La discussion en est à ses prémisses et on retiendra de cette nouvelle entreprise des Étonnants Voyageurs l’approche phénoménologique de la littérature, en contact avec la pensée d’Edouard Glissant. L’Afrique qui vient entend délaisser les lectures du monde vieillies, et l’on constate que le temps manque pour les discours édifiants car même l’histoire littéraire s’est accélérée. Ceux qu’on appelait il y a peu les « Enfants Terribles de la Nouvelle Génération » sont désormais rattrapés par les « écrivains de la Nouvelle vague ».

L’anthologie L’Afrique qui vient a rempli sa mission de transmission des littératures africaines, et engage véritablement le lecteur à remettre en question ses repères méthodologiques et épistémologiques. Pourtant, cet effort de « déconstruction » risque de nuire à long terme à l’élaboration d’une sémiotique des littératures africaines, ce qui pourrait être fort dommageable car il nous semble que favoriser la circulation et l’enseignement de ces littératures est aujourd’hui une priorité.

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