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Mongo Beti, Trop de soleil tue l’amour

« Un journaliste enamouré en danger »

par Cécilia Cudorge, enseignante

Une lecture superficielle de Trop de soleil tue l’amour [1] du camerounais Mongo Beti conduirait à qualifier le texte de roman policier. Certes, c’est à cela  qu’il s’apparente mais il ne faudrait pas s’y méprendre : cette classification nous semble somme toute arbitraire. On pourrait aussi à tort imaginer un roman d’amour avec ce titre prometteur qui associe soleil et amour. Une fois de plus, pas de précipitation, l’association n’annonce rien de glamour puisque les deux mots s’unissent par le verbe « tuer ». Roman policier empreint de passion malheureuse ? Voyons cela de plus près.

La « Malédiction de Zam »

Mongo-BetiZam, diminutif de Zamakwé, occupe un poste de journaliste politique au Cameroun. L’intrigue qui nous est contée se déroule en 1996. Bien que le pays soit désormais une démocratie, il n’en porte que l’appellation. Le pouvoir exercé par le gouvernement s’apparente davantage à une dictature :

Chez nous, à un despotisme sanguinaire venait de succéder une dictature sournoise ; elle hésitait à massacrer les foules, mais surinait les individus isolés dans l’ombre ; elle se flattait d’organiser des élections, mais celles-ci tournaient aussitôt à la farce. (p.78)

Dans ce contexte, il arrive à Zam de curieuses histoires. Tout d’abord, un cambriolage le destitue de sa seule passion : le jazz. Tous ses CD sont dérobés, plongeant notre journaliste dans une grande détresse. Pour lui, la musique est vitale :

C’est vrai, ça ! On ne pète pas les plombs parce que des petits voleurs de poules vous ont soulagé d’une centaine de CD de jazz. Bon sang, c’est pourtant ce qui m’arrive. (p.8)

Mais enfin, que faire ? Dans un pays en proie à la folie, à la décadence, dépourvu d’ordre politique, social ou économique…

Ici, personne n’irait faire un drame d’un cambriolage, jazz ou pas. Dans un autre pays, je ne dis pas. Ca serait l’Helvétie, par exemple, ou le Liechtenstein, ou l’Islande, enfin quoi, l’un de ces pays bénis des dieux, peut-être imaginaires d’ailleurs, où le peuple choisit librement ses dirigeants tandis que les forces de l’ordre protègent le citoyen, la seule monstruosité de l’acte ameuterait les voisins […]. (p.9)

 Pourtant, Zam ne se doute pas que ce vol annonce les prémices d’un complot. S’ensuivent la découverte d’un cadavre dans son appartement, l’explosion de l’immeuble où il trouve refuge, des filatures, un enlèvement de l’ensemble du personnel du journal, y compris lui-même, la disparition de Babète, la prostituée dont il est amoureux… L’alcool, omniprésent des premières aux dernières lignes du roman, semble un refuge à la souffrance du journaliste qui s’en remet à cette seule possibilité, pour oublier, d’utiliser l’ivresse pour atteindre le paradis. Qui souhaite la perte de Zam?

Alors que Zam doit affronter les premiers ennuis d’une longue série, Eddie fait son entrée dans le roman, personnage aussi bien révolté qu’ambigü. Soi-disant avocat, activité qu’il s’est inventée, comme beaucoup d’autres dans le pays, Eddie va sortir Zam de plusieurs impasses. Dans le roman, il incarne la figure de l’exilé, revenu au pays :

Réfugié successivement dans les quartiers trop accueillants de la Goutte-d’Or, Belleville, Ménilmontant, Pigalle, Rochechouart, Mouffetard, notre homme s’était frotté à une population caractéristique de ces lieux dont la fréquentation avait conféré à son expression orale cette exquise perfection qui jurait ici parmi ses putatifs confrères, sans compter les autres milieux. (p.45)

De cet exil, d’autres seront partis vers diverses contrées européennes ou plus loin encore, vers les Amériques, terres d’exportation de leurs ancêtres ; Eddie revint, comme beaucoup d’autres dans les années 90, non sans rencontrer de problèmes identitaires inévitables :

 Les exilés étaient de retour, et c’est bien vrai que rien ne serait plus jamais comme avant. Mais, en attendant, le fleuve impavide des résignations mesquines et des turpitudes furtives continuait de couler, et c’est ce qui désespérait Eddie, trop attaché à son indépendance pour nourrir la moindre ambition politique à vrai dire, mais trop écorché dans sa dignité d’Africain par un long exil au milieu de populations racistes pour laisser courir les choses, et c’était là son drame. (p.79)

L’ambiguïté du personnage résidera en ce qu’il décide de profiter d’un système qu’il juge pourtant sévèrement : « A y voir de plus près, la dictature, c’est pas le pire, à condition de savoir s’en servir » (p.46). S’improvisant détective avec un petit flic minable, Eddie possède les moyens de résoudre l’enquête sur les mystères dont Zam est victime. plutôt que la confier à un commissaire de police…

Une enquête clandestine, la dictature en arrière-plan 

« – Mais alors qu’est-ce qu’on t’a dit ?

Parce que nous, dans notre police, on ne fait jamais d’enquête ; c’est même interdit.

– C’est vrai, monsieur » (p.130)

Cet extrait trahit la dénonciation du régime dictatorial dans le roman. Pourquoi faire confiance à la police puisqu’elle est inefficace et corrompue ?

Pendant des heures, on fit le procès de la police et de la magistrature, aussi corrompues et perverties l’une que l’autre, plus criminelles que les criminels qu’elles étaient chargées de pourchasser et de punir. (p.72)

Le régime dictatorial dans le roman a un statut un peu particulier parce que ce sont les personnages eux-mêmes qui le déplorent et le dénoncent, ou bien encore la voix du narrateur, jamais le dictateur ne fera son entrée en tant que protagoniste. Il s’agit en quelque sorte d’une parodie de dictature sans dictateur : lequel marque le roman par son absence.

Eddie dira que :

[…] selon lui, après la privatisation très controversée des banques, de l’eau, de l’électricité, il restait désormais celle de la police et de l’armée, et même de l’Etat. Alors, du moins, le président, un fameux fainéant, serait enfin assuré de pouvoir se reposer tout le temps, son rêve secret. (p.127)

Le dictateur est décrit comme un homme paresseux qui « peut s’octroyer six grandes semaines de villégiature à l’étranger » (p.11), et n’existe que par ses citations reprises par les personnages. Il n’est pas non plus un homme de pouvoir, et la seule décision qu’il prendra sera le report des élections.

Quel statut conférer à cette figure de président retiré du pouvoir, simplement symbolique et médiatique? Que sait de son pays cet homme qui en est absent ? Qui possède alors le pouvoir? L’existence de groupes indépendants trouble le lecteur : l’opposition elle-même se compose de rhéteurs manipulateurs, qui ne saurait faire concurrence au parti au pouvoir … Des révoltés qui ne font rien peuvent-ils agir ? Le décor est donc posé, un dédale postcolonial.

Il faut parler de « l’homme à la saharienne de bonne coupe, appelé Ebénezer, un prénom comme on n’en fait plus, même chez nous » (p.205 et alii), le symbole même de cette dictature en dérive, le seul homme puissant du roman. Sous ses airs de mafieux se cache un philosophe du dimanche franchement inquiétant et sans scrupule, l’un de ceux qui tiennent les cordes et ont les moyens de convaincre les plus réfractaires :

Tu veux voir ce qu’est vraiment l’être humain, mon cher George ? Accule-le à la famine ; sortant aussitôt du bois, le loup se fait agneau, et le voilà couché à tes pieds. Quand on a la chance de tenir cette chose à la saveur divine qu’est le pouvoir, cette faculté miraculeuse de dompter les foules et les individus, de les plier à ses fantaisies, le laisser s’échapper, ça serait de la folie, quitte à utiliser toutes les ficelles, de la ruse à la guerre civile, et pourquoi pas au génocide (p.210).

Finalement, Zam découvre son malheur, sa faute, et se doit d’obéir à son bourreau. Mais c’est une autre histoire… 

Ce n’est pas parce que l’on a rendu l’âme qu’on est vraiment mort. On entame au contraire un long périple au cours duquel on traverse une forêt ténébreuse pour émerger dans une clairière ensoleillée. (p.250)

 

Une trilogie inachevée

On peut lire, sur la quatrième de couverture : « un roman-feuilleton… », pour décrire le roman de Mongo Beti. Extrait d’une critique d’un journal généraliste, cette définition n’est pas pertinente. Bien que les personnages puissent paraître drôles et légers, l’utilisation de l’ironie certaine, une vraie et profonde gravité se cache entre les lignes, il ne s’agit en aucun cas d’une saga.

Publié en France en 1999, Trop de soleil tue l’amour est le premier volet de ce qui devait être une trilogie. Ce roman est suivi de Branle-bas en noir et blanc publié en France en 2000 ; malheureusement, la trilogie reste inachevée puisque Mongo Beti décède en 2001.

Je viens de découvrir Mongo Beti et je vais vite me pencher sur Branle-bas en noir et blanc puisqu’il devrait présenter la suite des malheurs de Zam. Bien sûr, il manquera l’ultime dénouement, le troisième tome… Saluons néanmoins les qualités d’écriture de l’écrivain qui passa près de cinquante ans à écrire, romans, articles, essais, créateur d’une revue littéraire. Agrégé et professeur de Lettres Classiques, sa maîtrise de la langue poétique est délectable, jouissive ; le vocabulaire riche et parfois inattendu. Du « francongolais » d’Eddie aux envolées lyriques de Zam ou du narrateur, en passant par les références littéraires et musicales, l’écrivain sait où il va.

mongo-beti (1)N’oublions pas le jazz et les recommandations pointues de musiciens, de chansons. Le jazz, première voix pour illustrer les souffrances du peuple noir ? C’est un autre débat.

La sympathie de Zam pour l’avocat est née le jour où le journaliste l’a entendu proclamer, sans rire pour une fois : « Sans le jazz, comment aurais-je pu endurer l’exil ? Excepté la mort, dont je suis exempt d’ailleurs, ce qui peut arriver de pire à l’être humain, c’est l’exil. Il y avait le jazz, Dieu merci » (p.46).

La voix de l’écrivain résonne, celui de l’exilé parti étudier et enseigner en France, revenu au Cameroun trente ans plus tard, inscrivant peut-être dans les paroles d’Eddie ses propres questionnements.

Enfin, suivons son conseil lorsqu’il proclame, à travers les propos de Zam : « Je parle des anciens Grecs. Il faut toujours remonter aux anciens Grecs, si tu veux comprendre » (p.44). Retour aux sources, aux origines, indispensables pour savoir qui l’on est.

[1] Mongo BETI, Trop de soleil tue l’amour, Julliard, 1999, 239 pages.

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