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Jean-Luc Raharimanana, Littérature et Génocides

Jean-Luc Raharimanana, Les cauchemars du gecko

« Un regard sur l’Occident »

par Cécilia Cudorges, enseignante

 

Raharimanana-geckoIl serait vain de vouloir à tout prix classer ce texte au sein d’un genre bien délimité. Il est propre à l’homme de vouloir toujours classer, ranger, donner un sens, un ordre. Pourquoi ne pas avouer que l’on ne peut pas toujours ? Se classer lui-même, selon un ordre qu’il établit comme meilleur, selon une couleur de peau, une richesse, un QI…

Alors, non, Les Cauchemars du gecko (Vents d’Ailleurs, 2011) est une oeuvre inclassable, ou que l’on pourrait rapprocher de plusieurs genres littéraires très différents. On pourrait le rapprocher de l’essai, du manifeste mais également de la poésie dans bon nombre d’extraits.

Le livre est partagé en cinq livrets, eux-mêmes divisés en « chapitres », « articles », « poèmes », c’est au choix de chacun semble-t-il. Quoiqu’il en soit, il s’agit toujours de fragments courts, pas plus de deux pages, qui pourraient paraître sans rapport, mais dont le lien logique est en fait progressif.

Il faut s’attarder sur les thèmes et idées véhiculés par ce livre. En écrivain engagé, Raharimanana défend le peuple Noir auquel il appartient, principalement celui du continent africain, et pose un regard vif et critique sur les sociétés occidentales, dites développées. Le point de vue de l’homme de l’hémisphère Sud sur l’hémisphère Nord. La faille apparaît. Rappelant au passage que le terme « Occident » vient du latin « occidere », soit mourir, tomber, en opposition à l’Orient, du latin « oriri », naître, au regard de tout ce que l’histoire des pays développés nous enseigne, on est en droit de se demander si l’Occident est celui qui meurt, qui tombe, ou bien est-ce celui qui fait mourir ? Bien que chez les Romains, les termes s’appliquaient à la position de l’astre majeur de notre ciel, le sens moderne en est détourné, l’opposition Orient-Occident persiste et vise une partie du monde que l’on voudrait plus évoluée, moderne ou civilisée par rapport à l’autre.

Le mépris du peuple Noir, l’esclavagisme, le colonialisme, l’indépendance, la toute-puissance occidentale, l’influence économique majeure sur les pays du Tiers-Monde, les crimes, les génocides… Autant de dénonciations des violences subies.

L’incipit en est une excellente mise en bouche dans lequel le narrateur vouvoie l’occidental :

Politisons. Politis. Réglons la cité. Réglons l’incapacité de l’homme à n’être pas homme pour l’homme, prédateur… Vous ai-je dit que nous existons ?

Hors de l’imaginaire.

Hors tourisme source d’investissement et moteur du progrès. Hors discours des puissants gouvernants. Tout va bien ici. Circulez. Prenez vos photos. Cliquez vos canons, claquez vos dollars. Frontières de l’imaginaire. Frontières de nos camps. Murs. Camps. Pays. A nous. Pour vous. Et ainsi asseoir les corruptions. Paravent. Carte postale. Nos dirigeants bien caricaturaux pour se parer de tout. Le mal. Son axe. Tropicalisme. Dictature. Et pour les autres venus de si loin leurs continents avancés, on dira : investisseurs, bailleurs de fonds, négociateurs, financiers, clean, so good, staff and promoteurs de la démocratie. Pour nos pays bien trop beaux – sauvages, toujours trop bien exotiques, territoires de vos fantasmes et de vos rêves ( je dis vous, je vous dis vous, dois-je avoir honte de ce vous qui vous gomme vous être unique et qui vous bascule dans une foule censée vous appartenant, je me dis nous, honte de ce nous accusateur et qui vous exclut, qui m’éloigne de vous, me versant parmi d’autres gens censés me ressembler, victimes), nos pays à découvrir encore, explorer, visiter, nos pays ravagés pourtant, l’exploitation barbare – on connaît, feux de brousse, déforestation, pollution, les plastiques en lieu et place des oiseaux, un autre ciel, couleurs cellophane. (p.6)

Cette première page absorbe le lecteur de façon intense sans savoir sur quoi le narrateur va réellement se concentrer par la suite. En réalité, il continuera à traiter de ces sujets tout au long de l’oeuvre, avec pour seul leitmotiv la barbarie, sous toutes ses formes, pour tous les peuples. Quatre « articles » sont notamment consacrés au génocide du Rwanda, prouvant déjà au lecteur que l’écrivain ne condamne pas seulement l’homme blanc mais tout homme capable de tant de cruauté. Dans l’article « Voyez nos fous ! », Raharimanana dresse une liste exorbitante de dictateurs, criminels, ennemis de l’humanité, de tous horizons, « sous la haute surveillance » de Caligula, afin de ne pas oublier qu’ils sont nombreux « à avoir commis l’irréparable ». Le narrateur traite des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis et rit à en mourir… Il rit de l’absurdité de ce monde, de la folie des hommes :

Je riais, homme fou qui pleurait à ventre ouvert, regrettant qu’un Ben Laden décapite ainsi dans le vif de ma lutte et annonce ma mort prochaine – le monde ébranlé se retourne crise guerre tempête et autres déchaînements économiques. (p.83)

En plus de la narration de faits majeurs de l’histoire du monde, d’un peuple, d’un continent, notre narrateur s’amuse à critiquer le mode de vie des Occidentaux. C’est bien le système dans lequel nous vivons qui est visé, pas seulement l’homme blanc. Mondialisation, capitalisme, des systèmes qui rendent l’homme prédateur, en quête de compétitivité constante, laissant de côté les sentiments humains pour acquérir toujours plus, acheter, consommer, devenir lui-même un rouage de ce système :« Le fric fou et sa puissance incommensurable, hommes et femmes d’Occident complices de part leurs propres existences, vivant du système, bon gré, mal gré, simples outils du capitalisme. J’abats mes cartes. Je suis du Sud, pauvre et misérable parce que riche Occident. » (p.82) L’indignation l’emporte dans une charge emphatique:

I’m démocrade mon pote, démocrademan, le monde à mes p.q.r., air cupide, voté, vautré sur mes humeurs boursières. Lehman Brothers and Moody’s baissés baisés, my subprime roule en cradillac. Lente croissance, jactance, nette planète place nette, mon trou vous accueille, sécu ou d’ozone, hausse des cours, je burine libéral… (p.50).

Quel paroxysme, nos vies attachées à ces nombres qui défilent, quand on sait que là-bas, en Afrique, n’importe où : « Dans mon camp, les enfants sont soldats, mes femmes sont à libre viol, et mes pères sous terre n’ont plus foutre rien à forer » (p.44) A forer, oui, parce que la guerre du pétrole résonne dans ces pays pauvres d’une richesse qu’ils ne sont pas capables d’exploiter – à qui l’on ne donne pas l’opportunité d’exploiter ? Bien sûr, le pétrole vaut de l’or, plus que de l’or, alors l’Occident se bat pour. Sous n’importe quelle condition : « […] l’opulence exigent des zones de non-droit, l’opulence ne peut-être sans l’exploitation de l’Autre, sans la création de la pauvreté donc. Le déséquilibre crée le haut, crée le bas, et le monde vit ainsi, balance commerciale comme le nomme-t-on : le poids de l’opulence contre la révolte des pauvres. » (p.55)

A plusieurs reprises, le narrateur ironise sur la nécessité de l’Occident à croire qu’il est un exemple à suivre. Le « Sud » doit s’en inspirer, suivre sa trace – exemplaire ? – devenir l’image même de cet Occident tout-puissant, lissant la diversité du monde et des cultures, ne laissant nulle liberté à chaque peuple de suivre la voie qui lui semble la meilleure… « Je reconstruirai ta terre millénaire à ma manière. Tu chanteras démocratie. Tu scanderas démocratie. Tu réciteras démocratie. Et le monde s’alignera sur ma volonté. » (p.14) et puis, dans le fragment « Tu feras », l’homme du Sud scande :

L’humain à l’image du maître

Que dis-je, sacrilège !

A l’image de sa caricature !

Singeons ! – ô le gros mot ! Singeons ! Singeons !

Signons nos saignées d’une croix bien soignée ! (p.48)

Et puis, j’aimerais parler de « le temps des orages », tellement actuel ! Une nouvelle fois notre société est tournée en dérision par l’attaque cette fois des politiciens et de leur course folle aux élections :

Je reviens à cette guerre qui dure, les mots qui nous tuent, de suffrages et de scrutins, l’Occident présenté comme ultime civilisation, les gouvernants sont paix représentants. Je reviens à cette guerre qui dure, les mots sont mortifères. Je m’embrase d’urnes et de bulletins, de voix contestées et de décomptes sanguinaires, vote d’espérances, décompte de cendres. Le bal commence, je plébiscite carnivore. Rappelle-toi les mots! Candidus, candide, blanc innocence, candidat. Je vote cannibale. (p.32)

Puisque l’on voit dans ce dernier extrait que le narrateur met toujours en avant le sens des mots, leur violence, il est temps de parler du travail d’écriture de Raharimanana. Quelle écriture ! On a pu voir l’intensité des thèmes abordés, variés mais toujours violents, durs, réalistes. Le travail d’écriture traduit également ces impressions. Les mots sont violents et nomment le monde tel qu’il est, tel que les victimes ont perçu leurs bourreaux, tel qu’elles ont souffert. C’est un langage vrai qui nous est proposé ici, qui cherche la prise de conscience, la violence des mots pour celle des gestes.

C’est un régal de lire ce texte lorsqu’on s’arrête aux mots, à la syntaxe. Jeux de mots, inventions ponctuent le livre. On se délecte de cette recette originale, toujours à la recherche du sens le plus profond possible :

Racaille.

Moi racaille ? Tu me lasses. Tu me cailles.

Tes mots sans laisse se barrent et t’échappent.

Tu rugis. Tu te vomis.

Tu te désentrailles. Tu t’empoubelles.

De toi, je m’en passe et point ne t’encaisse.

Je me prélasse, me lasse sur les rocailles

 vois c’est classe…

pas comme tes mots qui glissent

défaillent

brûlent comme paille.

Tu fumes. Tu m’enfumes.

Tu m’encrasses. Tu dérailles.

Ici-bas je signe : Djemaï, Faye, Younes, Souleymane. (p.27)

Voilà un extrait que je qualifierai de poésie engagée. On a envie d’improviser un slam ou un air de rap sur ce texte. Et cela arrive souvent…

Le roman a été adapté au théâtre par Thierry Bédard en 2009

La question du langage est d’ailleurs souvent relevée et mise en parallèle avec le travail de mémoire. Primo Levi écrit : « Notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte : la démolition d’un homme » (Si c’est un homme). La même difficulté est ressentie ici:

Je ne sais pas ami comment je vais raconter tout cela. Je ne sais pas comment tous ces morts vont pouvoir cohabiter dans ma mémoire. J’ai peur qu’ils succombent une seconde fois dans mon être qu’ils ont investi. Et m’emportent. Et me damnent pour l’éternité. Pour avoir vu et n’avoir pas su ou pu retranscrire. (p.34)

Et puis, il faut accepter de se souvenir, accepter de vivre avec ce poids sur son âme à jamais posé :« La question de la mémoire n’est pas de retenir mais de souffrir de l’irréparable » (p.46), mais aussi de pardonner ceux qui ne sont pas capables de dire, de nommer l’innommable : « Le silence ne peut être oubli. L’absence de mots ne peut être éradication de la mémoire. Au contraire, une mémoire trop lourde se dépouille de la langue pour réinterroger le sens, le sens malmené par le présent, le sens tordu, tiré vers l’évènement et les jours, le sens sous les affres de l’actualité »(p.97).

Si les mots sont introuvables face à l’horreur, la barbarie et la souffrance, le narrateur sait encore se moquer de nous quant à l’utilisation que l’on fait des mots ! L’Occident ne sait plus parler, exprimer des intentions, des sentiments… « Ici, en Occident, la mort du verbe est occulté par les slogans, les pubs et toutes ces belles choses de la vie quotidienne. […]On ne nomme plus, on se fond dans une langue déjà faite, qui rassure, flatte, fait passer le temps, fait oublier la mort, masque la déchéance. Exactement ce qu’il faut à beaucoup d’entre nous les damnés, vivre dans l’insouciance, la mort de la pensée et des interrogations perpétuelles »(p.21).

J’ai essayé de parler de cette oeuvre de façon concise mais l’entreprise est délicate tant il y a à dire. Il faut encore ajouter que bien sûr la parole est très critique, le verbe acerbe et douloureux. Néanmoins, il ne faudrait pas entendre ce texte comme une déclaration de guerre à l’Occident, une haine portée envers les Blancs. Il s’agit davantage d’un constat, de faits relatés avec poésie et lyrisme, de l’engagement d’un homme dont la souffrance de son peuple coule dans les veines. On a déjà dit que la critique ne vise pas seulement l’Occident mais cite des dictateurs de toutes nationalités. Toute discrimination est dénoncée. Pourtant, l’expression d’une sorte de culpabilité et de honte – souvent ressentie par les victimes – se fait entendre lorsque le narrateur proclame :

Comme les putes, je suis responsable de mon malheur, femmes violées, je ris, n’en tenez pas compte, c’est juste pour l’exhiber mon sourire banania et la dent que j’ai contre personne, les races n’existent pas, nous sommes tous les mêmes êtres humains, mêmes droits, mêmes prérogatives, mêmes victimes, mêmes bourreaux… Je suis comme vous. (p.87)

Et puis finalement, le narrateur parvient à tutoyer l’Occident :

Maintenant, je te dis tu,

tu es libre, vous,

la victime s’est muée en bourreau.

Maintenant tu es libre, vous,

Le Nègre a massacré le Nègre. (p.108)

Le constat est criant, douloureux, alarmant. Raharimanana a surmonté le langage insensé, trouvé les mots justes afin d’ouvrir son coeur qui saigne à jamais. Un témoignage émouvant, révoltant, inquiétant sur ce que l’homme a été capable de faire à l’homme. Toujours dans l’espoir de ne pas reproduire nos erreurs, cette lecture nous amène à réfléchir sur l’essence de la vie, l’indispensable, la culture de l’Autre, celui qui est si différent…

 Merci à Liss Kihindou, collègue et amie, qui m’a conseillé cette lecture

Pour en lire encore plus…

La critique de « Liss dans la vallée des livres » ici

La critique de « Gangoueus » ici

Raharimanana est né en 1967 à Tananarive. Les Cauchemars du gecko est paru en 2011 chez Vents d’Ailleurs. Pour en savoir plus sur son oeuvre, nous vous renvoyons à notre dossier consacré à 3 oeuvres de Raharimanana.

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