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Musique et spectacle vivant

« Exhibitions. L’invention du Sauvage » au Musée du Quai Branly

Une exposition du musée du Quai Branly,

du 29 novembre 2011 au 3 juin 2012

par Virginie Brinker

https://i1.wp.com/bouquetafricatv.com/wp-content/uploads/2012/10/Affiche-expo.jpg

 

Le 6 février dernier, Exhibitions, L’Invention du sauvage[1] recevait le prix de la meilleure exposition 2011 aux Globes de Cristal Art et Culture.

L’exhibition du « sauvage », au cœur de cette exposition, est un genre qui se démocratise au début du XIXe siècle, mêlant monstruosité et exotisme[2], odieux mélange tout entier contenu dans le tableau de Paul Friedrich Meyerheim, Dans la ménagerie, mettant en scène un homme noir grimaçant et un crocodile sur une scène de théâtre, qui n’est pas sans rappeler lesfreaks shows mêlant animaux, acrobates, « sauvages » et « monstres » humains, qui ont fait la fortune de l’Américain Phinéas Taylor Barnum notamment. Derrière le terme « exhibition » se trouvent ainsi sordidement mêlés les sèmes du spectacle, du désir et de la domination du vaincu, qui font la fortune de ces mises en scène.

L’exposition du Quai Branly montre en effet la genèse de cette véritable industrie du spectacle exotique, née au XVIe siècle dans les cours royales européennes marquées par le début des Grandes Découvertes et des conquêtes coloniales, la façon dont elle prend ensuite appui sur des démonstrations scientifiques douteuses et façonne l’imagerie populaire jusqu’au milieu du XXe siècle en Europe, en Amérique et au Japon, à travers ses prolongements que sont les expositions coloniales et les zoos humains. Le regard ethnocentrique que l’Occident porte sur l’Autre en est l’enjeu majeur.

Aux détours des sinueux couloirs de l’exposition, deux figures semblent ainsi se répondre pour mieux traduire ce glissement : celle du bon sauvage, Omai, ramené par Cook de Polynésie en 1774 et présenté notamment dans le tableau de William Perry, Sir Joseph Banks et le Dr Solander,vêtu d’une toge romaine, en signe de civilisation, même si en tant qu’homme du Pacifique, c’est aussi son harmonie avec la nature qui est célébrée ; et celle de la Vénus hottentote, Saartjie Baartman[3] dont le corps-martyr, objet de passion et d’étude pour la science, a été exhibé à Paris entre 1810 et 1815.

Le parcours de l’exposition correspond d’ailleurs à une véritable forme-sens, présentant à la fois les acteurs du spectacle et l’envers du décor, dans une scénographie qui rappelle l’univers théâtral et suggère à quel point le spectacle et le spectaculaire ont pu fonctionner comme de véritables outils de propagande coloniale. L’exposition est ainsi découpée en actes et en scènes, avec une scène principale et ses coulisses, coulisses permettant de fournir les explications nécessaires, notamment historiques.

L’une des difficultés de cette scénographie était de ne pas faire des visiteurs des voyeurs. L’un des travaux des historiens a donc consisté à retrouver le nom des personnes portraiturées – dans un processus de ré-humanisation – telles la femme à barbe[4] de la première salle, Brigida del Rio. De même, les commissaires de l’exposition (Lilian ThuramPascal Blanchard etNanette Jacomijn Snoep) ont finalement décidé de ne pas exposer le moulage de la Vénus hottentote, dont la dépouille a été rendue à son pays, l’Afrique du Sud. Surtout, il s’agit de faire quitter aux visiteurs une posture uniquement morale pour entrer dans le champ de l’analyse et de l’histoire en lui faisant comprendre comment ces exhibitions ethniques ont popularisé le racisme en Occident entre 1850 et 1900 et ont notamment participé indirectement à l’enracinement de l’idée coloniale entre 1880 et 1910 et à la justification de sa « mission civilisatrice ». La mise en abyme du regard sur l’autre est permanente, qu’il s’agisse des miroirs de forains déformants qui jalonnent le parcours et nous questionnent sur la subjectivité du point de vue et la manipulation du regard, ou bien de l’installation-vidéo finale de Vincent Elka, intitulée « Qui est votre sauvage ? », nous renvoyant aux discriminations et préjugés qui sévissent aujourd’hui dans la société contemporaine (Roms, homosexuels….), et ne manque pas de susciter le malaise.

L’exposition est visible jusqu’au 3 juin 2012 au Musée du Quai Branly.

https://i2.wp.com/f.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/76/files/2011/11/Zoos-1.jpgPour aller plus avant sur la question des zoos humains, Zoos humains et exhibitions coloniales vient d’être réédité chez La Découverte. Dirigé par Pascal Blanchard, Sandrine Lemaire, Gilles Boëtsch, Nicolas Bancel et Eric Deroo, présente les travaux d’un équipe internationale de 70 chercheurs  affiliés au groupe de recherche de l’ACHAC (Association pour la Connaissance de l’Histoire Africaine Contemporaine).

[1] http://www.quaibranly.fr/fr/programmation/expositions/a-l-affiche/exhibitions.html.

[2] Sur la notion d’exotisme, voir le dossier n° 32 sur notre blog et notamment le compte-rendu des analyses de Tzvetan Todorov sur le sujet : http://la-plume-francophone.over-blog.com/article-22577253.html.

[3] Voir l’article de Célia Sadai sur notre blog consacré au film d’Abdellatif Kéchiche, Vénus noirehttp://la-plume-francophone.over-blog.com/article-venus-noire-de-abdellatif-kechiche-61902647.html.

[4] Tableau de Juan Sanchez Cotan (1560-1627).

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