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Lyonel Trouillot

Lyonel Trouillot, La belle amour humaine

« La vie comme un tableau que l’on ne cesse de peindre »

par Victoria Famin

 

Paru chez Actes Sud en août 2011 et sélectionné pour le prix Goncourt 2011, La belle amour humaine est le dernier roman de Lyonel Trouillot. Ce texte confirme la position de cet écrivain haïtien, qui habite à Port-au-Prince et qui revendique un lien profond entre le travail artisanal et précieux de l’écriture et le contact intime et immédiat avec la réalité de son pays. Lors de la rencontre du 19 octobre 2011, organisée par New-York University (NYU) Paris, l’auteur expliquait que dans sa vision de la littérature, « chacun écrit avec ce qui le travaille », il ajoutait : « je crois être habité par le regard sur le réel, le réel haïtien[1] ». Ce dernier roman est imprégné, en effet, de la vie en Haïti décryptée par un observateur haïtien, ce qui permet d’échapper aux visions misérabilistes qui ne verraient que l’éternelle et fascinante pauvreté du pays. Lyonel Trouillot nous propose une société qui se pense elle-même, faisant preuve d’une lucidité parfois acide.

La structure du roman rend possible le déploiement d’une pensée sur Haïti et sur le rapport de ce pays au monde : Thomas, un chauffeur haïtien, conduit Anaïse, une jeune fille occidentale, jusqu’au petit village côtier d’Anse-à-Fôleur. Pendant ce long voyage en voiture, la parole du guide présente un tableau complexe et merveilleux de la vie en Haïti et au village, comme un discours initiatique adressé à la jeune fille en quête d’une réponse au mystère entourant sa famille.

Un roman multiple

Bien que conçu comme une unité, La belle amour humaine combine plusieurs sujets que le lecteur découvre au fil des pages. En effet, le long monologue de Thomas dévoile dans un mouvement constant, les différents fils qui constituent la trame du roman.

Le premier élément qui ressort dans le texte est l’intrigue qui marque non seulement l’histoire du village d’Anse-à-Fôleur mais aussi la mémoire familiale d’Anaïse, sa jeune passagère. Les deux protagonistes de cette histoire principale qui parcourt le roman sont deux personnages jumeaux : l’homme d’affaires Robert Montès, grand-père d’Anaïse, et le colonel Pierre André Pierre. Ces deux personnages incarnent dans le discours de Thomas la puissance du mal, le désir de violence et le mépris d’autrui. Pourtant, c’est justement le mystère autour de leur vie et de leur mort qui capte l’attention du lecteur et qui pose le décor d’un roman policier :

Les deux maisons, identiques en tous points, et leurs propriétaires, le colonel à la retraite Pierre André Pierre et l’homme d’affaires Robert Montès, deux conquérants des temps modernes, avaient brûlé, sans bruit, sans compte, sans attirer un seul regard, à ras le sol, dans une parfaite égalité de catastrophe, et ne constituaient plus que deux petits tas de cendres jumelles dont le volume diminuait au fil des heures, le vent prenant sur lui de les disperser dans la mer[2].

Ces événements qui marquent la fin abrupte de la présence de ce couple obscur dans le village avaient donné lieu à une enquête menée par « le petit monsieur venu de la capitale[3] ». Ce dernier n’avait pas réussi à éclaircir le mystère car il avait eu du mal à accéder au cœur de la vie d’Anse-à-Fôleur, situation qui suggère la problématique de l’opposition entre le centre et les périphéries. Pourtant, l’intrigue policière refait surface avec l’arrivée d’Anaïse qui voudrait, elle aussi, résoudre l’affaire :

Toi, tu viens pour trouver une histoire à ton père. Quelque chose qui le garde en vie. Percer le mystère de la disparition de ton grand-père. Comprendre le choix de ta grand-mère de diriger une brocante spécialisée dans les collections roses jusqu’à son décès[4].

Cette fois-ci, l’enquête réunit non seulement la volonté de trouver une explication à la fin étrange des deux maisons et de leurs occupants, mais également le désir de reconstruire une histoire familiale. Le lien qui unit Anaïse au village lui permettra d’accéder à l’essence d’une communauté très solide et solidaire.

Le roman ne se construit pas uniquement autour du mystère des maisons jumelles. La parole cédée à Thomas pendant plus de la moitié du texte permet de présenter un portrait humoristique des touristes qui visitent Haïti ainsi que de certains personnages représentant des phénomènes de la société haïtienne et des sociétés du monde. Dans son envie de distraire la passagère, le guide retrace ses expériences avec les visiteurs qu’il a pu rencontrer et si son regard peut paraître souvent très acide, l’humour y tient une place essentielle :

Mes clients, quand ils dansent, c’est des poupées tueuses. Ça frappe ses voisins de piste sans  s’en rendre compte. Ça « s’exprime », et c’est l’essentiel. Peu importe qu’il existe entre la  musique et leurs mouvements la distance qui sépare les pôles[5].

L’image caricaturale du touriste en quête d’exotisme laisse imaginer le sourire de l’interlocutrice du guide, mais elle permet également d’introduire une dimension critique dans ce discours. Le roman semble effectivement bâti sur la dichotomie d’un ici haïtien et d’un là-bas européen. Ainsi, lorsque Thomas affirme que « les centres n’aiment pas le lointain, sauf à le conquérir[6] », la relation qu’Haïti entretient avec le reste du monde est soulignée pour dénoncer le rapport de force qui porte préjudice à ce pays caribéen. La portée philosophique du roman est intimement liée à la volonté d’exprimer une critique de la société actuelle. L’auteur définit son ouvrage comme un livre hautement politique et, en ce sens, nombreux sont les éléments qui peuvent être considérés sous cet angle. Le couple formé par Pierre André Pierre et Robert Montès représente deux phénomènes qui ont parasité la société haïtienne : la violence des élites liées au régime duvaliériste et la corruption des bourgeois sans scrupules qui ont pillé leurs concitoyens. Ainsi le personnage du colonel rappelle-t-il la figure d’Albert Pierre dit Ti-Boule, tortionnaire au service de Duvalier :

Pierre André Pierre ne se refusait rien. Sa philosophie était simple : il prenait d’autorité ce   qu’il lui fallait, un corps de femme, le bien des autres, et se débarrassait de ses conquêtes et de ses gains avec la même désinvolture[7].

La violence physique et morale définit le personnage du colonel et si les habitants d’Anse-à-Fôleur semblent impuissants face à son pouvoir despotique, la parole de Thomas résonne comme une critique juste des hommes ayant instauré la logique de la peur dans l’histoire du pays. De la même façon, la présentation de Robert Montès n’est pas moins sévère, malgré la présence silencieuse de sa petite-fille, l’interlocutrice première du guide :

En vieillissant, Robert Montès se bonifiait, et à vingt ans il connaissait toutes les techniques, les approches et les bons dosages qui faisaient la fortune et la tranquillité des spécialistes du chantage[8].

La décision de faire des deux hommes les personnages emblématiques de la violence et de la corruption qui ont nui au peuple haïtien permet d’émettre une critique claire et précise qui rappelle la capacité des Haïtiens de se penser eux-mêmes, sans nul recours à des figures paternalistes venues d’ailleurs. En effet, l’autocritique constitue le geste qui proclame une autonomie émancipée, ce qui se fait, principalement par la parole. Le discours de Thomas, complété par celui d’Anaïse et par la réflexion finale sur la belle amour humaine, constitue la manifestation de cette parole poétique qui assume la tâche de dire Haïti.

La parole avant tout

 

La liberté de la parole est la grande force du texte de Lyonel Trouillot car elle constitue aussi bien sa matière que le  principe de son mouvement. Organisée en trois grands monologues, toute l’intrigue se déploie grâce à cet exercice de langage qui ne cesse de rappeler la tradition orale dans la littérature francophone de la Caraïbe.

Thomas, ce chauffeur de taxi qui prend la parole pendant le voyage vers Anse-à-Fôleur, s’adresse constamment à son interlocutrice qui reste pourtant silencieuse. Dans cette fougue langagière, sa voix met en évidence une liberté qui se traduit par le prolongement presque euphorique de son monologue. Dans les premières pages, il semble agir comme un simple porte-parole des habitants du village, ce qui est mis en relief par le retour anaphorique de la formule « Voilà ce qu’ils te diront ». Les mots trouvent une place privilégiée dans ce roman et la parole de Thomas jaillit de façon hyperbolique même si elle donne lieu à des réflexions métalittéraires qui montrent une volonté de mesure : « Je parle trop. Alors, toi, parle-moi. Je veux bien t’écouter. À cause de ton père. Et aussi, parce que mon oncle, il m’a appris qu’on doit à l’autre un temps d’écoute. Raconte-moi ta ville à toi[9] ». Pourtant, le guide reste le seul locuteur de cette première partie du roman et dans le développement de son monologue la parole prend un élan salvateur qui libère les secrets des villageois et de la société haïtienne. À l’image d’Anaïse, le lecteur semble tomber dans l’enchantement de la parole libérée qui fonctionne alors comme le filet de pêche des habitants d’Anse-à-Fôleur.

Bien que la parole ne soit pas distribuée de façon équilibrée, les monologues de Thomas et d’Anaïse, organisés en fonction du voyage vers le village et du retour à la capitale, constituent une forme de communication qui implique l’écoute. En effet, les constantes adresses à l’interlocuteur silencieux mettent en évidence le besoin de l’autre pour construire son propre discours. Malgré l’existence d’une pensée dichotomique de l’ici et du là-bas, l’image de soi semble donc dépendre de l’image que chacun se forge de l’autre. Ceci explique que le monologue de Thomas ait pour titre « Anaïse » et celui de la jeune fille, « Thomas ».

En ce sens, ces deux monologues présentent une forme particulière de la communication. Si la parole semble s’envoler dans chacune des parties, l’échange devient plus solide car il est marqué par l’ellipse temporelle qui sépare l’arrivée au village et le départ de la jeune fille. Quand ils arrivent enfin au village, Thomas met un terme à son monologue avec une adresse ultime à Anaïse : « Au fait, je ne sais ni qui tu es ni ce que tu veux. Mais j’ai aimé faire la route avec toi. Seulement, au retour, c’est toi qui parleras »[10]. Anaïse accepte cette invitation à la prise de parole, mettant en relief la notion de dialogue : « Dans la voiture, tout le long du voyage, tu as très peu parlé de tes blessures. Comme si tu ne saignais jamais. Cela m’avait un peu agacée, cette peur de l’intime, cet effacement auquel tu t’efforces sans tout à fait le maîtriser[11] ». Les réflexions de la jeune fille sur le discours de Thomas montrent non seulement une communication effective entre eux mais surtout le sens d’une écoute enrichie par le décalage chronologique. Ainsi, au fur et à mesure que le roman avance, la parole acquiert une profondeur croissante, jusque la présentation de la notion de « belle amour humaine ».

Le choix du monologue comme modalité discursive permet également de rester dans le présent de l’énonciation qui cherche la complicité du lecteur. Le flux continu de la parole des deux personnages, légèrement organisé par des blancs typographiques et des sauts de pages, présente l’image d’un texte en construction, dans un présent qui coïncide avec celui de la lecture.

 

La peinture de l’humanité

La notion de la « belle amour humaine » est présentée par Thomas dès les premières pages du roman. Liée au sens de la présence de chacun au monde, elle sillonne les discours des protagonistes et l’image de la vie au village et en Haïti : « Mon oncle a une thèse. C’est une chose très concrète que Solène et moi nous l’aidons à réaliser. Il l’appelle : la belle amour humaine. Selon lui, chacun y tient sa place. Et il ne faut pas demander à quelqu’un d’y occuper la place d’un autre[12] ». Cette notion d’équilibre solidaire, dans lequel chaque personne est irremplaçable, trouve un écho dans le travail des peintres haïtiens dont l’oncle de Thomas est le représentant le plus notoire.

Le discours sur la peinture s’éloigne alors des conceptions exotiques et superficielles de l’art naïf haïtien. Il s’agit ici d’un code qui, tout comme la parole, permettrait d’envisager la liberté dans cette équilibre du monde conçu comme « belle amour humaine ». La peinture constituerait un moyen de représentation de la vie, en même temps qu’elle aurait un pouvoir programmatique qui préfigure l’action sur le réel. Ainsi, et presque comme un élément de prolepse, les références à ce mode d’expression annoncent une autre façon de concevoir la présence au monde de chaque personne :

Le peintre Frantz Jacob, son neveu et Solène, la jeune fille à la beauté sauvage, avaient passé une partie de la nuit à parler de peinture, des forces et des faiblesses des lignes et des couleurs, de leur pouvoir et de leur impuissance à rendre les choses à la fois telles qu’elles sont et telles   qu’elles ne sont pas[13].

Cette première réflexion sur le pouvoir performatif de la peinture cède sa place à la prise de parole comme moyen de déterminer le rôle de chacun dans l’équilibre du monde et la possibilité d’agir sur ce qui le met en péril. Pourtant, les forces et les faiblesses, le pouvoir et l’impuissance de la peinture ne cessent de rappeler la lutte que ces personnages mènent par le biais de l’acte langagier. Les monologues de Thomas et d’Anaïse construisent, à ce propos, un tableau personnel du réel haïtien, imprégné de leurs subjectivités vouées à se rencontrer.

La troisième et dernière partie du roman, intitulée « La belle amour humaine », rappelle cette rencontre entre peinture et écriture, entre image et parole, au travers de la découverte du tableau de Frantz Jacob, de Solène et de Thomas :

Il y a beaucoup de monde dans la toile, beaucoup de vert aussi, et de l’eau. Il y a une multitude de couleurs et de personnages. Dans un sous-bois, un couple fait l’amour. Presque des enfants. Leur nudité est belle. Le jeune homme apparaît ailleurs. Seul. A ses pieds il y a un tas de mondes possibles… […] Elle n’a pas épuisé tous les éléments du tableau. Il reste tant de choses à voir[14].

Ce tableau ultime présente cette conception du monde et de la vie comme une totalité sur laquelle l’homme peut agir, par le biais de l’expression artistique. La peinture et la littérature se présentent alors comme les langages puissants qui pourraient redéfinir la place de chacun dans le monde, comme une sorte de revendication face aux souffrances subies dans l’impuissance. Cette toile qui concentre le passé, le présent et l’avenir de la communauté d’Anse-à-Fôleur, est présentée au lecteur dans son perpétuel changement, ce qui rappelle comme un écho, le présent dans lequel s’écrit et se lit le roman. Ainsi, La belle amour humaine propose au lecteur une nouvelle conception de l’existence au monde, redéfinie par la liberté d’action que donnent la peinture et l’écriture.


[1] Voir à ce sujet l’article de Virginie Brinker et Victoria Famin consacré à la rencontre avec l’auteur au sein de NYU Paris, publié sur La Plume Francophone.

[2] Lyonel Trouillot, La belle amour humaine, Paris, Actes Sud, 2011, p. 61.

[3] Ibid., p. 51.

[4] Ibid., p. 38.

[5] Ibid., p. 117.

[6] Ibid., p. 47.

[7] Ibid., p. 84.

[8] Ibid., p. 72.

[9] Ibid., p. 26.

[10] Ibid., p. 133.

[11] Ibid., p. 137.

[12] Ibid., p. 42.

[13] Ibid., p. 14.

[14]Ibid., p. 168-169.

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