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Gary Victor

Gary Victor, Le sang et la mer

Un roman de formation pour une jeune fille haïtienne

Par Victoria Famin

 En 2010, Gary Victor publie aux éditions Vents d’ailleurs Le sang et la mer, un roman qui enrichit la vaste œuvre de cet écrivain haïtien. Dans cet ouvrage le narrateur autodiégétique est une jeune fille qui prend la parole pour faire le bilan de sa vie dans un moment critique. En effet, Hérodiane, la protagoniste et narratrice, agonise dans une chambrette d’un bidonville de Port-au-Prince, des suites d’un avortement réalisé dans des conditions plus que douteuses. Dans ces instants douloureux qui rapprochent la vie et la mort, le roman adopte la structure d’une longue analepse grâce à laquelle sont exposés les souvenirs de la jeune fille ainsi que les événements qui l’ont conduite à l’agonie.

Le long récit, parfois halluciné, d’Hérodiane, évoque un sujet qui peut surprendre le lecteur : le mythe du prince charmant issu de la tradition européenne des contes qui, sans être actualisé, s’inscrit dans le monde culturel haïtien. Cet élément exogène explique pourtant une grande partie des malheurs de la protagoniste et permet de jeter une nouvelle lumière sur les phénomènes qui bouleversent la vie des Haïtiens. Ainsi, ce topos de la tradition européenne coexiste dans le texte avec des éléments vaudous pour donner de la profondeur à l’histoire de cette jeune fille haïtienne qui ressemble à celle d’autres filles mais qui reste néanmoins unique.

L’irruption surprenante d’un conte de fée

Le récit d’Hérodiane commence loin de Port-au-Prince, dans sa commune natale de Saint-Jean où elle mène une vie tranquille avec sa famille. Pourtant, un événement semble troubler son enfance : suite aux paroles blessantes d’une religieuse raciste qui assure à la jeune fille que la noirceur de sa peau la privera de l’amour de Jésus, une autre bonne sœur bienveillante tente de la rassurer en évoquant maladroitement le mythe du prince charmant :

– Non seulement Jésus te tendra la main mais un jour un beau prince viendra te chercher. Il sera aussi beau que le fils de Dieu et il t’aimera pour ce que tu es.

Mon cœur battit si fort que j’eus mal à la poitrine.

– Beau comme Jésus ! Avec des yeux bleus comme lui ?

– Avec des yeux bleus comme lui ma petite Hérodiane.

Cet échange entre Hérodiane, encore enfant, et sœur Marie-Francine met en évidence le manque d’adaptation d’une religion imposée à la population telle qu’elle avait été importée. En effet, les images vénérées n’ont rien en commun avec la population et ce décalage soulève des inquiétudes et crée des fantasmes concernant les idéaux de beauté et de bonté. Bien que le mythe du prince charmant qui hante l’enfance et l’adolescence d’Hérodiane soit rattaché au monde de la fantaisie, son ancrage dans l’esprit de la jeune fille laisse des marques profondes.

C’est justement cet idéal masculin inculqué par la religieuse qui mène la jeune fille à établir une relation avec Yvan Guéras, un jeune mulâtre issu d’une des familles les plus riches du pays : « Un parfait mulâtre aux traits d’une finesse méditerranéenne, des cheveux d’un noir de jais et des yeux bleus qui contrastaient avec son teint hâlé ». L’attraction qu’Yvan Guéras exerce sur la jeune fille est uniquement physique et étroitement liée au désir de blancheur. Pourtant, il ne s’agit pas d’un cas de lactification tel qu’il est décrit par Frantz Fanon, mais plutôt d’un besoin de reconnaissance de la beauté et de la bonté des Noirs, dignes d’être aimés par Dieu et par ses « semblables » à la peau claire.

Cette figure du prince charmant importée de la tradition européenne des contes populaires permet de mettre en relief l’éternelle obsession de la couleur de peau qui rythme le vécu du peuple haïtien. Ce problème constant de la hiérarchisation des individus en fonction de la blancheur de leur peau oppose dans le roman de Gary Victor les Mulâtres et les Noirs, qui incarnent alors respectivement les classes favorisées et les plus démunies. Ainsi, lorsque Yvan Guéras affirme : « Cette terre est beaucoup plus à nous qu’aux Noirs. Nous leurs avons construit un beau mythe. Qu’ils s’en abreuvent. Qu’ils s’en contentent. », la dichotomie Noir-Mulâtre dépasse le couple d’Yvan et Hérodiane, pour atteindre l’ensemble de la société haïtienne.

Le récit de la protagoniste retrace un parcours de décadence qui commence avec la dissolution de la famille qui pousse les enfants, Hérodiane et son frère aîné Estevèl, à s’installer dans un bidonville de Port-au-Prince. En effet, ils quittent Saint-Jean, lieu idyllique de l’enfance pour s’installer à Paradi, un bidonville qui se moque de ce que la toponymie pourrait suggérer : « Vu d’en bas, Paradi était un chancre, un non-lieu, un cimetière de vivants, une cité dortoir pour parias fuyant la province à la recherche d’un mieux-être devenu illusoire dans cette capitale », et il prend une allure presque monstrueuse :

On aurait dit que la montagne s’était dotée d’une carapace dont la toiture de chaque maison était une écaille. Une carapace bien fragile pour le jour où la terre se mettrait à trembler, où une pluie diluvienne viendrait à rendre le sol incapable de soutenir cette masse monstrueuse

Ce mouvement permet de  montrer comment les conditions de vie d’Hérodiane se dégradent, malgré le mirage de l’amour d’Yvan. Chacun des événements semble confirmer la descente en enfer que la jeune fille doit vivre dans ce roman de formation haïtien.

Le vaudou comme contrepoids salvateur

Si le personnage d’Yvan installe la présence masculine dans la vie d’Hérodiane, le rôle d’Estevèl, le frère aîné de la protagoniste, est aussi central dans la construction de l’intrigue. En effet, même avant le décès des parents, le grand frère se présente comme le protecteur principal de la jeune fille, chargé de veiller sur elle aussi bien à Sant-Jean qu’à Port-au-Prince. Ce personnage est revêtu dans le texte d’une aura magique qui rappelle la présence du vaudou dans la société haïtienne :

Mon frère était différent parce qu’il traînait après lui les odeurs et les rumeurs de la mer de son village. […] Mon père avait des relations complexes avec Estevèl. Il devinait bien que son fils, né dans des circonstances particulières, devait avoir des facultés peu communes, un lwa en tête, comme on dit chez nous, lwa qui le réclamerait sans doute un jour.

Estevèl, bien que très discret, impressionne par sa force intérieure qui serait liée à un lwa, c’est-à-dire un esprit vaudou. Le jeune homme, mystérieux et renfermé, reçoit la protection d’un lwa qui lui permet de veiller sur sa sœur et sur ses propres affaires.

Cet esprit protecteur serait Agwé, le lwa de la mer qui accompagne constamment Estevèl à chaque moment de détresse. Ainsi, Hérodiane surprend à plusieurs reprises la communication surnaturelle d’Estevèl avec Agwé :

Il m’était arrivé deux fois, en revenant de l’école, de trouver fermées la porte et les fenêtres de la case. J’entendais la voix d’Estevèl à l’intérieur, qui chuchotait ainsi qu’il savait le faire quand il était debout face à la mer. Je frappais pour annoncer ma présence mais il n’ouvrait pas. Quand je collai mon oreille à la porte pour tenter de deviner ce qu’il faisait, seul à l’intérieur, j’entendis un clapotis de vagues. La mer, soudainement, s’était installée dans notre demeure.

Malgré l’aspect hallucinatoire de ces expériences, Hérodiane accepte peu à peu la réalité des pouvoirs d’Estevèl et son rapport privilégié avec le lwa de la mer. De cette façon, la figure du frère se construit dans le texte comme un personnage relié définitivement à la mer et dont la mission serait de protéger Hérodiane grâce à cette force bénéfique. En revanche, Yvan renforce son statut de personnage maléfique, associé au sang comme symbole de la destruction. Ainsi, les deux éléments évoqués dans le titre du roman, le sang et la mer, seraient les symboles du mal et du bien, incarnés par les personnages masculins de l’histoire.

La littérature comme voie pour la survie

   Au fur et à mesure que l’héroïne du roman de Gary Victor abandonne l’enfance pour entrer dans le monde impitoyable des adultes, les déceptions s’enchaînent comme un rite douloureux d’initiation. En effet, elle découvre de façon brutale les raisons pour lesquelles la possibilité d’entretenir une relation amoureuse avec son frère Estevèl est impossible, outre le fait qu’elle serait incestueuse. De la même façon, le véritable visage d’Yvan se dévoile à elle pour lui montrer le besoin impérieux de se méfier des hommes. Ses propres déboires sont confirmés par le constat de la situation des femmes et surtout des jeunes filles dans une société corrompue par la misère, la souffrance et l’injustice sociale. Marie-Edith, sa voisine, devient alors un personnage martyr qui incarne la destinée douloureuse des femmes haïtiennes :

En lisant les mots de mon amie, je pleurai non seulement sur son sort, non seulement sur le mien, mais aussi sur celui de toutes ces filles qui voyaient leurs rêves, jour après jour, dériver vers les trottoirs diurnes ou nocturnes, vers les rictus des fonctionnaires corrompus, d’élus postiches, de politiciens parasites, de bourgeois puants, de vieillards pervers, qui pouvaient tout s’acheter avec l’or qu’ils tiraient de la merde. Nous devions souvent monter, nous les femmes, des « pénis de Cocagne » pour seulement espérer avoir droit d’entrer au paradis. Mais la plupart du temps, nous glissions vers les abîmes où la déchéance nous privait même du droit à l’humanité.

L’énumération des figures du pouvoir dans la société montre à quel point la masculinité est associée au pouvoir politique et économique construit sur l’exploitation de l’autre. Face à cette situation d’inégalité, les femmes semblent condamnées à se servir de la sexualité comme seul moyen de progression sociale. Cette image est présentée par le détournement de l’expression « pays de Cocagne » en « pénis de Cocagne », qui met en relief le caractère purement illusoire d’une telle échappatoire.

Dans ce roman de formation, la prise de conscience d’Hérodiane se fait non seulement grâce à son propre vécu mais aussi par le biais de la littérature. En effet, l’héroïne de Gary Victor découvre dans une libraire de Port-au-Prince deux romans de Marie Chauvet : La danse sur le volcan (1957)et Amour, colère et folie (1968). En effet, la littérature haïtienne occupe progressivement la place des mythes européens et fait disparaître celui du prince charmant. En ce sens, l’auteur rend hommage à cette romancière haïtienne qui inspire chez Hérodiane le désir d’écriture.

Face à l’impuissance qu’éprouve la jeune fille, la seule porte de sortie vers une reconstruction personnelle est celle que lui offre l’écriture. Dans un mouvement d’émulation et en même temps poussée par le besoin de dire ce qui lui est arrivé, Hérodiane entreprend l’écriture d’un roman : « Pour commencer, j’écrirai mon histoire. Pour que mon désarroi d’être sur cette terre se cristallise dans des mots et des phrases. Pour exorciser mon mal-être ».

Ainsi le lecteur retrouve-t-il un parcours presque circulaire dans lequel la mise en abyme de l’écriture permet de penser que Le sang et la mer pourrait être le premier roman d’Hérodiane. En ce sens, Gary Victor réussit à créer une fiction qui, tout en abordant des questions sociologiques fortement ancrées dans le vécu des Haïtiens, réfléchit sur les imaginaires et montre la nécessité de penser la littérature du pays dans une continuité fidèle à son histoire culturelle.

Gary Victor est né en 1958 à Port-au-Prince. Il est à la fois écrivain et scénariste pour la télévision, la radio et le cinéma.

Gary Victor, Le sang et la mer, La Roque d’Anthéron, Vents d’Ailleurs, 2010, p. 35.

Ibid., p. 71-72.

Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Éditions du Seuil, 1952.

Gary Victor, Le sang et la mer, op. cit., p. 103.

Ibid., p. 50.

Ibid., p. 56.

Ibid., p. 69.

Ibid., p. 36.

Ibid., p. 154.

Ibid., p. 163.

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