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Chronique/actualité, Kossi Efoui

Io (tragédie) de Kossi Efoui à Lubumbashi

Rencontre autour de Io de Kossi Efoui, avec Pénélope Dechaufour, Jeanne Lacheze et Kossi Efoui 

Fragments collectés et assemblés par Célia SADAI

Io engendra, engendra, engendra…

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Chronique d’un samedi d’été (indien)

Ce matin, 22 octobre 2011, j’ai sacrifié ma grasse-matinée-de-récupération-du-samedi-matin pour me rendre au Grand Palais. Munie d’un pass coupe-file, j’ai fait ma première expérience de la FIAC. Non, la FIAC n’est pas une exposition d’art contemporain mais une foire d’exposants d’art contemporain. Oui, ce sont à peu près les mêmes mots, et pourtant… C’est comme un grand marché où j’ai déambulé avec 2 euros dans la poche. Assez cependant pour boire un expresso et immortaliser cet âne lecteur, grandeur nature, vissé sur un immense promontoire de livres. Tout d’un coup je le veux pour La Plume Francophone… Le voici, donc…

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Pilar Albarracín, Sans Titre (El Asno), 2010, installation : âne naturalisé, livres chinés, structure de bois, dimensions variables (COURTESY GALERIE G.P. & N. VALLOIS, PARIS).

Riche de ma nouvelle acquisition, je me suis rendue à la Cartoucherie de Vincennes, c’est-à-dire exactement à l’opposé du Grand Palais. La Cartoucherie est un lieu qui me dépayse à chaque fois. Tout d’abord il y a le bruit des chevaux de l’école d’équitation, tout à côté. Je passe devant le Théâtre du Soleil où je croise ces jeunes garçons qui ont l’air particulièrement juvénile, dont certains fument des cigarettes au soleil. Le Théâtre d’Ariane Mnouchkine vient en effet d’accueillir sur ses planches trente artistes de l’école des Arts Phare Ponleu Selpak de Battambang (Cambodge), pour la recréation en langue khmère de L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge[1]d’Hélène Cixous.

J’abandonne les jeunes fumeurs et devant l’Epée de bois, je retrouve Kossi Efoui. Même allure XULI Bët au visage de poupée ashanti comme j’en ai vues au musée Théodore Monod de Dakar (devenu Institut Fondamental d’Afrique Noire). L’oreille perforée d’anneaux et ses incontournables Rangers aux pieds (seule la pipe manque) agrémentent un costume qui transcende les saisons, une silhouette qui raconte déjà une autre histoire – dans les marges.

Le projet dramaturgique : Io engendra, engendra, engendra…

Nous sommes plutôt nombreux à avoir répondu présents, pour un samedi de soleil.Pénélope Dechaufour, doctorante à Paris 3-Sorbonne Nouvelle, est venue raconter une aventure théâtrale audacieuse. Elle a grandi à Lubumbashi et a décidé d’y retourner en Février 2011, avec un projet artistique solide : mettre en scène Io, en partenariat avec l’Institut Français de Lubumbashi. Pour cela, elle a fait appel à  la compagnie Mulao, une troupe de comédiens amateurs de Lubumbashi. La création du projet a duré deux mois, et la première représentation a eu lieu le 24 avril 2011 à l’Institut Français de Lubumbashi, Halle de l’étoile.

L’histoire ne s’arrête pas là. Pénélope Dechaufour a invité son amie Jeanne Lacheze à participer au projet. La jeune documentariste a assisté à la création du spectacle et ce samedi elle dévoile les premières images du documentaire en cours de montage. Kossi Efoui est lui aussi un acteur du projet, venu en RDC à l’invite de Dominique Maillochon – directeur de l’Institut Français et producteur du spectacle, qui voit dans la dramaturgie de Kossi Efoui« une écriture très nouvelle pour Lubumbashi, qui avait besoin d’être commentée, de provoquer des choses. ».

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 La compagnie Mulao, avec Pénélope Dechaufour, Fabien Kabeya et Dominique Maillochon. Photo de Jeanne Lacheze reproduite avec son aimable autorisation.

La scénographie imaginée par Pénélope Dechaufour et l’opacité a priori du texte de Kossi Efoui donnent au projet l’ampleur du pari. Au-delà des contraintes matérielles, que l’on imagine, la dramaturge (et metteur(e) en scène) a surtout rencontré des contraintes de temps – une durée de deux mois seulement pour monter un spectacle dont tous les comédiens ont déjà une activité professionnelle qui les retient la journée…

Il a aussi fallu récrire le texte pour composer un spectacle de 50 minutes car à Lubumbashi, on n’a pas l’habitude d’aller au théâtre : « Les spectateurs sortent au bout d’une heure, les gens décrochent. » explique Pénélope Dechaufour. Pour couper les fragments de texte, elle a consulté Kossi Efoui et tous deux ont eu la même intuition : évacuer les citations d’Amadou Kourouma (in Allah n’est pas obligé et Quand on refuse on dit non), sur les enfants soldats (selon l’auteur, ce tissu citationnel n’a qu’une fonction rythmique, musicale, dans la pièce…). Le nouveau texte ainsi récrit offre un nouveau rythme, mais aussi une nouvelle trame diégétique qui s’intéresse davantage à la Grande Royale, cette compagnie théâtrale au nom déjà entendu, qui occupe les deux premiers tableaux de Io à rejouer le Prométhée enchaînéd’Eschyle.

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Kossi Efoui, Pénélope Dechaufour. Photo de Jeanne Lacheze, reproduite avec son aimable autorisation.

La méthode de travail avec l’équipe tient elle aussi du pari. Pénélope Dechaufour a tenu à réunir les comédiens durant 15 jours pour un « travail à la table » dont le but était d’inviter au débat, de « construire ensemble le sens » avant la mise à l’épreuve du plateau. Une direction inédite donc, clef de voûte du documentaire de Jeanne Lacheze. À l’Épée de bois, Kossi Efoui en témoigne : « Pour moi aussi c’était l’occasion de vivre quelque chose d’inhabituel. Il y a une pratique de la relation du travail entre le metteur en scène et les comédiens où le metteur en scène est omniscient – Mettez un mouvement là… Là tout le monde s’est [trouvé] déstabilisé par un espace de parole partagé plus large que d’habitude. » . Ce fut le cas du véritable metteur en scène, partenaire local de Pénélope Dechaufour, et «présence flottante » dépassé par la place faite au dialogue et à l’improvisation. C’est pourtant par/pour ces mêmes choix dramaturgiques que la jeune metteur(e) en scène a fourni la matière d’un documentaire prometteur, porteur d’une charge politique latente.

Pour résumer, je dirais que le projet polymorphe (polyphonique ?) de Pénélope Dechaufourexploite ce qui fait le sel de la dramaturgie de Kossi Efoui : la mise à l’épreuve de l’épique menacé par les puissances performatives de la parole. Le projet, vu dans son ensemble, redouble d’effets dramatiques du fait de la nature métathéâtrale du texte désormais assemblé ; du fait aussi du lieu largement signifiant où le spectacle a été monté (Lubumbashi, Katanga, RDC) ; et enfin grâce à la présence discrète de la documentariste, Jeanne Lacheze.

 

Odette de Lubumbashi – le 3ème tableau

Dans la tragédie de Io, les comédiens de la Grande Royale s’incarnent autrement au 3ème tableau, alors qu’ils cessent d’interpréter les personnages d’Eschyle. Au bord du renoncement, ils assument leur impuissance à jouer Prométhée enchaîné, et substituent peu à peu le spectacle impossible au spectacle manifesté, chacun livrant sa propre histoire ; convoquant dès lors les réalités de l’Afrique contemporaine là où la restitution du mythe a échoué.

 Les lieux de la sc+¿ne s'appellent...

 Io, par la Compagnie Mulao, à la Halle de l’Etoile, Institut Français de Lubumbashi. Photo par Jeanne Lacheze, reproduite avec son aimable autorisation.

Ce qui m’a frappée aujourd’hui, c’est que sans en projeter l’intention, Pénélope Dechaufouret Jeanne Lacheze ont ajouté une dimension à cette composition en abyme. Le documentaire montre les comédiens de Mulao répéter la pièce d’Eschyle dans la répétition de Io. Les instants saisis hors-plateau agissent comme un autre 3ème tableau. Au cours des séances de travail, les comédiens sont venus parler d’eux, mais surtout du Congo, qui comptabilise tristement deux guerres[2] en quinze ans. Pourtant à aucun moment on ne bascule dans une pratique thérapeutique du théâtre. Bien au contraire, la palabre politique s’immisce en creux, et se met au service de la parole théâtrale.

Ainsi, les premières minutes du film montrent une danseuse aérienne qui s’exécute sur un promontoire sableux, un comédien, en fond sonore, dit le texte de Kossi Efoui. Le sens vient à rebours, et le projet polyphonique prends corps harmonieux.  Le monticule de sable où s’exerce la danseuse, c’est une montagne de cobalt. Lubumbashi est en effet la capitale de la province du Katanga, dite « capitale du cuivre ». Les mines katangaises ont attiré des sociétés d’exploitation et d’extraction de tous les coins du monde : d’où la devise de Lubumbashi : Ex imis ad culmina (des profondeurs vers les sommets). Terrain de jeu des géologues, Lubumbashi comme le Katanga est aussi la scène où se rejoue le même scandale écologique depuis des décennies, où les rejets des usines polluent l’air des Katangais. Premières minutes, première parabole politique.

Plus tard, Pénélope Dechaufour pose à l’écran la question qui va être au cœur de son « laboratoire dramaturgique » : comment transmet-on un message ? Dès lors, l’écriture deKossi Efoui est convoquée pour sa charge subversive : c’est l’outil qui va révéler aux comédiens congolais le monde des mots qui est le leur. En 1965, le président Joseph-Désiré Mobutu, « Père de la Nation » a engendré sur un coup d’état un pays qui n’existait pas – Zaïre, et une phénoménologie de la condition zaïroise, la zaïrianisation. Dès lors, le monde a pris les contours d’une construction, fruit de la folie de Mobutu, qui a effacé les repères du monde réel (je souligne par l’italique, le monde d’avant étant colonisé…).

Parmi les comédiens de la Compagnie Mulao, il y a une seule femme, Odette. Pleine de bon sens, Odette a séduit le public de l’Epée de bois aujourd’hui. Petit à petit, elle identifie sous l’œil de Jeanne Lacheze la nature dramatique du monde réel qui l’entoure et comprend de facto la mise en échec du signe dans Io. On y  plante les écriteaux « hôpital », « taxi » ou « police », mais ils sont faux. Le mensonge du théâtre vient convoquer des histoires du quotidien, comme celle du bureau des cartes d’identité. Odette raconte que ce bureau se trouve dans un bâtiment administratif. Pourtant quand on s’y rend, avant de pénétrer ce bureau (qui est peut-être un faux bureau ?), il y a toujours un homme qui vous entraîne et vous propose le même service pour moins cher…

Io engendra, engendra, engendra[3], c’est l’histoire des métamorphoses de Io qui a essaimé depuis Eschyle. C’est une histoire qui ramène le mythe à sa nature protéiforme mais le rejette comme solution existentielle – déjà chez Eschyle, Io se contente de poser la question, comme le rappelle Kossi Efoui,

Mon désir d’écriture est né de Io, un personnage du Prométhée enchaîné d’Eschyle. Il y a un détail qui m’a frappé, il ne se passe rien mais pourtant quelque chose se passe en sa présence. On assiste à la torture de Prométhée et plusieurs personnages viennent commenter la colère de Zeus avec beaucoup de sagesse. Le propos est posé, tout est entendu dans ces incitations à se calmer, à ne pas augmenter la colère de Zeus… Contrairement aux autres personnages, Io entre en scène comme par hasard alors que les autres entrées sont évidentes et liées à cette histoire de Zeus qu’elle-même ignore. D’abord un son, un cri précède son arrivée [elle est poursuivie par un taon], puis elle formule une question « Que se passe-t-il ? Qu’a donc fait cet homme ? », comme s’il y avait quelque chose que nous n’avions pas lu jusque là.[4]


[1] Représentations du 23 novembre 2011 au 4 décembre 2011. Plus d’informations sur http://www.theatre-du-soleil.fr/thsol/index.php

[2] La « première guerre du Congo » a lieu de 1996 à 1997. Laurent-Désiré Kabila renverse la dictature du président zaïrois Mobutu Sese Seko, et proclame la « République Démocratique du Congo ». La « deuxième guerre du Congo » aussi appelée « guerre mondiale africaine » a lieu de 1998 à 2003, et a opposé neuf Etats africains (de la Région des Grands Lacs).

[3] Formule librement inspirée de la pièce Le Corps liquide de Kossi Efouiin  Nouvelles Écritures vol. 2, Lansman, 1998. Création par « Théâtre en Scène » au Gymnase à Roubaix.

[4] Propos tenus par Kossi Efoui le 22 octobre 2011 au Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes.

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