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Aimé Césaire, Enseignants, étudiants, élèves

Aimé Césaire, Une tempête

Faire lire Une Tempête d’Aimé Césaire en classe de 1ère

par Virginie Brinker

 

 

Aime-Cesaire-TempeteUne « adaptation pour un théâtre nègre » de La Tempête de Shakespeare

Aimé Césaire écrit la pièce Une Tempête en 1969 qui se veut une « adaptation pour un théâtre nègre » de celle de Shakespeare.

La Tempête de Shakespeare (1611) :

Le duc de Milan, Prospero, après avoir été trahi par son frère Antonio et chassé du trône, se retrouve exilé avec sa fille Miranda sur une île déserte. Grâce à la magie que lui confèrent ses livres, il maîtrise les éléments naturels et les esprits, notamment Ariel, esprit de l’air qu’il a délivré de l’arbre, dans lequel la sorcière Sycorax, mère de Caliban, l’avait emprisonné pendant 12 ans. La scène s’ouvre sur un naufrage, provoqué par Ariel sous les ordres de Prospero. Il s’agit d’un navire portant le roi de Naples, Alonso, qui rentre de Tunis où il vient de marier sa fille. Se trouvent avec lui son fils Ferdinand, son frère Sébastien, le frère de Prospero, Antonio (devenu après sa trahison duc usurpateur de Milan), Gonzalo (un vieux et fidèle conseiller d’Alonso), Trinculo et Stephano (deux serviteurs bouffons et ivres), ainsi que d’autres seigneurs napolitains. Prospero, à l’initiative du naufrage, va faire subir à tous ces personnages échoués sur l’île une série d’épreuves. Ariel va ainsi déjouer le complot organisé par Antonio et Sébastien contre Alonso, mais aussi épargner la vie de Gonzalo (dont on apprend qu’il a offert à Prospero et Miranda des vêtements et des vivres lors de leur exil). Le complot ourdi par Caliban, Trinculo et Stephano contre Prospero n’aboutira pas non plus. L’objectif de Prospero est de récupérer le pouvoir en réconciliant tout le monde autour d’intérêts communs : le mariage de Ferdinand (fils d’Alonso) et de sa propre fille Miranda. C’est chose faite à la fin de la pièce, où il pardonne à son frère, libère Ariel et Caliban et renonce à la magie pour retrouver son duché.

Dans Une Tempête, le prologue du « meneur de jeu » correspond à une mise en abyme (théâtre dans le théâtre) pour mieux souligner la filiation avec Shakespeare : il s’agit de rejouer une pièce qui existe déjà, mais sous un autre angle, celui de la négritude. Prospero sera donc le colonisateur et Caliban l’esclave révolté. C’est autour de leur duel que s’organise la pièce, notamment lors de passages très importants qui sont des ajouts de Césaire : leur dialogue polémique sur la colonisation[1], leur altercation en pleine idylle de Ferdinand et Miranda (Acte III, scène 1), ainsi que la fin de la pièce où ils restent seuls sur l’île à se livrer un combat éternel. Ce qui importe pour Césaire, c’est donc le conflit entre « races » et entre classes sociales, alors que pour Shakespeare, l’intrigue centrale est politique (comment Prospero va-t-il parvenir à récupérer le duché de Milan ?). Notons d’ailleurs que chez Césaire, Prospero renonce à retrouver son duché pour régler ses comptes avec Caliban.

Il y a deux autres ajouts importants : la spécification de la « race » des esclaves. Ariel est « mulâtre », c’est-à-dire métis, alors qu’il est un « esprit de l’air », un être féérique chez Shakespeare. Caliban est, quant à lui, un esclave « nègre ». Il en est de même dans l’Acte III scène 3. Alors que le mariage de Ferdinand et Miranda se prépare, et que tous les dieux (Iris, Cérès, Junon) sont convoqués, Césaire fait s’inviter à la fête « Eshu : dieu-diable nègre » dont le but est de perturber la fête par ses provocations grossières. C’est une manière d’imposer encore une fois la rébellion, la révolte, comme thème fondamental de la pièce. Le véritable enjeu de l’œuvre est donc la liberté des esclaves, comme l’atteste le leitmotiv qui sera aussi le dernier mot de la pièce : « La liberté ohé, la liberté », prononcé par Caliban. Enfin, chez Césaire, Ariel et Caliban, qui ont la même condition d’esclave sont bien plus proches, même si leurs méthodes diffèrent : « nous sommes frères, frères dans la souffrance et dans l’esclavage, frères aussi dans l’espérance » ; leur long dialogue à l’Acte II scène 1 (p.35-38) est donc aussi un ajout de Césaire.

Un apologue et des personnages allégoriques

Prospero est le colonisateur autoritaire. Il emploie souvent des impératifs : « Dépêche-toi », « Occupe-toi de lui », des verbes de volonté : « je veux », « j’exige », « il faut », et les didascalies qui lui sont le plus souvent associées sont : « hurlant », « criant ». Il se sent supérieur jusqu’à considérer Caliban comme un sous-homme, d’où son langage péjoratif et injurieux : « monstre », « pauvre sot », « bête brute », « vilain singe ». Il est tyrannique et incarne le droit du plus fort : « C’est à cela que se mesure la puissance. Je suis la Puissance », « Je suis le plus fort et à chaque fois le plus fort ».

Caliban incarne quant à lui l’esclave révolté, il veut sa liberté à tout prix et est donc prêt à employer la violence : il menace plusieurs fois Prospero de mort. Il emploie essentiellement le registre polémique, le langage familier et les grossièretés. Il est fier et refuse l’humiliation : il préfère mourir que subir l’injustice (p.38). Il est le porte-parole d’une négritude radicale et sans compromis.

Ariel, enfin, est un esclave calme, obéissant, qui, contrairement à Caliban, mise tout sur le dialogue. Il n’est pas violent, mais cela ne veut pas dire qu’il se laisse faire : « C’est du despotisme » dit-il à Prospero (Acte II scène 2). Il veut faire changer Prospero et pense que sa liberté sera une conséquence. Il passe pour un lâche auprès de Caliban, peut-être parce qu’il est « mulâtre » et bénéficie donc d’un traitement de faveur, mais en fait, il est le seul à obtenir sa liberté. C’est un personnage complexe, car si l’on considère qu’Une Tempête est un apologue et plus exactement du théâtre à thèse (sous-genre), quel message exact cherche à faire passer Césaire ? On a l’impression qu’il privilégie celui de Caliban, mais celui d’Ariel semble plus efficace…

 

Des esclaves noirs et des leaders américains

Le projet initial de Césaire était que la pièce se passe aux Etats-Unis et il en reste des traces comme les allusions à Malcolm X. Caliban prend en effet le nom de X dans son dialogue avec Prospero, il a recours à la violence et parfois même à des remarques extrêmistes, racistes : « me débarrasser de toi, te vomir […] ta blanche toxine » (p.87).

Ariel quant à lui incarne Martin Luther King en refusant la violence. Ses répliques font écho au discours « I had a dream », il est plus idéaliste et optimiste. On peut aussi étudier les indices qui permettent de « transporter » l’intrigue aux USA tels l’allusion aux « ghettos », l’expression en anglais « Freedom now »…

Une Tempête est donc une œuvre originale qui brasse plusieurs objets d’étude en classe de 1ère tels la réécriture et l’apologue. La pièce de Césaire permet également de cerner les racines du courant littéraire de la négritude, initié par un groupe d’intellectuels afro-américains de Harlem en 1920 appelé « négro-renaissance », et d’en comprendre les enjeux. Il s’agit, pour les écrivains noirs (du monde entier), de prendre la parole afin de revendiquer le respect de leur différence et de se différencier de la culture blanche. En effet, éprouver le besoin de proclamer qui l’on est suppose que l’on ne se sente pas reconnu. C’est ainsi, que les écrivains de la négritude vont avoir pour thèmes principaux l’esclavage et la colonisation.

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