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Boualem Sansal, Guerre d'Algérie

Boualem Sansal, Le village de l’Allemand

Héritage et altérité dans Le village de l’Allemand

par Sandrine Meslet

 

Elle dit qu’il y a des parallèles dangereux

qui  pourraient me valoir des ennuis.

Je m’en fiche, ce que j’avais à dire,

je l’ai dit, point, et je signe :

                                                                                              Malrich Schiller

Paru en 2008, Le village de l’Allemand[1] est le dernier roman de l’écrivain algérien Boualem Sansal. Il apparaît dans l’œuvre de l’auteur comme le plus abouti et le plus riche de ses romans. La puissance de ce dernier livre naît du parallèle que l’auteur construit entre le nazisme et l’islamisme. Encore une fois l’auteur bouscule et dérange, évoquant avec lucidité les liens profonds qu’entretiennent entre eux les génocides de notre histoire.

Le récit fait alterner, sous la forme de deux journaux intimes, les voix de deux frères ; Malrich, le plus jeune, se retrouve à la mort de Rachel, son frère aîné, en possession du journal intime de ce dernier. Rachel y relate les derniers mois de son existence et sa propre descente aux enfers dans les secrets du passé familial. Une question, et même un défi, est alors lancée au jeune Malrich, se montrera-t-il plus à même de déterrer le passé et de survivre à ce terrible secret ? Le romancier choisit de questionner l’Homme et de mettre en jeu son habileté à relever les défis que la vie lui inflige.

Les frères Schiller, Rachel et Malrich, se penchent ainsi sur le berceau plein de contradictions de leur propre famille, mais aussi plus largement sur l’étrange destin des hommes. Tour à tour despote, barbare et résistant, l’identité du père côtoie les contradictions de l’âme humaine. Les frères Schiller se présentent comme les deux moitiés d’une seule et même âme qui se débat pour gagner sa légitimité remise en cause par les mensonges du père. Endosse-t-on le crime de son père ? Comment procéder pour ne pas s’en rendre complice ? Comment assumer la honte ? L’un choisit de s’approcher si près du crime de son père qu’il en fait presque le sien, il finit par prendre à son compte un crime qui n’est pas le sien. Le second le parcourt à travers l’expérience de son frère, au lieu d’étouffer sous son poids, il préfère dévoiler la vérité en choisissant de ne pas l’assumer seul.

Tour à tour maître et jouet du destin, le romancier laisse au personnage l’espace du questionnement mais aussi l’étoffe du renoncement pour agir et trouver sa voie.

Le silence d’un père, enquête et conclusions

            Une véritable enquête policière, qui ménage un certain suspense, voit ainsi le jour dans le roman. En effet, si nous savons, et ce dès le début, que Rachel s’est suicidé, les circonstances de son suicide apparaissent bien mystérieuses au lecteur. L’enquête que va mener Malrich, en parallèle de sa lecture du journal de Rachel, va permettre au lecteur de mieux comprendre son geste. Les voiles se lèvent les uns après les autres et font place à l’insoutenable vérité au centre de laquelle s’organise le récit : la révélation de l’identité tortionnaire du père, ancien ingénieur nazi, qui entraîne Rachel de Paris au village de l’Allemand, d’Istambul au Caire, jusqu’à Auschwitz où ce dernier cherche à comprendre l’inexplicable. L’intégrité de Rachel est directement remise en cause par cette révélation, la monstruosité serait-elle héréditaire ? « Me voilà face à cette question vieille comme le monde : Sommes-nous comptables des crimes de nos pères et de nos enfants[2]. »  L’existence toute entière de Rachel tourne désormais autour de cette nouvelle réalité, l’obsession ravage les certitudes d’un homme serein. Là où Klaus Eichmann, malgré les lettres que lui avait adressées Günter Anders et dans lesquelles il l’enjoignait à mettre à distance la faute paternelle[3] et à lutter contre toute tentation de révisionnisme, faisait le choix du soutien inconditionnel au père tortionnaire, le personnage de Rachel, lui, assume le caractère monstrueux de son père, même s’il ne parvient pas à le surmonter.

Le talent de l’écrivain réside dans cette ingénieuse alternance des voix, la descente aux enfers du premier laisse présager celle de l’autre. Mais, aux lois de l’attraction répond l’appel du combat, et finalement la chute de l’un n’entraîne pas dans son sillage celle de l’autre. L’expérience de son frère préserve Malrich : il sait finalement le danger qu’il encourt. Malgré la peur, il faut se montrer à la hauteur et vaincre la honte : « J’étais glacé de l’intérieur. Je n’avais qu’une envie : mourir. J’avais honte de vivre. »[4] Le parcours initiatique de l’un sert d’expérience limite au second : « Il [le vent] a manqué de me précipiter dans le vide, mais lesté de ma grosse valise d’émigré, j’ai seulement chancelé. »[5]

Le traitement romanesque de la réalité des camps et la psychologie des bourreaux, longuement évoqués dans cette longue enquête, sont relatés par l’intermédiaire d’un discours explicatif, quasi didactique, qui se passe de tout ornement. Il révèle le naturel de la cruauté et sa banalisation à travers le discours du vieil homme, nostalgique du IIIème Reich, dont le discours laisse Rachel impuissant :

 En d’autres circonstances, je me serai follement amusé à me balader dans sa tête.   J’aurais découvert des grottes et des précipices que ce pauvre diable lui-même ignore, le crétinisme ne se réduit pas à ce que l’on voit, il y a la partie immergée. J’avais envie de le… le… rien. On ne tue pas les fous, on n’achève pas les incurables, on prie pour eux[6].

L’impuissance que mesure Rachel n’est pas celle des hommes, comme il le croit à tort, mais bien la sienne. En s’enfermant dans la honte et le secret, il éloigne de lui tout espoir d’être aidé et scelle son destin : « J’étais comme l’étranger de notre clairvoyant Camus, un extraterrestre sur terre, tout est là mais le sens est absent. J’étais peut-être mort et je ne le voyais pas[7]. » Il souffre de n’avoir pas eu connaissance de la vérité plus tôt, sans se douter que certaines choses ne dépendent pas de notre volonté et ne sont pas soumises à notre approbation. Toute vérité n’est ainsi pas bonne à dire comme le résume Malrich plus loin dans le texte : « Mon père ne m’a rien dit, disait Rachel. Parfois, c’est vrai, les pères n’ont rien à dire[8]. »

Prométhée enchaîné

            Sans aller jusqu’à assimiler, voire substituer, les prises de position de Rachel à celle de Boualem Sansal, il serait malvenu d’ignorer les fortes prises de position politique du personnage à l’intérieur du roman. Les critiques envers l’Etat algérien, turc ou encore égyptien sont avant tout l’œuvre d’un homme révolté, en rupture avec la société dans laquelle il évolue. Rachel emprunte la voie de l’impartialité, les vérités éclatent alors sans retenue. « […] il a dans sa propre histoire un génocide d’autant plus pénible à supporter qu’il a l’effroyable indécence de ne pas le reconnaître[9]. » La retenue serait ici indécente voire dérangeante, le souci de la vérité devient le seul garde-fou que se réserve Rachel. Les faux semblants ont disparu du discours d’un personnage libéré de la peur : « Ce pays est invivable, il n’est pas fait pour les hommes, ni pour les saints, et toutes les cartes postales du monde n’y changeront rien. Je plains l’Egyptien qui  n’est ni policier ni fanatique[10].  »

Le réalisme politique a pour conséquence, le rejet. Il n’y a plus de retour envisageable pour le personnage, Rachel au sein de sa lucidité perd la possibilité d’agir dans le monde. Le réalisme dont fait preuve Rachel est empli de désillusion, il jette une nouvelle fois un éclairage amer sur l’attitude des gouvernances algérienne et française, d’après lui, incapables de surmonter l’histoire : « L’Algérie était autre, elle avait sa vie, et déjà il était de notoriété mondiale que ses grands dirigeants l’avaient saccagée et la préparaient activement à la fin des fins[11] ».

Son réquisitoire, sans concession, s’achève sur un constat lucide et tragique, que se disputent la colère et la déception. L’homme répète ses erreurs et prouve, une nouvelle fois, son incapacité à vivre en dehors de la cruauté :

  Cette terre est conçue pour être vide, elle ne supporte l’homme que le temps de trouver le moyen de s’en débarrasser […] Si j’en suis parti, c’est le père qui l’a décidé, devançant le verdict de la terre et celui des fous d’Allah qui, vingt-cinq ans plus tard, trouveront dans le vide de leur tête l’idée d’en effacer les dernières traces de vie[12].

Jamais spectateur du crime, la plume de Boualem Sansal incarne la lutte. Celle menée par Rachel échoue mais a eu le mérite d’exister, et c’est en cela qu’elle vaut d’être retracée. Pourtant les crimes d’hier sont perpétués par les mêmes idéologies, d’Auchswitz au génocide turc, en passant par la guerre civile algérienne, l’ignominie survit et s’accommode de toutes les bassesses.

À son tour, Malrich prend le chemin de la lutte et affronte les démons du passé, pourtant la sienne est tournée vers le militantisme. Sa première visite en Algérie est l’occasion de réaliser l’étendue de la corruption et son pouvoir de nuisance « Le pays est fermé comme un coffre et le mobile est le même : plus les gens sont pauvres, racistes et pleins de colère, plus facilement on les dirige[13]. » Dévoiler la vérité en la soumettant aux yeux des autres, ne pas la garder comme une honte individuelle mais en faire une honte collective. Le salut se trouve dans le partage de l’horreur, car l’ignominie individuelle n’est que le reflet de la barbarie des hommes : « Le silence est la perpétuation du crime, il le relativise, il lui ferme la porte du jugement et de la vérité, et lui ouvre tout grande celle de l’oubli, celle du recommencement[14] ».

« La vérité d’un homme, c’est d’abord ce qu’il cache » (André Malraux)

   Les deux frères se présentent comme les pendants d’une même âme, leurs personnalités apparaissent complémentaires et leurs deux quêtes finissent par se rejoindre. Lorsque le premier flanche et se détruit, le second relève le défi et décide d’aller jusqu’au bout. L’échec de l’un prépare le succès de l’autre car le combat individuel doit rejoindre un autre combat, universel cette fois, dans lequel chaque homme doit se retrouver quel que soit son passé. La menace est toujours présente et le fanatisme aux portes de l’humanité : « Nous voilà démunis, misérables et fragiles, et déjà prêts à toutes les concessions, à tous les silences, à toutes les lâchetés. Nous sommes des morts, pauvres de nous, des moutons, des déportés[15]. »

Un idéal demeure présent dans le roman et affirme l’existence d’un cycle. Dans le village de l’Allemand, Malrich découvre d’un idéal de vie, certes ébranlé par le fanatisme depuis le massacre, mais cependant toujours présent à Aïn Deb[16] :

 Les années passent les unes après les autres, on prend le pli on se règle sur les saisons et un jour on meurt sans que ça fasse drame mais aussi sans que ça passe inaperçu. Et le cimetière est tout à côté, c’est la même famille, on retrouve les siens et on continue avec eux dans l’au-delà[17].

Mais le personnage ne perd pas de vue son objectif, ou encore la mission, qu’il s’est fixé et qui résume en partie le message du roman :

    Un jour, quand la paix reviendra, je retournerai à Aïn Deb avec tata Sakina, et je raconterai l’histoire de Hans Schiller à Mohammed, le fils du cordonnier, à charge pour lui de l’apprendre au village. Il saura mieux que moi leur parler. Ils deviendront fous, ils refuseront de croire, ils se disputeront, me maudiront, mais la vérité est la vérité, elle doit être sue.[18]


[1] SANSAL Boualem, Le Village de l’Allemand, Paris, Gallimard, 2008

[2] Ibid., p.52 (Journal de Rachel).

[3] « La lignée n’est pas une faute, personne n’est l’artisan de ses origines, vous pas plus que les autres » (Günter Anders, Nous, fils d’Eichmann, Rivages, Paris, 1999, publication allemande 1988, p.27).

[4] Ibid.,(Journal de Malrich) p.14.

[5] Ibid., p.181.

[6] Ibid., p.113.

[7] Ibid., p.156.

[8] Ibid., p.131.

[9] Ibid., p.200.

[10] Ibid., p.211.

[11] Ibid., p.21.

[12] Ibid., p.33.

[13] Ibid., p.197.

[14] Ibid., p.98.

[15] Ibid., p.187.

[16] Le village de l’Allemand porte ce nom dans le récit.

[17] Ibid., p.189.

[18] Ibid., p.197.

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