Vous lisez...
Comptes-rendus de lecture, Dossiers thématiques

Elisabeth Tchoungui, Bamako Climax

« Mon pied-ton pied[1] et le vaste monde »

par Virginie Brinker

 

 Elizabeth Tchoungui est franco-camerounaise. Après avoir passé son enfance au Cameroun, elle vit son adolescence en Italie. En France, l’auteur est avant tout célèbre pour sa profession de journaliste de télévision, quoique nommée en 2007 membre titulaire de la commission Images de la diversité du CNC, et en dépit du succès critique de son premier roman, Je vous souhaite la pluie en 2005. Dans son deuxième roman, Bamako climax[2], le lecteur retrouve certains aspects de cette courte biographie, parfois simplement esquissés, comme l’univers télévisuel et la vie italienne[3], ou centraux à travers les voyages en Afrique des personnages et les questions de la diversité, de l’identité et de l’altérité. En effet, dans ce roman choral, l’identité des personnages vole minutieusement en éclats, retombant sur le sol en autant de facettes, au gré des rencontres et des amours tumultueuses orchestrées par la romancière. Sortir du carcan de l’identité pour mieux découvrir l’autre, voici peut-être au fond ce que cherche à exprimer l’auteur, elle-même souvent réduite à une étiquette : « Pour le microcosme littéraire germanopratin, une présentatrice télé qui écrit donc pense : impossible, forcément. Pour le PAF, une animatrice intello : ennuyeuse, forcément. Pour moi, une journaliste qui a l’amour des mots chevillé au corps et refuse de rentrer dans des tiroirs. Libre, furieusement[4]. »

Petit éloge de la transgression

            Les multiples voies de la transgression dans l’œuvre sont autant de moyens de clamer une liberté d’être âprement conquise. Céleste, jeune métisse, va se marier avec Elio. Tous deux ont des amours adultères, Céleste trompant Elio avec Eliott et Elio trompant Céleste avec Carolina. Dans ce jeu de miroir, la symétrie est redoublée par les origines des personnages. Elio est un blanc, italien, d’origine juive, du moins aime-t-il à le penser. Eliott est antillais, il a vécu au Mali mais refoule sa « négritude ». Carolina est une femme blanche, sarde. Les questionnements identitaires abondent au gré de ces relations, souvent décrites dans la crudité et la liberté des rapports sexuels entre les personnages.

            Mais la transgression des tabous et des masques identitaires se double plus savamment encore d’une transgression des genres littéraires puisque le texte joue avec les codes du roman d’amour, du roman d’aventures (à partir du moment où les deux amants de Céleste se lancent à sa poursuite en Afrique), et du roman policier puisqu’il s’agit de retrouver Céleste qui a disparu. Les genres littéraires multiples convoqués ici pourraient être pensés comme autant d’« attrapes-lecteurs », l’ouvrage offrant à chacun de se divertir selon le genre qui recueille le plus ses faveurs, au gré d’une stratégie scripturale plutôt bien conçue, même si l’auteur n’y va pas parfois avec le dos de la cuillère. Pourtant, un décalage ironique vis-à-vis de cette stratégie et des personnages qui la mettent en œuvre semble parfois poindre, révélant un autre niveau de lecture. Le style même en est quelquefois l’instrument, comme dans ce passage où le personnage romanesque d’Eliott, amoureux transi, apparaît comme moqué par une grandiloquence héroï-comique, à coup d’épithètes homériques et d’adjectifs connotés : « Céleste, sa maîtresse au cœur leste, se marie aujourd’hui, loin de lui, à Rome. Il est médusé. Jusqu’à ce jour funeste, il n’a jamais cru que l’affaire prendrait cette tournure » (p. 24). L’ironie s’avère d’ailleurs souvent savoureuse pour freiner les délires nombrilistes des personnages qui se perdent dans leurs états d’âme, comme Eliott, une fois encore : « ‘Marie-Rose’. Ce nom d’antipoux lui faisait un peu honte, mais c’était toujours mieux que Trouabal, se disait-il pour se consoler. La haine esclavagiste poursuivait vraiment les Antillais sur douze générations » (p. 145). Enfin, le ferment romanesque du voyage d’aventure est lui aussi mis à distance par l’ironie : « même Spielberg n’aurait jamais imaginé ce coup de théâtre ! Les deux soupirants de Céleste courant l’Afrique à sa recherche, le Blanc qui découvre une Noire dans sa famille et le Noir qui voulait être blanc. Les Pieds Nickelés, version United Colors of Benetton » (p. 338), tout comme la dimension policière du récit qualifié de « bon thriller sauce arachide » (p. 383).

Par ailleurs, la transgression du code narratif lui-même met en scène la clef de voûte du récit que représente l’identité de Céleste Adjovi, véritable « bombe pensante » (p. 40), (jeune journaliste et romancière, comme l’auteur), puisque plusieurs narrateurs prennent à tour de rôle en charge le récit, sans que Céleste, au cœur de tous les débats et des discussions, ne prenne une seule fois directement la parole (sauf à la fin, via la médiation d’un écran de télévision). Ce dispositif narratif permet de croiser les points du vue, comme ceux sur le fameux dîner parisien chez Mario lors duquel Elio et Céleste se rencontrèrent, tour à tour narré par Cassandra (p. 55), Olimpia (p. 64) et Fabien (p. 80). Notons d’ailleurs que par ce biais le roman se fait véritablement polyphonique puisque l’auteur prend soin de changer de voix/voie narrative pour chacun des personnages. Ainsi, les chapitres pris en charge par Cassandra, la meilleure amie de Céleste, experte en « science de la fente » (p. 48), sont singuliers et savoureux par la truculence des propos de la jeune femme. Enfin, il y a comme un souffle baroque qui se dégage du livre, mêlant joyeusement des références culturelles pour le moins éclectiques de Pete Doherty et du vélib[5] à Mastroianni

            La composition du roman dans son ensemble s’apparente en définitive à une quête d’une part pour les deux personnages masculins Elio et Eliott, sur lesquels nous reviendrons, celle de la femme aimée et de leur identité propre, et d’autre part pour le lecteur lancé à la poursuite de l’identité de Céleste. Tout est mis en scène pour que le lecteur soit de son côté, du choix valorisant de son prénom, au dispositif narratif : les deux seuls personnages qui s’expriment à la première personne dans le roman sont Cassandra et Fabien (métis lui aussi), les deux amis les plus proches de Céleste, ce qui a pour effet de les rapprocher du lecteur. Notons d’ailleurs que l’apparition finale de la jeune femme, tant attendue, demeure plus qu’énigmatique, comme si l’essentiel n’était peut-être pas de trouver – sous peine de figer l’identité dans une unicité mortifère – mais de chercher et pour ce faire, d’aller vers, traverser/transgresser les frontières et l’étroitesse des esprits, s’abandonner au voyage et à la rencontre de l’Autre.

L’exotisme en question

            Ceux qui refusent cet état d’esprit sont violemment pris à parti car la charge contre le racisme quotidien, en France et en Italie notamment, occupe une place importante dans le roman, à travers notamment la stigmatisation d’Eliott, « seule tache dans un océan de blancheur républicaine » (p. 32) : « Eliott était noir. Telle était sa croix, sa plaie, son fardeau d’Hercule. S’il s’était contenté d’être videur de nuit, vigile dans un mégastore, douanier à l’aéroport du Lamentin à Fort-de-France, fonctionnaire à la Caisse primaire d’assurance maladie, n’ayant d’autres objectifs que ses congés bonifiés aux îles et son rhum arrangé du dimanche, il n’y aurait pas eu de quoi en faire un plat. Mais Eliott avait de l’ambition. » (p. 29). Mais c’est parfois, plus subtilement, une forme de racisme quotidien larvée qui est dénoncée, le ministre pour lequel travaille Eliott qualifiant notamment les « minorités visibles » par un autre terme tout aussi ridicule dans la surenchère du politiquement soi-disant correct, celui de « Français venus de loin » (p. 36). De plus, Elio apparaît lui-même plus touché par les événements du 11 septembre 2001 que par les victimes du génocide au Rwanda (p. 90), comme rattrapé par une forme d’ethnocentrisme.

Dans le même ordre d’idée, Bamako climax ne cesse de fustiger les stéréotypes occidentaux sur l’Afrique, vue comme un corps malade, « terra incognita de l’hygiène et terreau fertile pour les sorciers mal lunés » (p. 30) et dégénéré, un continent où, comme on peut le lire dans la légende initiale violemment satirique, à grands coups d’amalgames et de clichés, on parle de l’Afrique comme d’un pays (et non un continent) « où les Noirs sont tellement noirs qu’ils sont bleu nuit, où l’on charcute les chattes des femmes, où les hommes ne se servent de leur sexe énorme que pour les faire souffrir et accessoirement fabriquer des troupeaux de gosses faméliques qui finiront enfants-soldats ou esclaves sexuels » (p. 12).

Pourtant, on peut se demander si ce voyage vers l’autre pour s’oublier soi-même, et apprendre à connaître (naître avec) pour renaître, est véritablement le trajet qu’opèrent Elio et Eliott, les deux personnages masculins. L’écho recherché des deux prénoms ne fait que mieux souligner les trajectoires similaires des deux hommes. Amateurs de références cinéphiles, d’abord embourbés dans leur lâcheté amoureuse, ils décident de se rendre en Afrique, continent qu’ils redoutent, pour retrouver Céleste. Mais ce voyage est surtout une façon pour eux d’expier un passé qui les taraude. Elio cherche à effacer le désamour de sa sœur jumelle dont on apprendra, par un soubresaut rocambolesque de l’intrigue, qu’elle est elle-même née des amours adultères de sa mère et d’un danseur noir. Eliott, cherche quant à lui à apaiser la douleur d’avoir perdu son père, Philippe Marie-Rose, à dix ans au Mali, dans un pays où tous l’aimaient : « Qui cherchait-il au juste, Céleste ou lui ? » (p. 218). Ainsi, en dépit de la composition du roman qui voudrait qu’en cette dernière partie intitulée « Renaissances », les deux hommes renaissent grâce à ce voyage vers l’Autre et l’autre eux-mêmes qu’est Céleste, on peut se demander s’ils ne demeurent pas dans une démarche proprement exotique, qu’ils pensent pourtant avoir dépassée. Todorov a ainsi montré en quoi l’exotisme était, plus qu’un mouvement vers l’autre, au final, une description de soi[6]. Les personnages ne restent-ils pas finalement harnachés à leurs représentations réductrices du Continent et de ses habitants, l’Afrique traversée (Bénin, Brurkina Faso, Mali) n’étant que secte, corruption et attentats là où Céleste souhaiterait montrer une Afrique « verticale, celle des shopping centers et des bidonvilles où ferment dans la douleur la modernité, l’Afrique du bitume » (p. 324) ? Pour elle, en effet, « l’avenir de l’homme se joue dans les villes africaines (…). La civilisation occidentale est moribonde, prise au piège de la consommation. La civilisation musulmane tout autant, prise au piège du radicalisme. Seule l’Afrique affranchie des lourdeurs de la communauté villageoise peut incarner la liberté. Dans la ville africaine, se trouve le germe du futur, les ferments des idéologies de demain » (p. 326), alors qu’Eliott, notamment, ne rêve que de partir : « À vrai dire, l’émergence d’un nouveau mouvement terroriste était le cadet de ses soucis (…). Il n’avait pas l’intention de rester en Afrique, même s’il avait cette sensation agréable d’être rentré dans le giron maternel. Il emmènerait plutôt céleste à Bora Bora ou dans un autre coin trop dépeuplé pour constituer une cible raisonnable, et ils écouteraient pousser leurs cheveux. » (p. 383).

C’est donc peut-être que tout reste à construire, au terme du voyage, en particulier ce qui se passera dans la chambre 314 finale où les deux hommes retrouveront Céleste, ce huis clos où les corps et les âmes pourront peut-être se mélanger en cessant de s’écouter eux-mêmes pour mieux tendre l’oreille.


[1] “collés ensemble”, “toi et moi c’est mon pied-ton pied” peut signifier métaphoriquement “union”. Voir glossaire à la fin du roman p. 404.

[2] Elizabeth Tchoungui, Bamako climax, Paris, Plon, 2010. Merci à l’opération « Masse critique » de Babelio qui nous a fait parvenir cet ouvrage pour analyse, en partenariat avec les éditions Plon.

[3] Elio et Carolina travaillent pour la chaîne italienne Sky Italia (cf p. 19) et Olimpia, la sœur jumelle d’Elio est « velina, soubrette télévisée » (p. 70). Eliott a quant à lui été directeur adjoint du cabinet du ministre de la Culture en charge du dossier audiovisuel. Eliott et Céleste se rencontrent par ailleurs à un déjeuner ministériel consacré aux « minorités visibles », « ce dossier méconnu des gens de pouvoir dont la géographie se résume au triangle seizième-Lubéron-Cap Ferret, territoires où le Noir est rare, et payé au Black » (p. 31).

[4] Citation de l’auteur dans le « courrier des auteurs » du site Le choix des libraires.

[5] Dont on ne résiste pas à vous livrer la définition qu’en donne l’ouvrage, raillant le caractère d’Éléonore jeune fille de bonne famille plutôt bobo : « ce véhicule hybride, synthèse parfaite entre l’individualisme du troisième millénaire et le socialisme d’un autre temps (…), ce symbole de la mise en commun des capacités de production, [Eléonore étant] juchée sur une selle qui accueillerait après elle des arrière-trains grumeleux d’immigrés, des séants flasques d’intermittents du spectacle, des fessiers prolétaires en mal de bronzage » (p. 26-27).

[6] Voir notre article sur Nous et les autres de Tzvetan Todorov, dans notre dossier n°32 consacré à l’exotisme.

Advertisements

Discussion

Pas encore de commentaire.

Le tour du monde des arts francophones

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Tous les dossiers

%d blogueurs aiment cette page :