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Antonine Maillet, Dossiers auteurs

Antonine Maillet, Le mystérieux Voyage de Rien

 « Immersion au cœur de la création »

par Ali Chibani

« Je t’ai vu courir de page en page, sauter des chapitres parce que tu étais trop pressé d’arriver, avaler les mots si goulûment que j’en perdais le souffle et devais me résigner à te laisser à tes fantaisies » (p. 309). Cette déclaration de l’auteur à son personnage résume bien l’aventure littéraire dessinée par Antonine Maillet dans son dernier ouvrage. Le Mystérieux Voyage de Rien[1] est une fable philosophico-psychanalytique qui entend explorer « … les notions abstraites des rapports entre créateur et création » (p. 183). Il s’agit d’un regard porté sur la création littéraire qui n’est pas sans nous rappeler les analyses du théoricien français Didier Anzieu, notamment dans Le Corps de l’œuvre et Créer/Détruire.

Tit-Rien se voit en grande dimension

Quand l’auteur, dans Le Mystérieux Voyage de Rien, crée son premier personnage, elle est surprise de le voir pressé de prendre sa liberté. Rien entend couper rapidement les liens avec sa créatrice et mener sa propre vie, sa propre « aventure littéraire », pour reprendre des mots de Tahar Djaout. Si nous faisons référence, ici, à cet auteur algérien, c’est que Rien évoque Ibn Toumert de L’Invention du désert. Il nous fait penser également à Balthazar Bodule-Jules de Patrick Chamoiseau dans Biblique des derniers gestes. En effet, Rien part à la conquête du monde. Il compte, par un voyage intérieur, dominer l’espace, effacer le temps et représenter une humanité, ayant dépassé toutes les formes de division. « De race ni noire ni blanche, vaguement brune, vaguement jaune », Tit-Rien est un « citoyen de partout » (p. 90).

Pendant son voyage, qui le fait traverser tous les continents et océans, il rencontre Personne et Quelqu’un. Pour être plus juste, il ne les rencontre pas mais les provoque sans le vouloir :

Il se retourne, regarde qui l’a vu, puis soupire, soulagé.

– Personne.

Personne en personne, qui lui tend la main et l’aide à se relever. (p. 17)

 Par là, Antonine Maillet insiste sur la construction de l’œuvre littéraire comme fait de contingences, amenées par un désir de connaissance et non par la connaissance. C’est ce désir qui motive le voyage des trois compères et qui va donner une forme inattendue à l’œuvre. L’« apprenti aventurier » (p. 76) élit comme mascotte le castor qui « [s]ans plan d’ingénierie, sans dessin d’architecture, sans solives ni piliers de soutien, avec des restants de bois éparpillés bout-ci, bout-là, des castors qui n’avaient jamais appris à raisonner, calculer ou réfléchir bâtissaient une structure capable de défier le temps et les intempéries » (p. 38).

Rien est de petite taille, contrairement à Personne qui peut s’étirer indéfiniment jusqu’à devenir complètement transparent. Quelqu’un, lui, est un marin qui a parcouru le monde mais n’a jamais mis un pied sur terre. En somme, nous voyons s’ébaudir trois personnages issus de l’imagination, de l’extrême Nord. Ce sont là trois représentations du personnage littéraire qui a, pour fonction, de découvrir de nouvelles possibilités d’existence en tant que « [m]achine à créer des histoires, à créer du tout neuf » (p. 11). Ils seront néanmoins confrontés en permanence à la Réalité, comme Impossible, qui se met en travers de leur chemin. La vie, tout comme l’île de Feu, leur montrera surtout son visage grimaçant que son visage souriant. Les trois personnages se retrouvent pris dans les rets de l’Histoire : « S’embarquer, voilà le mot ! que s’écria tout joyeux Tit-Rien. Embarquons-nous » (p. 59), se hissant ainsi au niveau du philosophe français Pascal dont il retravaille la formule : « Nous sommes embarqués ». Rien, Personne et Quelqu’un sont révoltés par la dévastation de la forêt amazonienne, indignés par la destruction des vestiges historiques de l’ancienne Mésopotamie, horrifiés par les massacres en Afrique et par le colonialisme israélien en Palestine. En France, ils font l’expérience du « sans-papiers » chassé par la police… Aussi s’engagent-ils aux côtés des enfants palestiniens, des altermondialistes, des populations de l’Alaska… Tout cela, comme expérience historique, va atteindre son point culminant de signification dans l’expérience ontologique de la fin radicale avec la mort de Quelqu’un :

Personne devinait que la digression métaphysique de Rien n’était qu’un long détour vers la seule question qui grafignait son âme depuis leur arrivée au Tibet. Le jour où le Temps, dépassant l’ombre de leur ami, ne s’arrêterait plus pour lui laisser reprendre son souffle, son dernier souffle… (p. 283-284)

L’autonomie acquise par Rien dans le processus de création n’est jamais complète. Même si l’auteur le présente comme un personnage sans lien ombilical et sans nombril, sa fuite se limite à ses actions dans le texte. D’un point de vue identitaire, il reste très attaché à son maître créateur. C’est sans doute ce qui explique que la quête de Rien soit au fond une quête mystique. Antonine Maillet, qui fut religieuse au sein de la congrégation Notre-Dame-du-Sacré-Coeur, revient sur « la tentation ». D’ailleurs, pour Rien, le diable, celui qui divise, est à l’est, soit en Orient. C’est à Jérusalem, berceau des religions monothéistes, que Rien s’écrie : « Saperlipopette ! c’est vraiment vrai que le diable se cache à l’est ! » (p. 258) Là, la division a touché le symbole suprême de l’unité idéale du Moi et du Nous : Dieu n’est plus Un, il est plusieurs : « Jéhovah, Allah, Jésus-Christ… Dieu en trois personnes, qu’il conclut. J’ai compris » (p. 260).

La tentation sacrée et le retour des fondateurs

 

À travers son voyage, Rien et ses compagnons font l’épreuve qui réinvente le monde comme espace sacré. Ce dernier est le centre qui manque à son corps dépourvu de nombril. Rien le veut à l’image de la religion première dont il se souvient (son approche de la destinée humaine nous rappelle les enseignements védiques sur la question) car il a une mémoire infaillible de ses origines : « Toi, moi, le renard, la saule qui pleure ses sanglots de sève sur la mousse, tout ce qui respire garde la mémoire inconsciente de ses lointaines origines » (p. 35). Il sait qu’il vient des « limbes », l’inconscient de son créateur. En s’appuyant sur sa mémoire et ses sentiments humanistes, il compte réinventer la religion première en réinitialisant les mythes et archétypes fondateurs : « Tit-Rien s’arrête, plonge dans sa mémoire la plus lointaine, nage au plus creux de son inconscient où il voit surgir entre toutes les figures de mythes, contes et légendes, le Chat botté » (p. 234). Le Tit-Rien-tout-neuf slalome dans un filet de références culturelles et littéraires qui nous fait passer de Gilgamesh au Chevalier à la Triste Figure, Don Quichotte, dont la dulcinée qui meurtrit son cœur, et qu’il a rencontrée, comme on peut s’y attendre, par hasard, s’appelle Carmen. Celui qui veut refaire le monde ne peut que passer par la chapelle Sixtine, à Rome, pour contempler la Création du monde de Michel Ange, une fresque qui lui fera comprendre l’histoire de sa naissance.

Ce que le personnage de Rien-du-tout ignore, et qu’il apprend au fil de son périple, est que la destination compte peu : « Faut-il absolument atteindre quelque chose ? Est-ce que le voyage ne suffit pas… la vie n’est-elle pas en soi un don ? » (p. 190) C’est ainsi que Rien finit par se forger une personnalité, loin de la volonté de son auteur : « Pas triste, mais inquiète. Si tu as déjà un nom, une volonté, ton petit caractère, comment je vais m’y prendre, moi, pour t’inventer une personnalité ? » (p. 13). Car la réponse à la partialité de l’autonomie du personnage – partialité qui rend nécessaire la présence de personnages-compléments (Personne et Quelqu’un) pour que le héros malgré lui se constitue en sujet – face à son créateur est là : il tire sa force des sentiments avérés ou retranchés de l’auteur. Ce sont ces sentiments qui le rendent sensibles aux questions historiques qui préoccupent Antonine Maillet comme, outre les questions religieuses, l’identité des populations minorisées. L’important alors est dans l’expression de ces expériences, dans leur variabilité et les formes qui les consacrent : « Non, le petit n’oubliait jamais rien, mais avait le don de transposer ses riens en des réalités à dimensions multiples » (p. 94).

Rien finit par revenir à son auteur. L’œuvre se clôt alors sur le motif initial. Elle se ferme sur elle-même, dans une fin poétique où l’auteur gagne en modestie. Il sait que l’histoire de son personnage de Rien est celle de bien des personnages littéraires passés et à venir. L’homme ne changera pas. Il a toujours été et sera toujours un monstre destructeur et un enfant rêveur. Le Mystérieux Voyage de Rien se termine sur « [q]uelque chose qui ressembl[e] à une ouverture sur l’humilité » et « [l]es deux compagnons en étaient restés là, sur le sombre constat du disciple qui découvrait qu’il n’était que le maillon d’une chaîne longue comme l’histoire du monde » (p. 304).


[1] Antonine Maillet, Le Mystérieux Voyage de Rien, Paris, Actes Sud/Leméac, 2008, 311 pages, 21 €. Voir aussi notre article sur Les Cordes de Bois du même auteur.

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