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Frantz Fanon, Guerre d'Algérie

Christiane Chaulet Achour, Frantz Fanon l’importun

Frantz Fanon, une relecture nécessaire

Par Victoria Famin

La réapparition de l’œuvre de Frantz Fanon sur la scène intellectuelle française et la réédition de ses textes sont des événements qui réjouissent Christiane Chaulet Achour, en même temps qu’ils lui inspirent la présentation d’un essai. Il s’agit de Frantz Fanon l’importun, ouvrage paru aux Editions Chèvre-feuille étoilée en 2004. Cet essai, qui résume plusieurs conférences de l’auteur ainsi que des cours consacrés à la pensée de l’intellectuel antillais, manifeste une volonté de contribuer à la lecture des ouvrages de Fanon. Fidèle à sa mission d’enseignement, Christiane Chaulet Achour propose dans son essai des lignes de lectures et des approches diverses du discours fanonien, tel une guide des nouvelles générations qui découvriraient ou qui revisiteraient les textes de ce penseur de la décolonisation.

Christiane Chaulet Achour se fait un devoir d’expliciter la position à partir de laquelle elle évoque l’œuvre de Frantz Fanon. Bien que trop jeune pour participer aux luttes de libérations, en tant qu’Algérienne, elle avoue avoir été formée par les textes fanoniens pendant ses années d’étudiante à l’Université d’Alger. L’essai de Chaulet Achour est guidé par un enracinement profond à cette terre chère à l’auteur de Peau noire, masque blanc. Elle complète sa  prise de position par la revendication de sa qualité de lectrice de Fanon, de femme sensible aux analyses que cet auteur a consacrées aux Algériennes.

Ayant présenté de manière claire et précise sa position dans le monde intellectuel français et algérien, Christiane Chaulet Achour dénonce vivement une entreprise de mise à vide de l’œuvre de Fanon. Par le truchement d’une pseudo-reconnaissance officielle, les sphères du pouvoir chercheraient à scléroser une pensée qui était vouée au dynamisme et à la production d’un changement dans le monde. Révoltée face à cette situation, l’auteur propose ainsi une lecture critique nécessaire des textes de Fanon :

Ce n’est donc pas la répétition qui m’intéresse mais l’actualité d’une pensée et d’une action. Et pour lutter contre l’hommage déférent et stérile, je préfère choisir des angles qui sont ceux à partir desquels je travaille le plus volontiers : celui de la présence active des femmes dans la société ; celui de l’apport de Fanon aux littératures des pays anciennement colonisés[1]

Pour une reconnaissance de la militante algérienne

L’auteur affirme que l’engagement de Fanon dans la lutte de libération de l’Algérie ne répond pas à une identification nationaliste qui réunirait les colonisés du XXème siècle. Il s’agirait plutôt d’une volonté de mettre en valeur des principes libérateurs qui pourraient être partagés par tous ceux qui subissaient une colonisation. C’est pourquoi il étudie les structures profondes d’une société et cherche à identifier les passages qui pourraient lui permettre de franchir l’état du colonialisme pour accéder à la modernité.

Chaulet Achour analyse le discours fanonien sur ces questions et plus précisément sur la question du voile féminin. Fanon cherchait à laisser de côté les questions symboliques pour restituer ce code vestimentaire dans sa dimension historique, démarche qui permettrait d’envisager le changement. Dans le cadre de la résistance algérienne face au colonialisme, Fanon parlait d’une instrumentalisation du voile, qui était porté ou enlevé selon les circonstances.

Cette analyse de Fanon montre bien le changement des rapports entre hommes et femmes au sein de la société algérienne et le besoin de reconnaître le rôle de ces dernières dans la résistance. Ce changement de l’image des femmes se confirme à partir de 1962 : les amendements du code de la famille leur donnent plus d’autonomie et plus de liberté. Chaulet Achour nous parle ainsi :

Une origine qui se construit autant qu’on en hérite. Faire le choix de ce nouvel héritage et refuser les aliénations et les soumissions de la tradition est une revendication essentielle du mouvement féminin en Algérie[2].

L’auteur met en valeur la correspondance étroite entre les écrits de Fanon et ce mouvement pour la reconnaissance de la femme algérienne, car l’accès à la modernité et l’abolition de l’état de colonisé ne pourraient pas se faire en laissant de côté la moitié du peuple algérien. Dans ses écrits, Fanon prône l’avènement d’un pays sans complexes, uni par la lutte dans laquelle les hommes et les femmes d’Algérie se sont engagés, avec la même conviction.

Pour une lecture de la littérature sous domination

Professeur de littérature, Christiane Chaulet Achour n’est pas insensible aux lectures littéraires de Fanon. Bien qu’il n’ait pas été critique littéraire, ses travaux de psychiatrie, de politique et de sociologie et son engagement pour la libération des peuples opprimés ont mené Fanon à analyser des œuvres littéraires. Sa réflexion a été intensément nourrie par sa culture littéraire et elle est devenue, à son tour, une référence incontournable pour l’étude des littératures produites dans un contexte de colonisation.

Ainsi, l’auteur nous rappelle que Fanon propose une analyse du parcours des écrivains, qui irait de l’assimilation totale à la prise de conscience de la nécessité d’une revendication nationale. Christiane Chaulet Achour retrace ainsi les trois étapes du parcours fanonien, qui signale d’abord le désir d’assimilation totale, ensuite le retour de l’intellectuel vers son peuple et finalement le dépassement de l’ambivalence et l’intégration dans la lutte pour la libération.

De cette façon, l’auteur de l’essai Frantz Fanon l’importun récupère une conception de l’évolution de la littérature sous domination coloniale, outil indispensable pour une approche des textes littéraires correspondant à ce contexte de production.

Christiane Chaulet Achour propose une lecture novatrice et personnelle de certains écrits de Frantz Fanon, dans un essai qui dévoile des aspects méconnus de l’œuvre de ce grand intellectuel de la lutte anticolonialiste. Son texte est proposé ainsi aux nouvelles générations comme un guide de lecture des écrits de Fanon qui, loin des reconnaissances officielles, renouvelle encore la pensée de cet auteur.


[1] CHAULET ACHOUR, Christiane. Frantz Fanon l’importun, Montpellier, Editions Chèvre-feuille étoilée, 2004, p. 31.

[2] Ibidem, p. 44-45.

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