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Bande dessinée francophone, Le personnage entre Histoire et Légende, Littérature et Génocides

Stassen, Deogratias

Déogratias : une histoire sans héros ?

par Vincent Marie

Deogratias_coverDepuis le début des années 1980 avec des oeuvres comme Les passagers du vent de Bourgeon ou comme celles de Munoz et Sampayo sur la dictature en Argentine, la bande dessinée s’est engagée sur de nouveaux territoires et explore des registres inédits comme ceux de l’autobiographie, du reportage et de la fiction politique. Aujourd’hui le neuvième art s’est considérablement enrichi au contact de l’exploration de ces registres et, de fait, est devenu un média à l’écoute du monde. Dans Déogratias[1], c’est au répertoire du reportage que Stassen vient puiser son inspiration pour raconter l’histoire du génocide des Tutsi au Rwanda et de ses conséquences sociales. Ce récit/reportage centré sur le destin d’un jeune hutu semble être un auxiliaire pédagogique de premier choix pour analyser avec les élèves une des plus grande tragédie de l’Afrique du 20e siècle. Suivre le parcours de cet adolescent permet d’articuler un travail sur la structure narrative du récit qui s’organise en flash back selon une tripartition temporelle : avant, pendant et après l’horreur. Par cet habile procédé, Stassen réussit à faire partager les souvenirs d’un jeune hutu emporté dans la tourmente d’un génocide.

Avant le génocide, Déogratias : un adolescent ordinaire

Avant le génocide Déogratias est un jeune Rwandais qui vit comme tous les adolescents de son âge. Il va à l’école et il est amoureux d’une jeune fille : Bénigne. Lui est Hutu, elle est Tutsi selon la distinction opérée par le maître d’école dans une séquence clé de la bande dessinée, traduction de l’héritage d’une longue tradition historique et coloniale[2]. Dans ce contexte, Déogratias apparaît comme un adolescent au visage angélique. Il est sympathique, naïf, espiègle et associe le maître d’école à un imbécile. Il porte des vêtements propres et évolue dans des vignettes aux contours peu marqués. Du fait de la proximité de leur âge, les élèves peuvent d’ailleurs facilement s’identifier au jeune adolescent, d’autant qu’ils n’ont pas immédiatement conscience du drame qui se joue à la lecture des premières pages de l’album.

Pendant le génocide, Déogratias : héros ou bourreau ?

L’Histoire s’accélère et la tension dramatique de la fiction se traduit dans la position ambiguë qu’adopte Déogratias pendant le drame. Dans un premier temps, il tente de sauver Bénigne des griffes des génocidaires en la cachant chez lui. Mais Stassen ne présente pas pour autant le jeune adolescent comme un résistant, un héros courageux au sens classique du terme. Il agit pour des raisons personnelles et affecti

ves. D’ailleurs, sa lâcheté se manifeste rapidement dans la suite du récit où il est amené sous la pression communautaire Hutu à participer aux massacres. Stassen interprète alors cette évolution par une métamorphose visuelle : les traits de Déogratias deviennent moins angéliques et plus graves et le choix de ne pas distinguer de héros dans un contexte de crise semble s’inscrire dans un changement de paradigme[3] au service d’une meilleure prise en compte des victimes. Il s’agit en effet de porter davantage l’attention sur les victimes du génocide même si l’ « héroïsme » de Déogratias n’est pas complètement occulté. Pour autant, Stassen ne tombe pas dans une victimisation outrancière, il préfère montrer comment un jeune adolescent ordinaire s’est trouvé « malgré lui » embarqué dans l’horreur.

Après le génocide,  Déogratias métamorphosé !

L’expression « Uraho ? » utilisée par Stassen dans la présentation de son travail et dont la traduction littérale est : « t’es toujours vivant ? » résume à elle seule toute la question du vivre avec le poids du génocide. Les cauchemars de Déogratias sont en rapport avec ses actes et la bière d’urwagwa qu’il avale en grande quantité ne lui fait pas oublier l’horreur à laquelle il a participé. Le cadre des vignettes qui entoure ses actions est d’ailleurs plus épais. Dans la bande dessinée, la métamorphose de Déogratias s’opère graphiquement. C’est un jeune homme qui déambule les bras ballants et l’esprit absent. Son regard est en proie à la folie, ses vêtements sont déchirés, ses propos incohérents. Par moment il s’imagine être un chien. Il a peur de la nuit et sa tête « est toute pleine de froid ». Ecrasé par les étoiles (qui représentent les âmes des ancêtres selon une vieille tradition rwandaise), il perd progressivement son humanité mais demeure malgré tout « une créature de Dieu », comme le laisse suggérer le frère Philippe à la fin de la bande dessinée.

Dans les mentalités collectives, Déogratias devient une figure emblématique et mémorielle du génocide Tutsi de par son relatif anonymat (c’est un adolescent ordinaire) et de par sa médiatisation en BD[4] (cette médiatisation en BD a le mérite avec le cinéma[5] de constituer l’ébauche d’une résonance mémorielle du génocide Tutsi en Occident). En ce sens, l’illustration de la destinée tragique d’un jeune adolescent Hutu semble être « un coup de maître pédagogique » pour mettre en lumière un génocide peu étudié dans les classes[6]. En façonnant son personnage, Stassen a finalement le mérite de poser une question essentielle : « et nous, qu’aurions-nous fait ? ».


[1] STASSEN Jean-Philippe, Déogratias, Aire Libre, 2000, 80 pages.

[2] FRANCHE Dominique, Rwanda, généalogie d’un génocide, Tribord, 2004, 114 p.

[3] Cette alternative est contemporaine de l’irruption de la mémoire dans la réflexion sur l’Histoire.

[4] La bande dessinée de Stassen a obtenu le prix René Goscinny du meilleur scénario en 2001 et connaît un succès important en Europe.

[5] Hotel Rwanda de Terry George, 2005 ; Shotting Dogs de Michel Caton Jones, 2005; Sometimes in April de Raoul Peck, 2005; 100 days de Nick Hughes, 2001… sont quelques uns des films qui ont médiatisé le génocide des Tustsi du Rwanda en Occident.

[6] Le traitement scolaire des génocides a connu de nouvelles approches au regard des contraintes mémorielles. Sur ce point voir le travail de BONAFOUX Corinne, DE COCK-PIERREPONT Laurence, FALAIZE Benoît, Mémoire et histoire à l’école de la République, quels enjeux ? Armand Colin, Paris, 2007, p.78.

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