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Nina Bouraoui

Nina Bouraoui, Garçon manqué

Une trilogie intime : de l’exploration à la réconciliation

par Sandrine Meslet

Comment grandir dans la conscience de sa différence et de son isolement dans l’Algérie des années 70 ? Nina Bouraoui trouve une réponse à cette question dans le partage de cette scission de l’intime avec un ami, Amine, auquel le roman Garçon manqué (2000) est entièrement adressé. Cette longue déclaration narrative à la première personne est une nouvelle occasion pour l’auteur de revenir sur la difficile question de l’identité algérienne et, par le choix d’un style saccadé et révolté, exorcise la violence subie en tant qu’étrangère.

De cette enfance entre l’Algérie et la France ne demeure que la souffrance des incompréhensions au sein et en dehors du cercle familial. L’identité de la petite fille puis de la jeune femme se présente comme le long apprentissage de l’étrangeté et son acceptation. Une nouvelle fois l’écriture de Nina Bouraoui se plie et épouse les contours de la révolte ;  la force de son écriture puise au cœur des contradictions franco-algériennes et en fait ressortir la beauté et la souffrance.

Il restera toujours quelque chose de nous, Amine. Dans nos rêves. Dans notre force. Dans cette joie à retrouver. Dans cette odeur algérienne qui revient comme par miracle à chaque printemps français[1].

L’expérience de ce déchirement identitaire se réalise autour de trois espaces, de trois villes – Alger, Rennes, Tivoli -, qui chacune représente une nouvelle étape dans l’apprentissage, entre refus et acceptation, de son identité.

Les burnous sont trop longs. Ils prennent le corps entier. Ils le noient. On devient fragiles et perdus dans le costume traditionnel qui révèle l’impuissance à être vraiment une partie de soi. On hésitera toujours. On ne sera jamais de vrais Algériens. Malgré l’envie et la volonté. Malgré le vêtement. Malgré la terre qui entoure[2].

 

Du récit d’une amitié au cri d’une exilée du monde

            Le récit débute par l’enfance algéroise et la sensation de liberté qu’elle procure, mais passe très rapidement aux premiers souvenirs mêlant la peur à la violence. L’épisode de la tentative d’enlèvement, mais aussi les intimidations subies au début de la guerre d’Algérie, scellent les contours d’une enfance marquée par un profond sentiment d’insécurité. L’écriture fragmentaire rend palpable l’émotion lors de longs passages dans lesquels règne la phrase nominale. L’accélération du rythme du récit passe par une juxtaposition de phrases simples sans conjonction de subordination. Cette esthétique du fragment permet de retranscrire au mieux l’indignation, la colère, et offre la possibilité à l’auteur de mettre en scène sa propre blessure :

Bien sûr qu’il ne fallait pas répondre. Je trouverai mieux. Je l’écrirai. C’est mieux, ça, la haine de l’autre écrite et révélée dans un livre. J’écris. Et quelqu’un se reconnaîtra. Se trouvera minable. Restera sans voix. Se noiera dans le silence. Terrassé par la douleur[3].

Briser la langue, l’offenser en oubliant la syntaxe sonne comme une vengeance enfin prise sur le français, cette langue de souffrance. Nina Bouraoui exerce cette vengeance, en tant qu’écrivain, sur la langue ; il faut desservir celle que l’on serre. Mais la langue française n’est pas la seule à figurer sur le banc des accusés, la langue arabe est elle aussi une langue qui s’échappe, l’exclusion n’est pas le seul fait des hommes elle se réalise aussi visiblement dans le difficile, voire impossible, apprentissage de la langue :

J’apprends la grammaire. J’oublie. C’est une langue qui s’échappe. C’est une fuite et un glissement. Je prononce le et le rhâ si difficiles. Je reconnais les sons el chekl. Mais je reste à l’extérieur du sens, abandonnée[4].

Les premiers émois avec Amine, l’ami, le jumeau, sont eux d’ordre sensoriel, ils retracent le cheminement et la naissance de la sexualité. L’auteur s’interroge : à quel moment passe-t-on du jeu d’enfant à la réalisation sexuelle de son identité ?

Tu me prêtes ton pantalon préféré, Amine. En toile épaisse et bleu. Très résistant. Je le garde longtemps. En otage. Je refuse de le rendre. Ta mère proteste. Je vis dans ton vêtement, là où précisément tu tiens ton sexe caché.

     N’est-ce pas à cet instant, par ce geste, que prend l’homosexualité[5] ?

Une chose apparaît certaine pour l’auteur c’est que cette réalisation sexuelle passe par la convoitise, l’écriture déploie alors une réflexion autour de l’homosexualité. Convoiter ce qu’est l’ami, se projeter dans le corps de l’autre se réalise par l’emprunt de ses vêtements, par le travestissement de soi en l’autre. Le questionnement sexuel trouve tout son sens autour de l’évocation du pantalon d’Amine, le pantalon devenant le «  refuge » de la sexualité.

« L’Algérie, ce pays seul au monde.

Cet abandon. Cette grande solitude.

La vengeance de la France[6]. »

Les relations entre la France et l’Algérie sont elles aussi au cœur du récit et nourrissent en partie la réflexion de l’auteur sur le sens à donner à son propre sentiment d’exclusion. Le regard porté par les Français sur l’Algérie est d’ailleurs tourné en dérision par l’auteur : « Non ? Pas de touristes en Algérie ? Ah bon ? Alors la misère doit être laide[7]. » L’ignorance semble pousser les hommes vers le repli et le rejet de ce qui est différent, les mots de l’auteur se font durs et condamnent avec force cette étroitesse d’esprit lorsqu’elle évoque le nationalisme breton :

Ce folklore dangereux. Cette petite identité culturelle. Ce lopin de terre à protéger. A défendre. Du fil de fer barbelé. Autour de leur folklore. Contre l’étranger. Contre la vie. Contre sa vitesse. Contre le progrès. Contre la pénétration[8].

Ici encore le motif de la pénétration rappelle que l’étranger est vécu avant toute chose comme une menace d’ordre sexuel. Le texte n’hésite pas à transgresser des tabous en évoquant avec érotisme et sensualité la sexualité parentale, dérangeante pour une société qui refuse et craint la mixité :

Haïr l’autre, c’est  l’imaginer contre soi. C’est se sentir possédé. Volé. Pénétré. Le racisme est un fantasme. C’est imaginer l’odeur de sa peau, la tension de son corps, la force de son sexe. Le racisme est une maladie. Une lèpre. Une nécrose. C’est le corps de ma mère avec le corps de mon père qui dérangera. Ces deux chairs-là. Ce rapport-là. Cette union-là. Ce frottement-là. Ce rouge-là. Cette mécanique-là[9].

L’utilisation du déterminant démonstratif accompagné de l’adverbe « là » rendent pour ainsi dire présente cette évocation, la montrer ne suffit pas, il faut également la faire vivre afin qu’elle devienne la plus réelle possible. La répétition vient marteler l’union des deux corps et semble l’imposer par le biais de l’écriture afin de la faire reconnaître et admettre par la société.

Garçon manqué se présente comme le récit d’une reconnaissance, d’une réconciliation, et décrit le cheminement qui mène à la réalisation d’une identité entière et suffisante, enfin unique. Le chemin autobiographique que se plaît à tracer Nina Bouraoui de livres en livres évoque avec subtilité et profondeur celui qui mène à la réalisation de soi. La littérature encore une fois vient le sublimer et l’inscrit dans un au-delà à mi-chemin entre réalité et mythe, entre imagination et vérité. La joute verbale à laquelle s’adonne l’auteur est bien du côté des mots, son regard, ainsi que sa plume, deviennent des armes dont elle use pour se protéger du monde à l’image de cette citation qui résume à elle seule le paradoxe Bouraoui : « Mon regard qui perce. Qui incendie. Qui entend. Qui dénonce. Mon regard, ma seule arme. J’en userai souvent. Pour faire mal. Pour dévorer. Et pour aimer enfin[10]. »


[1]Nina Bouraoui, Garçon manqué, Paris, Le Livre de Poche (Stock 2000),  p. 139

[2] Ibid., p.10

[3] Ibid, p .132

[4] Ibid., p.11

[5] Ibid., p .68

[6] Ibid., p .86

[7] Ibid., p .123

[8] Ibid., p .118

[9] Ibid., p .150

[10] Ibid., p .122

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