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Henry Bauchau

Henry Bauchau, La pierre sans chagrin

Loin de Dieu, le poème exalté

 par Ali Chibani

Avec La Pierre sans chagrin[1], Henry Bauchau répond à une demande de la collection « Le Souffle de l’esprit » qui a voulu rassembler les méditations, les réflexions et les prières de différentes personnalités dont l’abbé Pierre, Maurice Béjart ou encore le Dalaï Lama. Avec La Pierre sans chagrin, Henry Bauchau participe à un effort collectif d’ouverture au monde, un monde qu’il saisit dans une abbaye.


Une lecture spatiale

 

Le titre est à lui seul évocateur du but auquel tend l’ensemble du recueil. La paronomase implicite de la « pierre » et de son paronyme « prière » ainsi que le choix opéré par l’auteur pour la première nous pose déjà dans un monde figé. Contrairement à la prière qui sous-entend une adresse intérieure vers l’extérieur, du plus profond au plus élevé, la pierre est stable et fixe. Quand la « prière » est motivée par la volonté de changement pour se libérer de l’instant, la pierre subit le monde et ses intempéries de tout instant. Tout ce réseau de significations, Bauchau va le retravailler en se fondant sur la figure stylistique de la synecdoque. Il fait ainsi de la pierre le contenant déterminant de la prière, à telle point que la pierre devient un signe plein de sens, signe historique et ontologique.

Dans la première partie de l’œuvre, « Poèmes du Thoronet », le poète aborde l’abbaye de l’extérieur, d’un point de vue architectural. Les titres des poèmes désignent des structures de l’abbaye : « Faîte », « La tour », « La nef »… La première structure qui ouvre cette partie, dans un tercet, est intitulée « Pierre » :

Brise tes pensées sur elle

Qui ne pense plus la pierre

La pierre le pensera[2].

Ce tercet résume à lui seul la première partie du recueil. Le rapport au monde que cherche à établir l’auteur, à travers les liens institués entre l’être, porté par les pronoms possessif et relatif (« tes », « Qui »), et l’étant (« la pierre ») passe par une structure d’œuvre ascétique. À la brièveté du poème s’ajoute les répétitions phoniques. Le verbe « penser » revient dans les trois vers avec ses dérivations « pensées », « pense » et « pensera », cela renforce l’allitération en « p » ou son équivalent sonore « b ». L’harmonie qui caractérise ce poème ne l’empêche pas de donner l’impression de dépeindre un monde figé dans un langage minimaliste. Mais l’apparence est trompeuse ! L’usage de la catachrèse – figure stylistique qui consiste à étendre le sens d’un mot vers de nouvelles acceptions – donne à l’ensemble de l’édifice poétique une nouvelle vie riche et inattendue. L’abbaye du Thoronet, comme le texte lui-même, se transforme en espace qui s’invente sa propre temporalité. Plus qu’une fonction, l’espace s’accorde une existence.

Rites et rythmes.

 

C’est cette temporalité qui est le sujet de la seconde partie. La seconde partie du recueil est consacrée à la vie de l’abbaye. Comme l’indique son intitulé, « Les heures », nous quittons l’espace pour entrer dans son corollaire le temps. Les titres des textes insistent sur sa tendance à évoquer les périodes rituelles à travers les offices monastiques : « Matines », « Laudes », « Tierces »… Le poème adopte de nouvelles formes. Des quatrains octosyllabiques et/ou ennéasyllabiques avec une rime croisée ou encore des dizains…, ils sont tous marqués par des temps de lecture contrairement aux édifices de la première partie généralement construits sous forme de blocs de texte. Les temps de lecture varient d’un vers à un autre. Ils sont définis par le déplacement des coupes qui donnent un rythme variable, chantant, aux poèmes :

Lumière/, bergè//re/, lucide

Est/ l’envol du// martin-pêcheur

Car/ l’amour est// prompt /et limpide

Est le/ coura//ge du bon/heur[3].

Les modulations rythmiques montrent la possibilité d’agir sur le temps historique. La pierre, l’immortelle, par sa rudesse est le synonyme de la réalité dont l’homme doit se détacher pour respirer. Il faut se libérer du souci (« Brise tes pensées sur elle ») et oser s’inventer une nouvelle vie, même fantasmatique, afin que l’homme domine son angoisse de la mort. Ce bouleversement, transcrit par le chiasme des deux derniers vers, donne à l’homme la possibilité de réinventer la mort au lieu de la subir car

… la règle est d’apprendre à rire

Homme

avant de mourir[4].

« Poème du Thoronet » est justement un hommage au créateur. L’Abbaye du Thoronet, lieu sacré où l’on rencontre Dieu, est avant tout l’œuvre d’un homme qui s’élève ainsi, dans la langue de Bauchau, au rang de Créateur. C’est ce qui ressort de « La tour » :

Conçue dans l’équité des songes

Par le naturel de la main[5].

L’hommage au créateur est un hommage à l’art comme espace habité par l’amour. Et l’auteur ne prie nullement pour gagner l’amour divin mais se tourne vers l’amour du prochain. La similitude avec le message des religions monothéistes paraît être une coïncidence inspirée par l’effet de l’abbaye comme « maître d’œuvre » et non comme lieu de prière :

Ce que je ne vois pas dans la lumière de l’amour

je l’ignore.

Je suis passé dans ce monde

sans le voir, sans l’entendre

et je dors près de mes outils[6].

L’ascétisme n’est pas la seule caractéristique de ce recueil qui mérite d’être relevée. Il y a aussi le mystère. Il teint l’ensemble du parcours poétique qui se forme sous nos yeux ; un mystère qui n’est pas fortuit. Chaque texte se rapproche du Texte qui parle par allégories et paraboles sur un ton souvent sentencieux. La magie sature l’œuvre poétique comme elle sature le texte mystique. En comptant sur nos habitudes de lecture, la poésie change de niveau pour quitter le monde profane et gagner le sacré. Elle est l’abbaye d’une religion nommée « Amour ». Là est la Nouvelle portée par la structure et le rythme du poème comme par son utopie. Chaque mot est une pierre qu’on déplace pour lui faire trouver sa place adéquate avec, pour seul souci, la venue au monde d’une œuvre d’art à l’esthétique la plus en-chantante possible, notamment avec l’usage de l’hyperbate et de l’ellipse. L’ensemble du destin de La Pierre sans chagrin se résume dans « None » :

Dans la mémoire douloureuse

ne consumez plus votre vie

en travaux de terre ou de briques

car Dieu est mort.

A moins que syllabe chantée

ou l’aventure psalmodiée

que règle une assomption de pierre

à le ressusciter ne vienne.

Enfant dans le château d’amoureuse entreprise[7].

Conjuration.

 

Henry Bauchau propose avec La Pierre sans chagrin une œuvre qui, par son assomption, veut atteindre les cimes de l’espoir. Il établit un nouveau parallélisme entre la pierre et le poème : deux éléments de construction qui ne souffrent d’aucune peine, d’aucun chagrin mais ils en sont le produit. La pierre devenue mot et le mot devenu pierre se rejoignent dans les mêmes fonctionnalités qui font d’eux des espaces de conjuration du mal historique et de communion dans l’humilité :

Si tu ne crois pas en la parole du monde

Qui te croira ?

Si tu n’aimes pas la matière

Qui t’aimera ?

Et si tu n’entends pas son rire ?

Qui te brisera ?[8]

La Pierre sans chagrin se clôt sur deux poèmes inédits. Le dernier, « L’événement futur », est dédié à Nancy Huston. L’auteur rappelle le martyr quotidien de l’homme :

On a vécu les guerres, le règne, l’imposture,

L’abomination des puissants.

[…]

Chacun attend le cri de la femme sauvage.

Chacune entend monter de sa femme profonde

L’événement futur en patience et lumière[9].

Henry Bauchau distingue ainsi la femme, comme valeur suprême que tout homme devrait atteindre, et la femme-humanité démoniaque.


[1] Henry Bauchau, La Pierre sans chagrin, Paris, éd. Actes Sud, coll. « Le Souffle de l’esprit », 2001.

[2] Ibid., p. 11.

[3] Ibid., « Laudes », p. 26.

[4] Ibid., « La règle », p. 12.

[5] Ibid., p. 16.

[6] Ibid., p. 21.

[7] Ibid., p. 31.

[8] Ibid., “Tierce”, p. 28.

[9] Ibid., p. 39.

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