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Bande dessinée francophone, Charles Ferdinand Ramuz

Ch.-F. Ramuz, Casanave, L’Histoire du soldat

« Un conte moral tragique sur la petitesse de l’homme »

par Circé Krouch-Guilhem

L’Histoire du soldat est à l’origine une pièce musicale composée par Igor Stravinsky sur un texte, inspiré de légendes populaires, de l’écrivain francophone suisse Charles-Ferdinand Ramuz[1] (1878-1947). Si la première représentation eut lieu en 1918, la pièce, elle, ne sera publiée qu’en 1920. Daniel Casanave né en 1963, et qui depuis 2001 met l’accent sur l’adaptation de chefs d’œuvre littéraires en bande dessinée[2], s’est attaché à adapter cette pièce publiée en 2005 par les éditions 6 pieds sous terre[3].

Cet ouvrage met en scène un soldat, de condition très modeste, ayant pour tout bien un violon. Il rentre au pays pour quinze jours de congé. Arpentant les chemins entourés de montagnes, « entre Denges et Denezy » (dans le canton de Vaud), il rencontre le Diable ayant pris l’apparence d’un chasseur de papillons. Cette activité dépeint déjà le rôle de ce dernier, capteur de liberté, d’une manière très symbolique : les papillons sont ce qui échappe à la matérialité, à l’attractivité. Il lui demande de lui vendre son violon contre un livre qui le rendra selon ses dires extrêmement riche, et cela pour toujours. Si le soldat refuse catégoriquement cette offre d’abord, il finit par se laisser tenter, d’autant que le chasseur de papillons lui propose de lui donner à boire, à manger et à fumer contre trois jours de cours de violon dans son château. Il lui promet qu’ensuite il sera « riche pour toujours[4] ! » grâce à un livre « qui dit les choses avant le temps[5] », choses qui sont en fait le cours des changes à la bourse.

Les trois jours écoulés, le soldat finit par parvenir à son village où tout le monde étrangement le fuit. C’est alors que le soldat Joseph Dupraz fait cette déduction : « Je comprends, j’y ai mis du temps », « Ce n’est pas trois jours mais trois ans !… », « Ils m’ont pris pour un revenant, je suis mort parmi les vivants[6] ». Remarquons ici les rimes pauvres en [ᾶ] voire suffisantes en [tᾶ], que l’on peut retrouver tout au long de l’histoire, qui confèrent un rythme musical et poétique au conte, tout en mettant l’accent sur le facteur englobant le conte : le temps et sa maîtrise.

Abandonnant son village car n’y trouvant plus sa place, Joseph s’installe en ville où il devient extrêmement riche très vite. Un jour il se rend compte de la tristesse d’une vie sans amour, regrette d’avoir cédé son violon et finit par réduire en miettes le livre responsable de sa fortune et de son malheur. Décidant de tout quitter, il se met sur la route dans ses habits de soldat et atteint un royaume où une princesse malade attend d’être sauvée. Ce qu’il fera grâce à son violon qu’il réussit à reprendre au Diable. Malgré le bonheur dans lequel il se trouve plongé, il tentera de revoir sa mère, en d’autres termes d’élargir son bonheur, et pour cela sera damné. Conte moral, L’Histoire du soldat oppose la force de l’art au faux bonheur et à la fausse puissance que procure l’argent. Il affirme la primauté de la liberté et de l’amour sur l’appât du gain. Le soldat s’en rend compte bien vite lorsqu’il se plaint en ces termes : « Des amoureux partout, personne pour m’aimer ; » « Les seules qui font besoin, et tout mon argent ne me sert à rien, parce qu’elles ne coûtent rien, elles ne peuvent pas s’acheter. » « Ce n’est pas la nourriture qui compte, c’est l’appétit. » « Alors je n’ai rien, ils ont tout, je n’ai plus rien, ils m’ont tout pris[7] ».

L’antagonisme entre le bien et le mal est très clair et caractéristique du conte traditionnel. Le bien est la liberté, la musique : l’immatérialité ; le mal est l’argent, l’avarice et la vénalité : l’amour du matériel par excellence. En vendant son violon au Diable, c’est-à-dire son âme (ici nous pouvons relever l’inspiration faustienne) contre un livre qui permet de prédire l’avenir, le soldat devient un homme extrêmement riche mais également très malheureux puisqu’il lui manque l’amour, qui lui ne s’achète pas. Le violon dispense la joie, la musique est salvatrice puisqu’elle lui permet de trouver l’amour en sauvant la fille du roi, mais à condition de ne pas désirer plus que ce qui est donné. Il perdra la vie en voulant revoir son village et sa mère ne tenant pas compte de la mise en garde du Diable : « il ne faut pas vouloir ajouter à ce qu’on a ce qu’on avait, on ne peut pas être à la fois qui on est et qui on était[8] ». L’Homme se contentant rarement de ce qu’il possède déjà, le Diable finit donc par gagner. Les apports du dessin à l’œuvre originale sont multiples. Le traitement de la géographie suisse est très intéressant : elle apparaît comme un espace de liberté tout en étant un espace d’enfermement. La Suisse, très enclavée, comporte une ambivalence : par sa neutralité elle est un pays protectionniste – le soldat ne rentre pas de guerre mais de son service militaire alors que l’Europe au même moment est plongée dans la souffrance – et en même temps ses montagnes, barrières qui semblent inatteignables, font d’elle un pays dont on ne semble pouvoir sortir. Les deuxième et troisième pages de la bande dessinée donnent à voir des chemins qui ne cessent de serpenter vers la même montagne sans qu’elle paraisse plus proche. Et l’ouvrage se clôt sur cette image : la même montagne, fixe et grise, mais cette fois-ci aucun chemin n’y mène, la clôture semble définitive. La mise en image apporte donc beaucoup, elle traite formidablement bien cette ambivalence : la montagne est barrière infranchissable, infinité, désert, grandeur ; elle permet de mettre en exergue dès le début la petitesse de l’homme, sa fragilité, sa faiblesse, ses failles. Enfin, le lecteur appréciera de découvrir et d’interpréter des détails mis en valeur par le dessin : la malléabilité du soldat, qui apparaît marionnette presque pantin[9] ; les rapprochements minutieux faits par le dessinateur entre certains personnages et des oiseaux : Joseph prend la posture du moineau associé à la fragilité[10], le Diable déguisé en bohémienne celle d’un paon que l’on peut associer à la vanité et à la tromperie[11]…

En se faisant bande dessinée, L’Histoire du soldat enrichit sa traversée des genres, œuvre théâtro-musicale elle se fait également dessin sans rien perdre de sa dimension poétique, musicale et merveilleuse.

[1] Nous vous invitons pour mieux connaître cet auteur à consulter l’article de Ali Chibani sur l’ouvrage La Grande peur dans la montagne de C-F. Ramuz publié sur notre site.

[2] Parmi d’autres : Ubu Roi (d’après Alfred Jarry), Les 400 coups, 2001 ; Les mamelles de Tirésias (d’après Guillaume Apollinaire) Le Pythagore, 2003 ; Macbeth (d’après Shakespeare), 6 pieds sous terre, 2004.

[3] Ramuz, Casanave, L’Histoire du soldat, 6 Pieds Sous Terre éditions, Frontignan, 2005, 74 p.

[4] Ibid., p. 13.

[5] Ibid., p. 12.

[6] Ibid., p. 23, vignettes 3, 4 et 5.

[7] Ibid., p. 34, texte des vignettes 4 à 7.

[8] Ibid., p. 57, première vignette.

[9] Ibid., p. 30. Dans le train qui l’emmène dans la grande ville alors qu’il est en civil, on remarquera dans le coin à gauche de la dernière vignette une poupée pantin lui ressemblant étrangement en tant que soldat.

[10] Ibid., p. 34, dans la première vignette au premier plan un petit moineau le regarde, dans l’avant dernière vignette en bas à gauche, le soldat prend sa pose, tourné du même côté que lui.

[11] Ibid., p. 36-38.

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