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Comptes-rendus de lecture

Amin Zaoui, Sommeil du mimosa et Sonate des loups

« L’écriture pour scandale »

par Sandrine Meslet

Amin-Zaoui-Sommeil-du-mimosa-sonate-des-loupsNous, écrivains algériens, sommes nous une espèce en voie d’extinction ? Amin Zaoui Amin Zaoui, romancier algérien, propose de revisiter les villes d’Alger et d’Oran au moment des sombres années 90 dans un diptyque formé de deux nouvelles : Sommeil du mimosa et Sonate des loups. La mort rôde et empêche les protagonistes de mener une vie normale, l’écriture conte le destin de deux hommes pris au piège de la ville en siège. La solitude pèse sur le destin du premier, promu au poste de directeur du service des funérailles, et du second, journaliste et veuf, qui s’interroge sur les raisons de l’assassinat de sa femme. Le premier récit transgresse et offre une tonalité vindicative, masturbation et insatiété féminine sont ainsi évoquées pour mieux dénoncer la censure et le poids de l’islamisme. De la frustration naît un langage marqué par l’érotisme, les voisines devenant objets de désir et de fantasme. Le second récit est tourné vers une autre révolte, celle de la légitimité de la mort dans un monde en perdition, où l’exil apparaît comme le moindre des maux.

Le sexe et le vin, apprivoiser le vice

La première nouvelle est entièrement rédigée à la première personne : un homme y conte son quotidien qui le mène de son bureau à son appartement. La solitude amène le personnage à scruter les moindres faits et gestes de ses voisines, afin de construire un fantasme personnel dont l’érotisme intrigue « Racha me trouble, me captive. Dans ma tête je découvre son corps empli de roses et de désirs [1]! » La solitude du personnage semble ne pas connaître de limites et même sa nomination au poste de directeur du service des funérailles n’y change rien, son état n’a de cesse que de se réfugier dans l’onirisme. En proie à la rêverie macabre il imagine la rédaction, par son ami journaliste, d’une rubrique nécrologique annonçant sa mort. Transgressant les convenances, le personnage impose une indécence salvatrice qui lutte contre le fanatisme religieux en faisant le pari de la liberté : « C’est dans cette petite mosquée déserte que je commençais mes premières pratiques de masturbation[2]. » Deux anecdotes érotiques encadrent la nouvelle Sommeil du mimosa et mettent en scène des femmes au désir insatiable. Le coït de la femme avec un âne, dans le premier conte, et avec un aveugle dans le second fait écho à une culture populaire marquée par l’érotisme, culture que le romancier revendique contre l’idée d’un religieusement correct que voudrait imposer les islamistes. Mais le pari d’un langage dépouillé de décence a un prix, la lucidité du personnage se fond dans la solitude, l’isolement et l’alcoolisme qui le guettent : « Un sentiment étrange m’habite, tout en creusant des fissures dans les murs de ma solitude[3]. » Solitude qu’il n’hésite pas à comparer à celle de sa voisine, devenue pour l’homme un double étrange et enivrant : « Torture de deux solitudes : la sienne et la mienne[4]. »

Le personnage se prend même au jeu de la concurrence avec Dieu : « Dieu donne les vices et moi je donne les tombes[5]! » La fuite qu’il propose à la fin du récit l’assimile à un Don Quichotte des temps modernes cherchant dans la rêverie un moyen de fuir la menace et la persécution des islamistes. Un petit jeu sans conséquence face aux dangers de l’extrémisme religieux. Face à un langage dénué de pudeur, un langage poétique se déploie et entre en concurrence avec le premier :

Remuant l’encrier, j’ai trouvé des larmes !

L’amour calciné.

Un pincement au cœur.

Un jeune homme silencieux, froid et énigmatique, rôde autour du portail de l’immeuble.

A Alger sous un ciel pluvieux d’attentats, les femmes sortaient dans une grande manifestation, dénonçant les bourreaux et les ennemis de la vie et de la liberté.

Le regard de ce jeune homme me donne froid dans le dos… et Oran poursuit sa descente en enfer.

Le « courage » barbare des barbus[6] !

Le langage poétique est plus présent dans la seconde nouvelle où il vient mettre en déroute la haine des extrémistes et offre un parallèle saisissant avec la tonalité transgressive de la première nouvelle. Le sang et la barbarie s’insinuent dans le conte et surgissent au milieu d’une évocation fabuleuse :

Un marchand d’Isphahane vole dans les airs agrippé aux pattes d’un oiseau fabuleux… des voyages paradisiaques à travers les îles des mers du sud… Dix-sept jeunes appelés, accomplissant leur service militaire dans la zone sud, ont été trouvés égorgés, atrocement mutilés, la tête plantée sur des barreaux de fer et des bâtons en bois, exposés au bord de la route nationale[7].

L’absence et le crime

La seconde nouvelle Sonate des loups, plus longue, revient sur l’expérience de Bakh tantôt restituée à la première personne et tantôt à la troisième. Cette alternance de la voix narrative permet un point de vue double sur le personnage et offre un regard entier sur sa solitude et son enfermement. La sexualité est ainsi abordée sous un angle solitaire et froid, la mort s’insinuant dans chaque expérience :

« Je me suis posé sur elle, un cops froid… deux corps froids, deux cadavres. »

Ô sentiers inconnus.

Le tonnerre gronde au loin.

Aux portes d’Oran, un abcès coule toujours !

Hémorragie[8] !

Le service militaire laisse un goût amer au personnage qui n’en retient que la profonde injustice. Déjà la haine de l’autre et l’intolérance voient le jour au moment où le narrateur fait résonner la voix de la plus célèbre chanteuse juive algérienne en haut du minaret :

Un jour j’ai osé mettre la cassette de Reïnette l’Oranaise[9]! Une juive élève sa très belle voix depuis le toit de la mosquée ! Une voix d’une juive dans un haut-parleur islamique ?! J’avais peur d’être jeté aux arrêts une autre dizaine de jours[10].

On ne peut s’empêcher de penser à La Peste de Camus dans cette Algérie agonisante, ce n’est plus la maladie mais bien le fanatisme qui détruit et se révèle être une nouvelle apocalypse. Le champ lexical apocalyptique est d’ailleurs largement exploité, la ville disparaît alors sous les morts :

Depuis cette fenêtre je vois la ville, poursuivant sa descente en enfer, encerclée, envahie par les monstres.

Déluge de haine !

Dehors, il n’y a que les hôpitaux et les cimetières[11].

Le quotidien est marqué par de longs cortèges funéraires, chaque jour se lève sur une nouvelle mort et chaque homme menacé semble attendre fatidiquement son tour :

On enterre Saïd Mekbel, rédacteur en chef du journal Le Matin.

Nous marchons chaque jour derrière nos morts afin de ne pas perdre la mémoire.

Un ami a crié fort avant de se donner la mort.

« L’Algérie n’est pas clémente envers moi, tout ce qu’elle a pu m’offrir, c’est une tumeur ! »

Adieu l’écrivain Ammar Béllahcène.

Chaque jour nous nous réveillons pour nous retrouver orphelins d’un être cher de plus !

L’idée de la mort ne m’effraie plus, chaque matin nous partirons vers une mort, pour rentrer le soir d’une autre[12].

Dieu n’existe plus dans ces lieux de perdition, Bakh cherche en vain à comprendre son absence et l’interroge directement. Les défenseurs de la foi, les islamistes, deviennent dans sa démonstration les assassins de Dieu, car c’est bien la haine qui est mise sur le banc des accusés :

« Oh Allah…vous êtes absent ou quelqu’un vous a assassiné. »

Comme Jamila, Dieu, lui aussi, est mort. Dieu aime-t-il les autres villes mieux que la nôtre ?

Ville de la vieille mosquée, de Santa Cruz, de la grande synagogue et de la chanson raï.

« Qui a assassiné Dieu à Oran ? – Les haïsseurs[13]. »

La nouvelle s’achève sur une fatwa dont l’auteur souligne toute la cruauté et le non sens, en restituant son caractère informatif qui prescrit avec détachement la manière de tuer, de violer et d’égorger des non croyants :

« Une fatwa :

« Aux croyants combattants pour l’Islam et pour la charia d’Allah. Il ne faut égorger une jeune fille athée avant de la violer… Si la jeune fille est exécutée avant qu’elle soit violée, c’est-à-dire vierge, elle partira au paradis selon le Coran, livre d’Allah.

Aux croyants :

Il vous est demandé, pour l’amour d’Allah et de son prophète Mohamed, le sceau des apôtres, de violer les filles vierges et les enfants avant de les exécuter, pour leur barrer la route de la clémence divine, et l’entrée au paradis…»

On cherche la route.

On enterre un inconnu[14]. »

Les mots sauvent ce que les hommes détruisent, voilà à quoi pourrait ressembler ce curieux diptyque du romancier algérien Amin Zaoui formé de deux récits marqués par la solitude, la menace et la mort. Un cri de révolte laisse entendre l’acharnement à vivre et à témoigner pour ne pas laisser l’obscurantisme et le fanatisme gagner la bataille de la haine :

« Je remets ma fin à plus tard ! »

« Je remets ma mort à un autre jour[15] ! »

[1] Sommeil du mimosa, Sonate des loups, Paris, Le Serpent à plumes, 1990, p.14

[2] Ibid., p.51

[3] Ibid., p.37

[4] Ibid., p.39

[5] Ibid.

[6] Ibid., p.117

[7] Ibid., p.99

[8] Ibid., p.91

[9] Reïnette l’Oranaise est une des plus célèbres chanteuses juive algérienne

[10] Ibid., p.85

[11] Ibid., p.94

[12] Ibid., p.98-99

[13] Ibid., p.120

[14] Ibid., p.143-144

[15] Ibid., p.145

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