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Mohammed Dib, Traces et Intertextualités

Mohammed Dib, La Grande Maison

Un Lazarillo algérien

Par Victoria Famin

Dib--La-grande-maisonOmar, jeune garçon protagoniste de La grande Maison, semble avoir la force et la vivacité de tout enfant qui approche de l’âge adulte tout en gardant une certaine innocence.  « Un peu de ce que tu manges ![1] » sont les premiers mots de ce personnage qui ouvrent le texte. Cet incipit définit l’enfant, figure centrale du roman, par le contexte de misère dans lequel il doit survivre. Omar habite avec sa mère, ses sœurs et sa grand-mère dans un appartement de Dar-Sbitar, la grande maison qui pourrait être considérée comme une ville en soi.  Dans un contexte d’extrême pauvreté mais bourdonnant de vie, le lecteur peut suivre les aventures de cet enfant ainsi que celles des personnages qui partagent son espace vital.

Ce premier roman du grand écrivain algérien Mohammed Dib, publié en 1952, constitue le premier volet de la trilogie formée par L’incendie (1954) et Le métier à tisser (1954). L’auteur y retrace la vie d’une ville algérienne à l’aube de la guerre d’indépendance. Pour ce faire, il choisit de suivre le regard frais et lucide d’un enfant, Omar, qui devient témoin des souffrances d’une population ainsi que des mouvements qui précisent la révolte des Algériens contre le pouvoir colonial.

Bien que le lecteur soit tenté de voir en Omar un jeune héros algérien, porte parole de ses compatriotes,Mohammed Dib propose un personnage construit plutôt comme un antihéros. L’enfant, obsédé par la faim qui rythme ses jours, fait preuve d’une volonté de survie individuelle. Hormis l’épisode de solidarité à l’égard d’un camarade de l’école, les journées du garçon sont consacrées à la recherche du morceau de pain dur qui lui permettra de se nourrir. En ce sens, le personnage de Dib rappelle le protagoniste d’un texte espagnol du XVIème siècle. Il s’agit de La vida de Lazarillo de Tormes y de sus fortunas y adversidades[2], récit anonyme qui est devenu le modèle de la littérature picaresque espagnole. Tout comme Omar, Lazarillo est un jeune garçon qui vit dans la misère et qui consacre toute son énergie à la recherche de la nourriture qui lui permettra de subsister. Le récit de ses aventures permet au lecteur de découvrir la société espagnole de l’époque, avec ses maux et ses vices, ses particularités et ses souffrances. Mais, loin de tomber dans une sorte de misérabilisme, le texte de Dib ainsi que le livre de Lazarillo proposent des personnages débrouillards, pleins de vitalité et poussés dans la vie par le désir de liberté.

Une écriture ouverte aux sens 

Le récit de Lazarillo de Tormes marque une rupture dans la littérature de la péninsule, car après le Moyen Age espagnol, il introduit dans ce système littéraire une écriture proche du corporel. La description des sensations physiques de Lazarillo enrichit le topos de la faim qui devient presque le fil conducteur du texte. L’image de la pauvreté de ce personnage est construite par la récurrence de métaphores et de figures synesthésiques. La grande Maison donne également une place centrale à la représentation des sensations physiques qui vont illustrer le monde d´Omar et la vie des gens de Dar-Sbitar.

Le topos de la faim, présent dès les premières lignes du texte, trace les portraits des personnages du roman en mettant en relief leur corporalité. Ce choix d’écriture propose une perception des habitants de Dar-Sbitar dans toute leur humanité, avec leurs besoins, leurs sensations et leurs envies. La misère qui accable cette communauté est ainsi signifiée par la faim et la difficulté de se procurer le pain de chaque jour.

La faim, de plus en plus lancinante, faisait gargouiller les intestins des petits. Timidement d’abord ils demandèrent à manger. Aïni paraissait écrasée. Tous ensemble alors ils implorèrent. Elle se leva, distribua de vieux morceaux de pain, avec une moitié de concombre, une pincée de sel. Omar épluchait sa part. Il ne jeta pas les pelures. Il s´en colla quelques-unes sur le front et les tempes et en éprouva une sensation de froid aiguë. Il mangea celles qui restaient. Ensuite il poudra de sel la pulpe et y mordit. […] Dans son estomac, les aliments qu’il avait pris – pain et concombre – formaient un poids de plus en plus lourd[3].

Au fur et à mesure que les images physiologiques se tissent dans le texte, le topos de la faim se déploie et devient par moments un élément central qui obsède les personnages. Les fabulations des enfants ne tournent pas autour des jouets ou des histoires fantaisistes mais autour des aliments qu’ils ne peuvent pas se procurer. Cette omniprésence de la sensation de faim culmine avec la personnification du topos qui semble se substituer à la mère d’Omar : « Mère bien-aimée, Mère faim, je t’ai réservé les mots les plus tendres… [4]».

La chaleur est également un élément important dans la construction synesthésique du roman. Cette sensation physique occupe les habitants de Dar-Sbitar, qui la combattent avec un sentiment d’impuissance :

Les enfants déversaient de pleins seaux sur le carrelage. Aussitôt répandue, l’eau s’évaporait en une vague ardente. Ils s’enlisaient sans espoir dans cette fournaise. C’était cruel, cette force aveugle qui les submergeait. Ils n’en finissaient pas de lutter contre elle[5].

Dar-Sbitar, une dichotomie du dehors et du dedans

Dans La grande MaisonMohammed Dib  propose une construction spatiale complexe. Dar-Sbitar, cette maison qui héberge un grand nombre de familles, est souvent représentée par la métaphore de la ruche. En effet, cette bâtisse concentre une multiplicité de personnages et d’histoires qui reproduisent à échelle réduite la vie d’une ville algérienne. Cet endroit où pullule la diversité garde pourtant une unité qui rassemble ses habitants face à l’arrivée d’un élément perturbateur extérieur tel que l’apparition des agents de police dans la cour de la grande maison.

Pour Omar, le protagoniste du roman, Dar-Sbitar symbolise un des deux termes d’une dichotomie. Celle-ci divise l’espace entre le dehors et le dedans, représentés par Dar-Sbitar et par la rue respectivement.

L’oppression dont cet enfant souffre vient de la part du personnage de la mère, de celui de la tante Hasna, de ceux des voisines. Comme Lazarillo, Omar doit se soumettre à la volonté de certains adultes, qui dans le cas du personnage de Dib, sont liés à l’espace de la grande maison. La vie dans Dar-Sbitar, mêlée à la faim et à la chaleur, étouffe le jeune garçon. Le dedans représenté par l’espace fermé de la maison s’oppose ainsi à l’ouverture d’un dehors infini, celui de la rue. La rue évoque pour Omar le lieu de la pleine existence. C’est justement dans ce dehors que le garçon commencera à réfléchir à des valeurs qui ne sont pas individuelles mais communautaires, comme celles de la justice et de la liberté.


Un air de révolte

Le désir de liberté et de justice ne survient pas abruptement dans le roman de Mohammed Dib. Il est tissé finement avec les aventures d’Omar. Tout comme le personnage du XVIème siècle espagnol, le regard du personnage de La grande Maison dénonce subtilement les failles d’un système qui provoque la souffrance d’un peuple. Ainsi, le passage qui retrace les différents métiers d’Aïni et ses pénuries fonctionnent comme un déclencheur du désir de justice.

Les premiers épisodes scolaires qui présentent l’enseignement de l’école coloniale mettent en avant l’absurdité du système. La représentation imposée de la notion de patrie devient un axe paradigmatique de l’oppression politique et culturelle de l’Algérie coloniale.

Certaines figures fournissent à Omar les éléments nécessaires pour développer une pensée de la révolte. C’est le cas de M. Hassan, le maître d’école, qui n’hésite pas à franchir la frontière de la langue imposée pour réveiller chez les enfants l’esprit critique : « Omar, surpris, entendit le maître parler en arabe. […] – Ça n’est pas vrai, fit-il, si on vous dit que la France est votre Patrie[6] ».  L’enfant réussit ainsi à établir des liens entre les discours des personnages de la révolte. Hamid Saraj, homme politique et représentant de la révolte en gestation, est également le tuteur intellectuel d’Omar. Il lui prête les livres, il lui donne un modèle de comportement politique :

Les travailleurs unis sauront arracher cette victoire aux colons et au Gouvernement général. Ils sont prêts pour la lutte.’ […] C’est ça, pense Omar. Soudain, il frémit : il reconnaît Hamid, au fond de la salle, qui parle ; c’est lui ! C’est donc Hamid…[7]

L’épisode de la réunion politique marque un tournant dans la vie d’Omar. La prise de conscience de la réalité du monde permet l’évolution de ce personnage qui semble abandonner doucement l’enfance. Omar vit le début de la guerre loin de Dar-Sbitar, dans une solitude qui, paradoxalement, l’intègre dans la population de Tlemcen. Malgré le sentiment d’enfermement que la grande maison représente, c’est vers elle que finalement Omar se tourne, enrichi par l’expérience du dehors, conscient de la possibilité de la révolte qui devient une lumière d’espoir.


[1] DIB, Mohammed. La Grande Maison, Paris, Editions du Seuil-Points, 1952, p. 7.

[2] La vida de Lazarillo de Tormes y de sus fortunas y adversidades (anonyme) Edition de Victor García de la Concha. Madrid, Espasa-Calpe, 1940.  Pour la traduction française, La vie de Lazarillo de Tormes, Paris, 1994.

[3] DIB, Mohammed. Op.cit., p. 107-108.

[4] Ibidem, p. 106.

[5] Ibidem, p. 95.

[6] Ibidem, p. 20-21.

[7] Ibidem, p. 116-117.

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Discussion

Une réflexion sur “Mohammed Dib, La Grande Maison

  1. merci, c’est une très bonne analyse qui m’a bien aidé

    Publié par Lina | 14 décembre 2015, 12:26

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