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Tzvetan Todorov, Nous et les autres

Tzvetan Todorov : Réflexions sur l’exotisme

par Virginie Brinker

 

 

 



Dans son essai Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine1, le chercheur d’origine bulgare, nous livre, dans la quatrième partie intitulée « L’exotique », sa réflexion personnelle – étayée par son étude riche et documentée de multiples auteurs – sur la notion d’exotisme.

Todorov-nous et les autresUne subjectivité revendiquée

Il est bon en effet de se rapporter à la préface pour comprendre d’où l’auteur parle et quelle sera la nature de son propos. Il commence par rappeler qu’il a « fait connaissance avec le mal pendant la première partie de [sa] vie, alors qu’[il] habitai[t] dans un pays soumis au régime stalinien2 ». Cela l’a rendu particulièrement sensible aux manifestations du mal telles le génocide perpétré par les nazis, les bombes atomiques sur le Japon ou encore la colonisation :

Je n’ai pas vu ces maux-là de mes yeux ; mais je sens leur parenté avec ceux dont j’ai fait l’expérience personnelle, et je n’ai pas d’hésitation à reconnaître un mal comme un mal (…). J’ai le sentiment de tenir là une sorte d’absolu, qui ne me quittera jamais ; mon attachement à l’idéal démocratique n’est pas seulement rationnel : le sang me monte à la tête quand on le met en question, et je sens que je me hérisse contre mon interlocuteur3.

S’interroger sur la diversité des peuples et l’unité humaine, n’est pas, du propre avis de l’auteur, « étranger à la situation du pays dans lequel [il] vi[t], la France, ni à la [s]ienne propre4 ». Todorov explique en effet que la réflexion française sur la question est « centrale pour l’histoire européenne ».

L’auteur revendique ainsi une part de subjectivité dans son étude, « le genre choisi n’est pas l’histoire mais la réflexion sur l’histoire5 », « un hybride, moitié histoire de la pensée, moitié essai de philosophie morale et politique6 ». Sa démarche sera celle du dialogue : « cela veut dire que je ne m’intéresse pas au seul sens des textes de mes auteurs (…) mais aussi à leur vérité ; il ne me suffit pas d’avoir reconnu leurs arguments (…) je cherche aussi à savoir si je peux les accepter », car « choisir le dialogue, cela veut dire aussi éviter les deux extrêmes que sont le monologue et la guerre »7. Pour l’auteur, il est fondamental de ne pas séparer « vivre et dire », autrement dit, discours et éthique.

L’exotisme, entre idéal et description de soi

Todorov définit l’exotisme comme l’envers symétrique du nationalisme, au sens où il s’agit dans les deux cas de valoriser un pays et une culture « définis exclusivement par leur rapport avec l’observateur », mais dans le premier cas « les autres sont mieux que nous », dans le second « nous sommes mieux que les autres ». Toutefois, l’auteur pose dès les premières lignes que l’exotisme est « moins une valorisation de l’autre qu’une critique de soi, et moins la description d’un réel que la formulation d’un idéal8 ».

C’est ce qu’il va s’attacher à montrer en parlant d’abord d’Homère, le premier « exotiste » célèbre, qui valorise les contrées lointaines et pour lequel finalement le pays le plus éloigné est nécessairement le meilleur. Il ne s’agit toutefois pas d’une réelle valorisation puisqu’il y a méconnaissance absolue du pays concerné : « l’exotisme voudrait être un éloge dans la méconnaissance9 ». Même phénomène dans le célèbre essai de Montaigne intitulé « Des cannibales ». Ceux-ci sont principalement définis comme nos symétriques inversés, ce qui revient à dire que valoriser l’autre (sans toutefois chercher à le connaître réellement) est avant tout un moyen de se critiquer soi10, et c’est en ce sens que Montaigne a contribué à construire le mythe du bon sauvage. Mais Montaigne, selon Todorov, n’estime les cannibales que dans la mesure où ils ressemblent aux Grecs et aux Romains qui font l’admiration de l’humaniste français. De même au XVIIIe siècle, Diderot, en écrivant le Supplément au voyage de Bougainville, ne se cachera pas d’écrire davantage sur les perversions et artifices de sa propre société que sur les Tahitien, leur cas lui servant d’allégorie pour aborder un sujet plus général : celui de la soumission nécessaire à la nature.

Un siècle plus tard, Chateaubriand, « premier voyageur-écrivain spécifiquement moderne11 », fait du voyage un objet de réflexion « bien délimité » : « La meilleure connaissance des autres peut permettre de s’améliorer soi-même ». L’auteur de l’essai formule d’ailleurs, après avoir analysé les textes de Chateaubriand dans le détail, un jugement sans appel : « L’auteur des Natchez ne s’intéresse qu’à lui-même, et n’a aucune curiosité à l’égard des autres (…). L’universalisme professé par Chactas-Chateaubriand se trouve bloqué par l’égocentrisme de René-Chateaubriand. 12». Comme quoi, l’exotisme porte, au fond, bien mal son nom, puisqu’il n’apparaît nullement comme un mouvement vers l’ « étranger »13.

Dérives de l’exotisme

A partir des grands voyages du XVIe siècle et de la découverte de l’Amérique par les Européens, le territoire des « autres » devient le lieu de projection d’un âge d’or révolu chez « nous ». Il n’y a qu’à se reporter au texte qui a connu le plus de succès à l’époque, Mundus novus d’Amerigo en 1503. Todorov résume la teneur de la lettre en mentionnant que la description de la société des « sauvages » tient à cinq traits : l’absence de vêtements, de propriété privée, de hiérarchie, d’interdits sexuels et de religion. Autrement dit, ces hommes vivent selon la nature, concept contre lequel Todorov avait émis de vives réserves dans la partie « L’Universel et le relatif », en analysant le Supplément au voyage de Bougainville de Diderot, qui érigeait la vie « selon la nature » des Tahitiens en valeur absolue : « En réalité, Diderot ne cherche nullement à fonder la morale ; il chercherait même plutôt à la détruire. En fondant la morale dans la nature – ce qui veut dire aussi le droit dans le fait -, en réglant donc le devoir-être sur l’être, il parvient à éliminer tout besoin de morale14 », ce qui peut conduire à « identifier purement et simplement la force et le droit » et légitimer le viol par exemple, comme il le montre à la page suivante.

Autre dérive, radicalement différente, ce que Todorov qualifie – après l’avoir étudié de près-, d’«’invention du tourisme moderne » par Chateaubriand dans Itinéraire de Paris à Jérusalem, publié en 1811, après un voyage en Grèce, en Palestine et en Egypte. L’homme arabe y apparaît d’abord comme un homme civilisé retombé dans l’état sauvage. Les cibles des critiques sont donc essentiellement les Arabes de Palestine et surtout les Turcs, sous fond de ce que l’on nommerait aujourd’hui islamophobie. Pour Todorov, l’ouvrage est ouvertement intolérant, participant d’un double mode de narration « désastreux pour la connaissance des autres, l’ethnocentrisme du Français et l’égocentrisme de l’auteur15 », car non seulement, les préjugés caricaturaux y sont tout à fait palpables, mais il y a aussi un mépris affiché pour tout ce qui ne ressemble pas aux mœurs citadines du narrateur. Chateaubriand est aussi un « touriste moderne », dans la mesure où il privilégie les objets et monuments au détriment des hommes qu’il rencontre.

D’autre part, en étudiant les œuvres de Pierre Loti16, Todorov met à jour sans retenue l’égoïsme, l’érotisme et le racialisme qui les caractérise, notamment la dernière, Le Roman d’un spahi. En faisant de Pierre Loti l’inventeur du « SAS d’aujourd’hui »17 sur fond de roman colonial, Todorov montre combien de la xénophilie à la xénophobie il n’y a qu’un pas, à partir du moment où l’autre n’est pas considéré comme un être humain à part entière, mais comme un objet – de désir ou de mépris.

Le renouveau de Segalen et l’ « exotisme essentiel »

TodorovAu début du XXe siècle, Victor Segalen, dans son Essai sur l’exotisme, tente de repenser la notion de fond en comble, à l’époque où, en France, et sous l’influence de Pierre Loti et de ceux qui l’ont suivi, le terme a été réduit à une sorte de « tropicalisme » étroit ou encore à la description des colonies françaises, vues de la métropole, bien entendu.

Segalen élargit donc considérablement le concept : « L’exotisme est tout ce qui est autre », il n’est nullement question d’abord de l’insérer dans un espace « de cocotiers » bien délimité, ni même de le limiter à des frontières géographiques. Le passé, l’avenir, deviennent exotiques. Il ne s’agit pas non plus de traiter forcément d’un peuple marqué culturellement, il peut y avoir une rencontre exotique entre homme et femme, mais aussi entre les êtres humains et les règnes animal ou végétal… C’est que l’exotisme n’est pas un thème, un « contenu », mais une expérience. Dès lors, il peut y avoir un exotisme des sens (dans la mesure où les expériences visuelles sont profondément étrangères à celles de l’ouïe, par exemple) et des arts (la peinture est exotique pour le musicien), enfin, à l’intérieur même d’un art, l’emploi d’un style inhabituel peut produire le même effet d’exotisme.

C’est pourquoi pour Segalen, comme le petit enfant, l’ « exote », comme il le nomme, doit savoir s’étonner, percevoir la nouveauté, jouir de la différence entre lui-même et l’objet ou le sujet de sa perception. L’exotisme devient avec Segalen « la réaction vive et curieuse d’une individualité forte contre une objectivité dont elle perçoit et déguste la différence18 ».

1 Tzvetan Todorov, Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Seuil, collection « Points Essais », 2004 [1989].
2 Ibid., p. 7.
3 Ibid., p. 9.
4 Ibid., p. 12.
5 Ibid., p. 13.
6 Ibid., p. 14.
7 Ibid., p. 16.
8 Ibid., p. 355.
9 Ibid., p. 356.
10 Todorov cite Montaigne : « Ils jouyssent encore de cette uberté [=abondance] naturelle (…). Ils sont encore en cet heureux point, de ne désirer qu’autant que leurs necessitez naturelles leur ordonnent », ibidem, p. 362.
11 Ibid., p. 377.
12 Ibid., p. 398.
13 Étymologiquement, « exotique » est un emprunt datant du XVIe siècle au latin classique exoticus ( grec exôtikos) signifiant « étranger ».
14 Op. cit., p. 37.
15 Ibid., p. 399.
16 Aziyadé (Turquie), Rarahu (Tahiti), Madame Chrysanthème (Japon) et le roman colonial Le Roman d’un spahi (Sénégal).
17 Op. cit., p. 425.
18 Cité à la page 434.

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