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Littérature et migrations, Mohammed Kheïr-Eddine

Mohamed Kheïr-Eddine, Une odeur de mantèque

Désincarnation

par Ali Chibani

« Les comportements les plus fondamentaux
relèvent souvent de l’inclassable ou
du contradictoire. Les supports du vivant
reposent sur l’hétérogène. »
Odon Vallet, Dieu a changé d’adresse

Une odeur de mantèque1 est l’insaisissable histoire d’un vieillard par le truchement duquel Mohammed Kheïr-Eddine2 narre les déconvenues de l’exilé. Le « vieux » possède un miroir, volé cinquante ans auparavant à un camelot qu’il a tué avant de le déposséder. Il parle à ce miroir censé être son témoin et son confident. Si le miroir se brise en mille et un morceaux, il continue néanmoins à hanter le récit jusqu’à sa fin. En effet, cette œuvre, très hermétique à l’interprétation, est constituée d’un ensemble morcelé et de regards hétérogènes. Il n’y a pas au vrai sens du terme une trame fondatrice de l’histoire comme il n’y a pas de personnage narrateur précis. Les passages du « je » au « il » ou encore au « nous » se font de manière irrégulière. C’est pourquoi, même si la tentative peut paraître ardue, voire hasardeuse, il faut tenter de dessiner une ligne directrice à une œuvre qui n’en a pas.

Bien que nous ne sachions pas quand ni comment le « vieux » a émigré, nous retrouvons par moments des éléments parsemés par-ci et par-là dans l’œuvre qui nous aident à établir la biographie de ce personnage. Comme pour tout exilé, la déception est à l’origine de tous les départs et pertes de repère : « J’ai vu Dieu… Ou le Diable ? Ils se ressemblaient, ils avaient la même tête, le même physique, les mêmes manières. La promesse qu’ils m’avaient faite avant que j’entre dans ce monde inepte ne correspond guère à ce que j’y trouve. » (p. 63) Le « vieux » évoque deux lieux d’exil : la France et l’Espagne sont les deux paradis où tous les espoirs sont projetés : « Nous sommes en Espagne, ma chère, dit l’homme. Nous sommes enfin parvenus à la vraie vacance, hein ? » (p. 43) Mais le « paradis » où l’on espère connaître la « vraie vie » découvre vite son vrai visage. Une nouvelle fois Dieu et le Diable se valent. Dans les deux pays, l’immigré est exploité et déshonoré. Il n’a plus que la patience et la passion des siens pour surmonter toutes les épreuves qui s’imposent à lui : « Un orage. Seul un orage accompagné d’éclairs avait pu le distraire. Il a cassé un pot de moutarde, encore un. On le sermonne, le frappe. Il rechigne. On lui sourit parce que les clients sont là. Ce soir, hein ! ce soir tu verras ! Son patron grince des dents, montre ses molaires d’or, ses gencives avariées. (…) L’orage ne l’a guère distrait, c’est dans sa tête que tout éclate, il pense au bled, il doit bientôt se marier, porter quelque chose à son vieux… » (p. 83) Naturellement, le patron devinant l’absence d’issue pour son employé, il en profite : « Le soir, le patron en fait sa femme. Il le force à se déshabiller, le menace de le renvoyer puis le grimpe. Voilà sa vie, sa vie à lui qui est le fils d’un vieux baroudeur. » (p. 84). Aux yeux de Kheïr-Eddine, l’immigration ne se résume pas seulement au déplacement. Elle est avant tout déshumanisation de l’accueillant et de l’accueilli et déclassement de ce dernier. En terre étrangère, les gloires familiales et les prestiges passés ne sont d’aucune importance pour l’immigré qui est comme une branche tenant à peine au tronc de l’arbre généalogique. Ce destin vaut-il la peine d’être vécu ? La question mérite d’être posée lorsque l’on sait que les bénéfices sont minimes. En dehors des quelques babioles qui seront offertes aux parents, l’immigré se retrouve dans la parfaite « vacance » du monde-prison : « Voyage, donc ! Ici et là des miroitements, des choses vous attrapant mais dont vous vous détachez vite. Pas d’amour réel, pas de vraies visions, jamais rien, jamais qu’une vie charnue par-ci par-là sur le chemin. Un train que nous aurions pris ? Non, une bulle tout bonnement. » (p. 46)

Comme en toute occasion, le malheur des uns fait la richesse des autres. Mohammed Kheïr-Eddine tire à boulets rouges sur les bureaucrates et représentants de l’autorité politique marocaine qui ont fait de l’immigration clandestine un marché lucratif :

[Tikherbichin3 qui a trempé dans l’enlèvement de Ben Berka] est plutôt spécialisé dans le transport de la main-d’œuvre vers l’étranger : un trafiquant quoi ! Qu’est-ce qu’il fait ? Rien ! Il prend beaucoup de flouze au type, lui fabrique un passeport avec la complicité d’un fonctionnaire véreux qu’il arrose un peu, puis il le met dans une bagnole avec d’autres gars ayant subi le même traitement… on les emmène jusqu’à la frontière espagnole et on harangue les douaniers, graissant la patte par-ci par-là… si les ouvriers sont refoulés on les taloche et les réprimande… (p. 145)

Une odeur de mantèque, au regard du passage ci-dessus, n’est pas dépourvu d’une vision politico-sociale où l’énonciation devant l’expérience de l’immigration est dénonciation du contexte politique qui réduit l’homme à l’état de sous-homme pour satisfaire les détenteurs de l’autorité.

Brûler la monarchie

La fibre politique de l’œuvre s’exprime par la résurrection de la mémoire. L’étranger « vit de [son] passé » comme le dit le chanteur kabyle Aït Menguellet4. Or ce passé est peu glorieux en vérité. Le « vieux » se souvient d’avoir volé et tué pour survivre dans son pays où la terre est aride. Il se souvient d’être rejeté de tous les siens qui font mine de désapprouver ses crimes mais qui en profitent sans scrupules : « Ne s’était-il pas trompé de chemin ? “Non, non, continuons toujours, le village est loin maintenant… et puis… pour ce que je vaux là-bas… pour le peu de respect qu’ils témoignent… Bah si Satan t’offre le Bien, accepte-le donc !…” » (p. 17). Avec le temps, la sollicitation de la mémoire vire à l’obsession et c’est l’éveil de tous les vieux démons et de toutes les angoisses du personnage principal : « “Ils connaissent bien leur boulot, ricana-t-il ! Ouais, ces serpents sont mes meilleures pensées.” Mais il se trompait ! Certains crapauds qui avaient échappé au désastre s’étaient déjà introduits dans sa cervelle, qui par les narines qui par les oreilles, tous se bousculant comme l’entrée d’une cantine. » (p. 20). Le langage bestiaire intervient ici en guise de langage métaphorique et hyperbolique rendant compte de l’état psychopathologique du vieux qui suit son désir de se rattacher à sa terre natale. Encore une fois Dieu et le Diable se ressemblent puisque la mémoire censée être salvatrice s’avère déstabilisante et vire à la maladie.

Cependant il faut avouer à la décharge de l’exilé marocain qu’il a un lourd passif traumatisant. Outre le fait d’être réduit à agir en criminel pour manger, il a vécu sous une monarchie absolue qui dénie au citoyen ses droits les plus élémentaires. La rage au cœur – qui sature le texte d’intonations –, l’auteur appelle ouvertement son peuple à se soulever contre l’autorité royale :

Ils leur font miroiter une mise d’or en France, les prennent en charge jusqu’en Espagne puis ils les laissent se démerder seuls… A quoi est dû tout cela ? Dis-moi un peu, toi qui sais tout ? C’est le fait de qui, de quoi ? On aime bien le roi ici, oui, on l’adore, ce doit être une vache à lait. Tiens, tu vois pas que mes babines en dégoulinent de ce lait ? Ton petit roi vient de se payer un joli château dans le Val-d’Oise ! Où ça, pote ? C’est en France, crétin, c’est dans la région parisienne ! L’a besoin de cacher ta misère ce prince ! (…) Ta gueule, raton ! Tu défends bien plus ton prince qu’il ne songe à ta petite nichée. Brûle ses lupanars, ce ne sont plus des palais qu’il a mais des bordels de luxe !…  (p. 142)

Comme le présent et le passé individuel ne contentent pas, le « vieux » remonte dans son histoire. Il en revient avec de nouvelles blessures narcissiques puisque le Mal finit par sembler atavique. Lors de son voyage dans son histoire personnelle, le vieux « vit toutes sortes d’êtres de l’ancien monde, ceux de son village comme les soldats oubliés qui avaient versé leur sang pour des patries ingrates. » (p. 25)

Le vieux Chleuh est réfractaire à toute forme d’autorité. Il veut se délivrer non seulement du roi mais également de son père5 et de ses nombreux ancêtres : « Ils songent encore aux fusils et aux cartouchières qu’exhibaient leurs ancêtres qui n’hésitaient pas à s’entretuer pour s’approprier un amandier ou modifier entre eux les bornes d’un champ… Saccagé par un passé tribal jamais exorcisé ! » (p. 171). Le reproche fait à l’ancêtre fondateur s’aggrave lorsqu’il devient le « fqih », c’est-à-dire le « clerc ». Elle est là la première rupture du personnage voyageur et elle est due au personnage du « supervieux » qui l’accompagne partout. L’ancêtre fondateur fait l’aveux de son impuissance en embrassant la religion musulmane qui redouble la domination paternelle au dépens de la mère6Kheïr-Eddine finit par désacraliser toute forme d’autorité avec beaucoup de cynisme : « Il n’y avait plus que son père dans la mosquée. Son père égrenait un chapelet noir fait de petites boulettes de crottes de chameau. Le chameau est un animal chéri par le Prophète. Les chameaux mangent les feuilles de figuier mais personne ne leur fait rien, moi si, j’ai mangé du chameau ! J’ai tué ces bêtes là. » (p. 67) 

« Il vadrouillait (…) jamais il ne s’égarait. »

Exil, désir du retour et recours à la mémoire, diverses directions sont données au même récit qui en sort tourmenté et brisé à l’image du personnage du vieux. Il faut considérer Une Odeur de mantèque comme une œuvre de traces : trace du citoyen marocain, trace de l’exilé, trace de l’agent administratif marocain qu’était Kheïr-Eddine. Il faut entendre ici la « trace » d’après le sens que lui attribue Derrida, c’est-à-dire ce qui est déjà mort et qui continue d’occuper le présent. Une Odeur de mantèque est, en quelque sorte, les mémoires d’outre tombe d’un exilé : « … toute sa peau7 s’en allait en lambeaux sanguinolents ; il risquait la mort à se comporter indéfiniment de cette façon. La mort ? Mon œil ! Je suis déjà mort, mes os parlent, c’est eux qui vous narguent maintenant ! » (p. 68)

Le vieux se considère en effet comme un homme mort car corrompu. Son identité scindée en deux comme par « un coup de foudre », il porte avec lui ce qu’il a été dans son état de cadavre et ce qu’il est devenu en exil avec la nostalgie et le désire de réanimer la partie morte de son identité : « Les deux frères, un des frères survivant après la mort de son frère, attaché à lui qui pourrissait, lié à sa décomposition organique. (…) M’effacer, n’être plus qu’une petite touffe de cheveux gris, moi le Berbère, le sale chleuh ! On me promenait dans un large tuyau, à plat ventre, on truquait mes cellules, on m’envoyait chercher des poux d’hommes au fond de l’océan ! » (p. 68). Dès lors que le vieux prend conscience de son identité truquée, il préfère se considérer comme mort puisqu’il assiste à ses propres funérailles. Cette mort et les ruptures qui la précèdent, marquent le texte en le morcelant. Chaque partie du texte kaléidoscopique est un regard neuf sur l’expérience de l’exil. Cependant, cette perception, aussi neuve soit-elle dans Une Odeur de Mantèque, elle tient son origine du séisme qui a rasé la ville d’Agadir en 1960 et qui a inspiré à l’auteur le roman éponyme considéré comme une œuvre majeure dans l’histoire des littératures francophones.

Le mal identitaire du vieux contamine l’œuvre qui, à son tour, perd toute identité. Ainsi Une Odeur de mantèque désobéit-elle à tous les schémas convenus pour classer une œuvre littéraire dans un genre précis. C’est pour cette raison d’ailleurs que nous avons préféré parler de manière générale et vague d’« œuvre ». Outre l’absence de trame narrative, et le peu d’éléments dramaturgiques disponibles, l’auteur nous fait passer de la prose aux vers à sa guise. En fait, l’auteur marocain ne se contente pas de coucher sur le papier ses impressions, il dessine également son âme : « Couché sur la paille qui encombre ta cabane mais ton âme et ton nouveau corps, en train de changer, non de muer… ton âme et ton nouveau corps sont là, présents, devant notre tribunal…” » (p. 38). Il reste que l’œuvre peut-être définie comme poétique : « Ils lui ont fait bouffer le bâton mais la poésie ne voulut point le quitter. » (p. 148) et, par-là, contre-politique. Si Kheïr-Eddine insiste sur cette phrase en la détachant par une écriture en italique, c’est sans doute parce qu’elle est essentielle pour la compréhension de l’œuvre : elle est la récolte de tant de souffrances ; elle est la transformation de tant d’échecs : « Les crapauds luttaient rageusement, certains blessés, saignant et puant, empestant l’atmosphère mais lui sentait ces effluves comme des parfums d’Arabie. » (p. 13-14) Si la mantèque sent mauvais, force est de reconnaître qu’elle donne bon goût aux plats cuisinés.

Mohammed Kheïr-Eddine finit son œuvre sur le récit du retour du vieux au village. C’est le moment pour lui de prendre sa revanche sur le monde. Il devient un héros merveilleux, admiré par les siens qui écoutent ses récits bouche bée : « sous ce ciel nocturne du Sud savamment illuminé, le miteux déballe sa vie de citadin, la rythmant à outrance, l’enjolivant exagérément, n’oubliant jamais aucun détail réel susceptible de fasciner son auditoire ni aucun mensonge longuement mûri dans sa prison du Nord… » (p. 167). Le retour est l’apothéose du cheminement et de l’expérience désincarnante qu’est l’immigration. Sans identité, le vieux construit lui-même de quoi demeurer aux yeux des autres un vivant, en l’occurrence sa propre légende.

1 Mohammed Kheïr-EddineUne Odeur de mantèque, Paris, Points, 1976.
2 Né en 1941 à Tifraout, dans le sud marocain, Mohammed Kheïr-Eddine a travaillé dans la fonction publique, notamment après le séisme d’Agadir. Il se consacre à l’écriture avec un talent exemplaire et une audace particulière. En 1993, il repart dans son pays natal qu’il a quitté en 1966 pour s’installer en France. De son exil, il n’avait de cesse de dénoncer la monarchie marocaine. Il décède en 1995 laissant derrière lui des titres devenus des classiques de la littérature nord-africaine, dont Agadir (1967), Ce Maroc ! (1975) et Vie et légende d’Agoun’chich ( 1984).
3 En tamazight, « Tikherbichin » signifie les « intrigues ».
4 « Toi pars, moi je reste »
5 Mohammed Kheïr-Eddine a toujours rejeté l’autorité parentale d’autant plus que l’auteur ne s’est jamais remis de la répudiation de sa mère par le père qui l’abandonne du même coup.
6 « La religion n’est pas un bordel, n’est pas une récompense. C’est le refuge de l’homme harassé, écoeuré de la vie terrestre. Le refuge de l’homme roussi, à l’âme empoisonnée ! Ah ! La Mecque ! » (p. 81)
7Pour comprendre le fonctionnement de la peau comme combinaison de l’espace et du temps, voir Didier Anzieu, Le Moi-Peau, Paris, éd. Dunod, 1995 (2ème éd.).

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