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Cheikh Hamidou Kane, Enseignants, étudiants, élèves, Leonora Miano, Littérature et migrations

L’Aventure ambiguë, Le Ventre de l’Atlantique, La Tribu des Gonzesses et Contours du jour qui vient

Regards croisés sur des trajectoires, 

Figures de l’émigré et de l’immigré dans

Cheikh Hamidou Kane, L’Aventure ambiguë (1961) ; Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique (2003) ; Tierno Monénembo, La Tribu des Gonzesses et Léonora Miano, Contours du jour qui vient (2006)

Par Virginie Brinker

 

kane-Aventure-AmbiguëDans le cadre de l’objet d’étude consacré à l’argumentation en classe de 2nde, et en particulier au thème de « l’Autre », nous proposons ici quelques pistes pour l’élaboration d’un groupement de textes avec les élèves.

 « Faire la France »

Dans Contours du jour qui vient de Léonora Miano1, auteure camerounaise, un personnage, celui de Mukom, une « femme de l’ombre », se voit contrainte d’emprunter de l’argent à Lumière, un prêcheur-profiteur qui se livre au trafic de femmes. En effet, ce dont Mukom rêve c’est de « faire la France » ; « C’est comme ça qu’elles disent toutes, pour parler de ceux qui ont voyagé hors des frontières du continent 2». Cette métaphore guerrière ne dissimule en rien la triste réalité. La France est une épreuve à subir, le but étant d’y survivre. Léonora Miano ne nous le cache pas : « Elle pensait vraiment que les trottoirs de Paris ou de Madrid la laisserait s’échapper pour aller trouver un emploi et un mari blanc. Parce que c’est pour faire le trottoir qu’elles partent toutes ».

La tentation de partir apparaît comme économique avant tout : « Je reviendrai et j’achèterai une maison près des rives de la Tubé. Il y aura une terrasse tout en haut d’où on pourra voir l’Afrique entière, comme chez ma patronne ». On voit ici grâce aux hyperboles (« l’Afrique entière ») et aux symboles (« terrasse tout en haut », « la patronne ») que « faire la France » est aussi une affaire de pouvoir et de regard : pouvoir enfin adopter un regard de surplomb sur le monde, relever la tête. « Ce n’était pas après un rêve qu’elle courait, mais après une revanche sur la vie ». On trouve la même motivation chez l’Homme de Barbès, dans Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome3 avec le leitmotiv : « N’oublie jamais, chaque miette de vie doit servir à conquérir la dignité ! 4», répété pour justifier l’exil qui apparaît là encore comme un véritable combat, et même une révolte de l’Africain contre sa condition.

Par ailleurs, la figure de l’émigré épanoui possède un pouvoir d’attraction inouï sur celui qui est resté au pays. Il en est ainsi de Welissané, la cousine de Mukom dans le roman de Léonora Miano : « Elle ne parlait plus comme nous, et même son odeur avait changé. Elle sentait la France. Elle était devenue une déesse. ». Chez Fatou Diome, l’Homme de Barbès exerce la même fascination sur les gens du village, lorsqu’il rentre au pays pour des vacances, et notamment sur Madické, le frère de Salie. Toutefois, si dans le roman de Léonora Miano, le portrait de l’émigré était pris en charge avec admiration par sa cousine restée au pays (écriture de l’éloge), le point de vue adopté est tout autre dans le roman de Fatou Diome, où le narrateur omniscient manie avec virtuosité l’ironie : « Il distribuait quelques billets et des pacotilles made in France, que personne n’aurait échangées contre un bloc d’émeraude. Ici, la friperie de Barbès vous donne un air d’importance et ça, ça n’a pas de prix ». La référence à peine voilée à la colonisation et au commerce triangulaire ici renforce la charge satirique à l’encontre de l’émigré, mais aussi des villageois, qui ont, semble-t-il définitivement livré leur âme au diable, fut-ce par nécessité. Mais c’est surtout le décalage de perception et de représentation que fustige l’ironie du narrateur : « Devenu l’emblème de l’émigration réussie, on lui demandait son avis sur tout, les visages se faisaient polis à sa rencontre, même le sable se lissait au passage de ses longs boubous amidonnés. Vous vous demandez toujours comment il avait gagné son argent en France ? Ecoutez Radio Sonacotra. ».

 « L[es] exilé[s] des bords de Seine »

 

Fatou-Diome-Ventre-de-l'AtlantiqueEn effet, la vie des immigrés en France, au-delà de sa misère, est pleine de paradoxes. C’est l’objet de la pièce de théâtre de Tierno Monénembo, La tribu des gonzesses, qui met notamment en scène six femmes africaines, dans « le salon d’un vieil appartement parisien, du genre que l’on squatte du côté de Stalingrad, de Barbès ou de Château-Rouge5. ». Parmi elles, il y a Eyenga, couturière, Penda, prostituée, Sia, femme de ménage, Okassa et Zenzie, qui cherchent respectivement un mari blanc et une carte de séjour et Néné Gallé qui se dit étudiante. La scène II de la pièce qui s’articule autour du jeu de mots « déroger », met en relief de façon loufoque l’attachement au pays et à la culture d’origine : « Déroger ou pas déroger, l’essentiel, c’est de ne pas perdre ses racines6 », dit Sia. « Nous sommes Africaines, oui ou non ? », lui répond Okassa. A la fin de l’extrait, les six femmes clament qu’elles ne seront jamais « déracinées ». Mais sous ces déclarations de principe, l’identité africaine revendiquée apparaît comme vidée de sa substance. L’identité culturelle n’est que folklore exotique : « Nous devons continuer à vénérer les masques, à faire des sacrifices et à croquer la kola même si on est à Paris. » ; « Dans le métro, nous parlons haut et fort, exactement comme au village. Nous vivons à huit dans une pièce, nous venons dîner sans nous faire inviter. ». L’identité apparaît comme une loi, un règlement à observer rigoureusement, comme l’atteste avec force le verbe « devoir ». C’est le prix à payer pour ne pas sombrer dans la solitude, la perdition et la folie, trois champs lexicaux intimement mêlés dans l’extrait. Le comique de mots, très présent dans l’extrait comme nous l’avons dit, associe implicitement, et par paronomase, le fait de « déroger » aux règles de la coutume, au fait d’être « dérangé », fou, perdu : « Beaucoup d’entre nous oublient qui ils sont dès qu’ils arrivent à l’aéroport. Ils désertent la communauté, ils prennent les manières d’ici (…) C’est pas pour rien qu’il y en a de plus en plus qui parlent tous seuls dans les rues. Complètement dérogés, les mecs ! ».

Toutefois, l’identité peut être source de déchirement à partir du moment où il n’est même plus question d’ « oubli » ou de « réminiscence forcée ». A l’autre bout du spectre, figurent en effet ceux qui n’ont jamais vécu l’exil, l’arrachement, l’émigration, « les exilés des bords de Seine », pour reprendre l’expression de Cheikh Hamidou Kane consacrée à Adèle, cette jeune fille que Samba Diallo rencontre chez Pierre Louis à la fin de L’Aventure ambiguë7. En effet, Samba Diallo est le noble héritier du royaume des Diallobé. Il a été envoyé en France pour y faire des études, forcé d’utiliser les armes de la modernité afin d’être en mesure de s’insurger, à son retour, contre la mainmise des Blancs sur son pays. Il souffre de l’exil dans tout le roman, mais l’ « exil » d’Adèle, cette jeune femme d’origine africaine qui ne s’est jamais rendue en Afrique, apparaît bien plus poignant :

L’exil d’Adèle, à bien des égards, était plus dramatique même que le sien. Lui, du moins, n’était métis que par sa culture. L’Occident s’était immiscé en lui, insidieusement, avec les pensées dont il s’était nourri chaque jour (…). La résistance du pays des Diallobé l’avait averti contre les risques de l’aventure occidentale. (…) Adèle n’avait pas son pays des Diallobé. Lorsqu’il lui arrivait de percevoir en elle un sentiment ou une pensée qui lui parût trancher d’une certaine façon sur la toile de fond de l’Occident, sa réaction avait été, longtemps, de s’en écarter avec terreur, comme d’une monstruosité. Loin que cette ambiguïté décrût, elle s’accentuait au contraire de sorte que progressivement, Adèle s’installa dans la conviction qu’elle était anormale de quelque manière.

   

Au terme de ce trajet entre quatre extraits relevant de la littérature africaine francophone plutôt contemporaine (àLeonora Miano, Contours du jour qui vient l’exception de l’œuvre de Cheikh Hamidou Kane qui s’apparente à un texte-source dans le domaine), les élèves auront pu mesurer différentes trajectoires, et l’importance du point de vue et des regards croisés sur l’émigré ou l’immigré. Le thème de l’Autre prend ici tout son sens, puisqu’il peut être « celui qui est différent de moi », mais aussi « l’autre moi-même », lorsque se pose la question cruciale de l’identité.

 

1 Voir notre article sur ce roman intitulé « Contours du jour qui vient, roman de l’éclosion » dans le dossier « Enfances ».

2 Léonora Miano, Contours du jour qui vient, « Pocket Jeunesse », 2008. Toutes les citations sont extraites du passage situé aux pages 48 à 51.

3 Voir notre article sur ce roman intitulé « L’écriture comme cire chaude entre les cloisons des deux bords ».

4 Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, Livre de Poche, 2006. Toutes les citations sont extraites du passage situé aux pages 29 à 34.

5 Tierno Monénembo, La tribu des gonzesses, Cauris et Acoria Editions, 2006, p. 12.

6 Toutes les citations qui suivent sont extraites de la scène II de la pièce, aux pages 25-28.

7 Cheikh Hamidou Kane, L’Aventure ambiguë, 10/18, 2000, [1961]. Toutes les citations sont extraites des pages 169 et 170.
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