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Dossiers auteurs, Linda Lê

Linda Lê, Les aubes

La création dans Les Aubes de Linda Lê,

Aux sources de la tragédie et de l’identité

par Virginie Brinker

La voix qui profère le roman est celle d’un jeune homme issu d’une famille bourgeoise qui a perdu la vue après un suicide manqué. Ce suicide était pour lui le moyen de rejoindre dans la mort Forever, une jeune femme de trente ans, anorexique, qui fut un temps la maîtresse de son père, et chez qui ses parents l’avaient envoyé se réfugier pendant un mois pour lui éviter leurs sempiternelles querelles de couple. En effet, Forever, Initiatrice et Muse du narrateur, s’était elle-même suicidée après le séjour du jeune homme. C’est à Vega, la jeune lectrice qu’il a embauchée et de laquelle il s’est épris, que le narrateur conte cette histoire d’amour et de mort que nous sommes invités à lire.

La mort comme œuvre d’art

Le père du narrateur est peintre. Mais son mariage avec l’héritière du Consortium, la mère du narrateur, a mis fin à sa vocation, son épouse qualifiant ses aspirations artistiques d’enfantillages. Le fils conçoit, dès le début de l’œuvre, son propre suicide comme une œuvre d’art, capable de racheter le reniement de son père :

Il y avait dans mon aspiration à la mort le besoin de restaurer la pureté, de dire mon dégoût, ma révolte devant l’abdication de mon père. Il avait renié la meilleure part de lui, l’amour de la beauté pour s’assurer le confort d’une vie où son âme ne pouvait s’épanouir que dans la fange [1].

A l’inverse, Forever, que le père a d’ailleurs abandonnée et fait avorter, apparaît comme l’antithèse de la compromission du père, et symbolise au contraire, un idéal de pureté. Elle représente la figure de l’inspiratrice et de l’art. Elle fait ainsi découvrir au narrateur les œuvres de la poétesse Sola et elles le marquent durablement puisque ce sont ces poèmes que Véga, la jeune lectrice, lui lit au cœur de leurs ébats amoureux. Or, Sola l’artiste, la figure tutélaire, apparaît comme une héroïne tragique, tour à tour comparée à Médée, Electre et Ondine (page 80). Il n’est donc pas inintéressant de noter que l’essence de l’art semble se situer dans le tragique, ce qui peut contribuer à expliquer la place de l’intertexte œdipien dans l’œuvre.

L’intertexte œdipien

La cécité du narrateur n’est pas sans rappeler la figure tragique d’Œdipe. Le narrateur se qualifie lui-même d’ « infirme », de « boiteux [2]», et se compare explicitement à Œdipe à la page 98[3]. Le texte ne cesse d’ailleurs de tisser des références au mythe des Labdacides[4]. Forever et la poétesse Sola sont ainsi comparées à la page 74 à « deux Antigones dressées en vain contre les vilenies de la vie et emmurées dans la même tombe ».

Forever apparaît, par ailleurs, comme un contrepoint de la mère du narrateur, en raison de leur rivalité vis-à-vis du père d’une part, mais aussi, de leur rapport à l’art, d’autre part. On apprend ainsi au début du chapitre III qu’elle est toujours « habillée de blanc », souvent comparée à un « cygne sauvage ». Il est question également de « sa silhouette immaculée ». On voit ici poindre une analogie avec la Vierge qui ne cesse de se développer, son anorexie lui conférant une sorte d’ « immatérialité[5] ». Forever apparaît donc comme « l’Initiatrice, la Mère, l’Amante interdite[6] », celle qui peut finalement enrayer la tragédie, contrairement à la mère-Jocaste du narrateur, dont le texte souligne la polysémique « voracité ».

Pourtant, Forever apparaît aussi comme une déesse de la fatalité, sorte de Parque, « sorcière fatidique qui nouait les fils des fins ultimes[7] » ou encore qui « avait renoué avec moi, l’enfant sénile, les fils des amours enfantines[8] » en ouvrant au narrateur la voie à l’art, au rêve et à la sagesse. La référence aux Parques est explicite dans le chapitre VII, où Forever, Sola et Vega sont ainsi qualifiées :

L’une, Forever, en illuminant mon enfance, la deuxième, Sola, en me faisant entrevoir ce qu’est une vie consacrée à la quête de la vérité, la troisième, toi, Vega, en me sauvant d’une existence engourdie par les drogues[9].

Mais ces trois Parques, sont qualifiées de divinités « bénéfiques » et très rapidement rapprochées des « trois Grâces » et une page plus loin de « Trois muses ». L’art pourrait donc, pour reprendre la formule de Malraux, constituer un anti-destin.

Les Aubes, tragédie de l’identité ?

Mais son essence n’en demeure pas moins tragique. La mise en scène, la théâtralité, la tragédie sont très présentes dans le roman, et souvent marquées du sceau de la fausseté. Les rares amis du narrateur « mim[ent] les doutes de Hamlet[10] » et l’arrivée de sa mère à l’hôpital après le suicide manqué du narrateur est relatée en ces termes : « Elle fit une arrivée en scène digne d’une tragédienne accomplie[11] ».

Il y a pourtant un rapport sincère entretenu par l’art avec la tragédie, via le mythe d’Œdipe, et ce rapport concerne la question de l’identité. En effet, si Œdipe tue son père et épouse sa mère, si sur lui s’abat ainsi la malédiction, c’est parce qu’il ne sait pas qui il est. A cet égard, le chapitre V qui introduit le personnage vietnamien de la grand-mère nous paraît tout à fait intéressant. En effet, on apprend par analepse comment en se mariant avec un colon elle arriva en France, mais aussi qu’elle peut représenter une nouvelle figure de Jocaste, la mère d’Œdipe, vu l’amour qu’elle voue à son fils :

Elle avait cessé depuis longtemps d’aimer son mari, même si elle le craignait encore. Elle avait reporté ses sentiments sur l’unique enfant que les dieux lui avaient accordé.

La grand-mère vietnamienne est enfin et surtout la gardienne des œuvres picturales du père, qui trônent chez elle, vu que la mère du narrateur ne veut point les voir. Elle est donc source de l’identité profonde. Et le père du narrateur se réfugie auprès d’elle pour retrouver sa vocation :

Il couche chez ma grand-mère, sur le divan aux ressorts usés qui l’a accueilli pendant les années de jeunesse et parfois rêve qu’il est de retour dans ce petit appartement : il s’affaire devant le chevalet, de ses doigts sort une peinture éclatante de vitalité[12].

Un rapport apaisé à la création et à la vie semble donc pouvoir exister, pourvu que l’on sache remonter aux sources de sa propre identité. Nous livrons ici sans doute une vision bien personnelle de ce roman de Linda Lê qui n’est pas sans nous rappeler A la Recherche du temps perdu de Proust, somme dans laquelle la grand-mère est une figure-source de l’identité mais aussi de la création artistique. Réminiscence que l’on peut retrouver jusque dans la structure des Aubes, puisque, comme dans Le Temps retrouvé[13], la dernière page met en abyme le geste créateur :

Vega, je rêve d’un livre dont je te dirais chaque jour des fragments que tu coucherais sur le papier. Je rêve d’un livre rempli du murmure des fantômes, un livre comme un hymne à la gloire de Forever, la très sainte, comme une déclaration d’amour fou faite à toi, la conjurée qui a ourdi mon bonheur. Je rêve d’un livre de deuil et de renaissance, de mort et de sensualité, un livre qui me sauverait de moi, que la pensée du suicide a toujours accompagné[14].


[1] Linda Lê, Les Aubes, Seuil, collection « Points », 2002, p. 21 [Christian Bourgois, 2000].

[2] Ibid., p. 83.

[3] “Quand, de loin en loin, je leur rends visite, guidé par Véga comme Œdipe s’appuyant sur sa fille vagabonde… »

[4] Les Labdacides, constituent, comme les Atrides (Agamemnon, Clytemnestre, Iphigénie, Egisthe, Electre, Oreste), un grand mythe de l’Antiquité, celui de la famille d’Œdipe, de ses parents, Laïos et Jocaste, et de ses enfants Antigone, Ismène, Etéocle et Polynice.

[5] Op. Cit. , p. 27-28.

[6] Ibid., p. 29.

[7] Ibid., p. 30.

[8] Ibid., p. 39.

[9] Ibid., p. 83.

[10] Ibid., p. 161.

[11] Ibid., p. 176.

[12] Ibid., p. 100.

[13] Titre du dernier ouvrage du cycle proustien.

[14] Op. Cit., p. 192.

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