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Ananda Devi

Ananda Devi, Soupir

La dégradation des symboles : du père au lepasan[1], du guerrier  au drogué, d’Énée au joueur de dominos

par Marie-Caroline Meur

Oubli de l’esclavage

Dans le roman Soupir d’Ananda Devi, l’Histoire apparaît comme un vide, un manque. Le passé semble oublié, la mémoire des personnages défaillante. Tout s’explique par l’occultation d’une période honteuse : l’esclavage. L’auteur explique :

C’est un voyage dans la mémoire. Ce sont des gens qui descendent des esclaves et qui ont été amenés là par les colons. Pendant très longtemps ils ont un peu oblitéré cette mémoire de l’esclavage, ils ne voulaient plus accepter ces liens qu’ils avaient car pour eux c’était une trop grande humiliation. À travers ce roman je dis qu’il faut accepter cela, qu’il faut aller vers la reconnaissance de ce qui nous constitue pour pouvoir aller plus loin, vers la connaissance de soi-même [1].

Cet oubli du passé est explicitement dénoncé dans le roman. Rapidement, le récit bascule dans l’horreur : le cadavre d’une vieille folle est retrouvé, pendu à une branche sur laquelle il pourrit. La confrontation avec cette vision insupportable amène le narrateur, Patrice l’Éclairé, à se rappeler la vieille femme. Il l’évoque en ces termes :

Je me suis rappelé qu’elle chantait tout le temps. Parfois, c’étaient des chansons dans des langues inconnues dont personne ne se souvenait, car nous étions une race sans mémoire. Elle parlait d’aïeux venus ici sur l’île Rodrigues pour fuir l’esclavage, et elle disait que nous étions un peuple libre. Bien sûr, on se moquait d’elle. On ne se rappelait rien, rien du tout. D’ailleurs, qui aurait la nostalgie de tels souvenirs ? Les vieux qui avaient gardé un peu de cette trace de chaînes au cœur étaient partis depuis longtemps. Nous, nous étions des gens du présent puisque nous ne savions rien du passé et que nous n’avions pas de futur.

Tout ce que nous savions, nous, c’était faire la fête [2].

Le champ lexical [3] du souvenir et de la mémoire, à travers des termes comme « passé », « aïeux », « souvenirs » ou encore « mémoire », parcourt les propos du narrateur. Cette mémoire y est caractérisée par la négation, grammaticale aussi bien que lexicale. Le passé est systématiquement placé sous le signe du manque et de l’oubli [4].

Le rapport des habitants de Soupir au passé apparaît, qui plus est, ambigu : le lecteur constate non seulement un oubli du passé mais aussi des déformations que certains personnages font subir à un passé manipulé. Par exemple, Patrice l’Éclairé nous présente Soupir en ces termes : « Lieu-dit. Il y a 10 ans, il n’existait pas [5] ». Cette affirmation est exprimée au mode indicatif. Or, le contenu de la proposition est faux : le nom du lieu est en réalité un reste du passé torturé des esclaves qui hantent ce lieu. Pourtant les habitants de Soupir se limitent à une stricte contemporanéité, voire à l’actualité : alors que se trouvent là leurs racines, et une part de l’histoire de l’île Rodrigues, ils ne prennent en compte que les dix dernières années écoulées.

L’oubli et la déformation du passé causent une dégradation des symboles et des repères nationaux et historiques, qui sont déformés et affaiblis, ce que souligne systématiquement un narrateur amer et sans illusion : la racine comme métaphore de l’origine et de l’attachement à une terre, mais aussi le topos [6] du héros épique, conquérant glorieux d’une terre qui ne lui résiste pas, sont ainsi mis à mal dans le récit.

Absence de racines

La notion de « racines » est la première à être pervertie. Le narrateur explique en effet : « [les plantes] s’accrochent avec leurs racines profondes », « mais nous n’en avons pas, nous, de racines » [7]. La syllepse [8] sur le terme « racines » met en relief la remarquable coexistence des sens concret et figuré qui finissent même par se rejoindre. En effet, les racines sont incrustées dans la terre ; cette dernière rejette les gens de Soupir, ne veut plus les nourrir, ne les laisse s’ancrer nulle part : tout comme les personnages n’acceptent pas leurs origines esclaves et l’importance de Soupir comme lieu fondateur de leur Histoire, la terre, réciproquement, leur refuse leur dernier espoir, à savoir la culture de ganja. Alors même que les hommes de Soupir emmènent avec eux des plants de ganja grâce auxquels ils rêvent de faire fortune, les racines de ces plants ne pourront jamais s’enfoncer dans la terre. Cette dernière repousse les hommes de plus en plus haut jusqu’au sommet de la colline, dans un mouvement d’ascension opposé à celui de l’enfouissement des racines en terre. Enfin, sur ce sommet chauve où ils finissent par se retrouver isolés, rien ne pousse. La polysémie du terme « racine » est savamment exploitée afin de mettre en relief l’ironie tragique de cette situation. Les personnages « ont mis tellement de temps à construire les cases que leurs affaires ont eu le temps de prendre racine [9] ». Si la plantation de ganja est vite à l’agonie, les « affaires » du groupe, c’est-à-dire quelques sacs en plastique, prennent racine… Le récit précise même : « le monticule est resté, souvenir de notre premier jour [10] ». Seul monument, seules reliques, les sacs en plastique constituent de piètres symboles de l’installation et du regroupement des hommes à Soupir. Le lieu dans son entier est finalement présenté comme déraciné, à l’aide, une nouvelle fois, de la métaphore de la racine, mais enrichie d’une dimension supplémentaire : Soupir apparaît en effet comme une « dent déracinée [11] ». La référence aux dents (et au dentiste) ajoute ici la dimension de la peur et de la douleur. Un lien semble s’établir au fil du roman entre la perte des dents et la peur de la mort et de la castration : Bwa Mor, le bois qui jouxte Soupir, est un « bois mort » où les racines courent en surface [12].

Dégradation du symbole du conquérant

L’échec de l’installation à Soupir, et, pour ainsi dire, de la colonisation du lieu par les hommes, est un échec, et ce dès le tout premier jour :

Ce premier jour, je me suis penché et j’[en] ai pris une poignée [de la terre de Soupir], espérant l’entendre me dire que le plan de Ferblanc marcherait, qu’elle accepterait de se donner à nous comme la mer ne le faisait plus. Qu’elle recevrait nos plants et nos semences, et qu’elle ferait sortir de son ventre des choses euphoriques et vertes, les mêmes que nous entrevoyions dans le vide de nos nuits. J’ai porté cette poignée à ma bouche, à mon nez, âmes oreilles. Puis je l’ai regardée. Dans le plat de ma main, elle n’a dit qu’une chose : pauvre con [13].

Le topos épico-historique de la conquête d’une terre voudrait que ce soit le début d’un renouveau, l’espoir d’une reconstruction dans un cadre neuf et généreux. La confiance enthousiaste et glorieuse conduit à la multiplication exaltée des compléments du verbe « espérer ». Cet envol est pourtant soudain brisé par un retour à des phrases courtes et à la restriction négative, vulgaire et déprimante, « pauvre con ». Le retour à la réalité se révèle rude et implacable. L’euphorie de la conquête s’éteint soudain : l’adjectif « euphoriques », mêlant ici ironiquement l’enthousiasme guerrier et les vapeurs de drogue – plus précisément de la ganja -, le laissait déjà présager ! La terre ne sera ni féminine, ni maternelle : « sèche », « stérile » [14], sans merci, elle ne se laissera ni conquérir, ni dominer, ni féconder… Le seul domaine où les hommes de Soupir recommencent à rêver de succès et de conquêtes est celui, dérisoire, du jeu. En effet, les dominos sont présentés comme la « panacée » :

Seuls avec eux, nous arrivions à nous concentrer, à focaliser notre ambition, nos envies. Nous devenions des battants, des gagnants. Des guerriers, même, centrés sur ces figures géométriques et sur nos calculs, rivalisant d’astuce et de mémoire pour mieux tromper l’adversaire, deviner ou contrer son jeu, et enfin abattre, d’un grand coup de main et avec ce claquement triomphateur qui mettait fin à la partie, le dernier domino[15].

La partie de dominos est décrite en termes de stratégies militaires, de conquêtes et de victoires. Les champs lexicaux de la guerre et du triomphe, avec des mots comme « battants », « gagnants », « guerriers », « calculs », « adversaire », « triomphateur », s’entrelacent. Le jeu donne aux hommes l’illusion de pouvoir reprendre leur vie en main en tant que guerriers virils et fiers. La figure du héros triomphateur et fondateur d’une nation, à l’image d’un Énée par exemple, est sciemment malmenée par l’auteur qui fait subtilement se suivre l’évocation de la partie de dominos et celle de la poignée de terre décevante.

Amnésie individuelle et familiale

Jeu et drogue représentent l’abrutissement d’hommes qui, refusant la vérité et l’Histoire, se perdent dans l’illusion du transitoire. Ces hommes, « capturés par [leur] passé-présent incertain [16] », apparaissent comme des « coquilles vides [17] », qu’il s’agisse de la personnalité et de l’identité de l’individu ou encore de la place de ce dernier au sein de sa famille. Les histoires individuelles sont frappées d’une amnésie et d’une perte d’identité qui semblent reproduire l’oubli du passé et de l’esclavage. Au niveau individuel, les personnages souffrent de troubles de la mémoire, contrecoups du refus du devoir de Mémoire. Pitié ne se rappelant plus son nom, Marivonne ayant oublié la nuit de son viol, ou encore Royal Palm souffrant d’amnésie en sont quelques exemples. Cette mémoire défaillante affecte également la famille qui se caractérise par une absence du père. Les pères sont d’ailleurs désignés dans le roman par l’appellation générique lepasan [18]. Noëlla, Marivonne, Pitié, Corinne, Royal Palm : la liste des personnages qui ne savent pas qui est leur père, alors même que ce dernier vit souvent non loin, est longue.

            Dans ce contexte d’oubli du passé et de perte des repères, l’individu ne sait plus qui il est et ne trouve plus de place ni au sein de sa famille, ni au sein de l’Histoire. Coquille vide coincée entre le passé et l’avenir, il n’attend rien, car pour qu’attente il y ait, il faut qu’il y ait également linéarité temporelle. Le narrateur résume ainsi son statut de mort-vivant :

Je me suis senti comme ces âmes errantes qui ne peuvent jamais mourir. Il m’a semblé que nous étions tous comme cela, à Rodrigues : des écorces vides, déjà mortes, qui déambulaient avec une immobilité dans le regard, le cœur pétrifié par une ancienne souffrance [19].

Le seul moyen de rompre cette morbide cyclicité est de se tourner vers le passé, aussi douloureux ce dernier soit-il. Pour cela, il faut accepter qu’au cours de cette exploration de la mémoire resurgisse et naisse une insupportable monstruosité [20], étape brûlante mais nécessaire le long du chemin vers le souvenir, vers Soupir, vers le « bleu-noir [21] » du destin collectif.


[1] Les familles, dans le roman, sont caractérisées par l’absence de pères. Ceux-ci sont désignés par l’appellation générique lepasan. Ce néologisme de Devi en créole insiste sur l’absence des pères qui ne font que passer.

[1]
Le Journal du pays basque, « Le travail d’un écrivain, est d’explorer quelque chose de nouveau »,  commentaires d’Ananda Devi recueillis par Ainize Butron, jeudi 12 décembre 2002. En ligne sur : http://www.lejournaldupaysbasque.fr/article.php3?id_article=165.

[2] Soupir, Paris, Gallimard, coll. Continents Noirs, 2002,p. 19.

[3] Ensemble des termes se rapportant à une même idée.

[4] Voici quelques exemples de l’oubli du passé et du refus de se confronter à une douleur trop intense : Ibid., p. 140 « Ce qui, selon nous, devait toujours l’être, car il y a des amertumes qu’on ne doit pas révéler », p. 113 « Personne ne savait ce qui s’était passé ici. C’était trop lointain et cruel », p. 167 « Il nous avait légué une mémoire ancestrale dont ne nous voulions pas. Il nous a donné un passé qui oblitérait notre futur et nous obligeait à regarder en arrière ».

[5] Ibid., p. 16.

[6] Ensemble des idées (attributs, connotations, cadre…) associées de manière constante et stéréotypée à un personnage, un lieu ou à une situation ; motif devenu lieu commun rhétorique.

[7] Ibid., p. 25-26. Un groupe d’individus exclus de la société décident de tout quitter pour s’installer sur une colline nommée Soupir. Ils espèrent y commencer une vie meilleure grâce à une plantation de ganja, c’est-à-dire de marijuana. Leur tentative est un échec : rien ne pousse sur cette terre, sans doute du fait de la malédiction lancée par leurs ancêtres esclaves qui ont vécu là et qu’ils ont oubliés et reniés.

[8] Emploi d’un terme qui active simultanément différents sens de ce terme : ici, l’auteur joue avec le riche potentiel sémantique du terme « racines », qui dans une seule et même occurrence, invite le lecteur à penser aux racines concrètes enfoncées dans la terre aussi bien qu’aux racines métaphoriques en tant qu’origine et repère identitaire.

[9] Ibid., p. 45.

[10] Ibid., p. 45-46.

[11] Ibid., p. 148.

[12] Ibid., « même les racines des arbres couraient sur la surface sans pouvoir s’y enfoncer ».

[13] Ibid., p. 50.

[14] Ibid., p. 51.

[15] Ibid.

[16] Ibid., p. 86.

[17] Ibid., p. 24.

[18] Voir la première note de l’article.

[19]Soupir, Paris, Gallimard, coll. Continents Noirs, 2002,p. 113.

[20] Pour poursuivre la réflexion, on pourra consulter l’article suivant à paraître : Marie-Caroline Meur, « La place d’êtres tabous et d’actes interdits dans les rédemptions paradoxales chez Ananda Devi », La Lettre R, numéro 6 « Tabous et interdits ».

[21] Soupir, Paris, Gallimard, coll. Continents Noirs, 2002, p. 220.

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